CHAPITRE 1
{PDV : Alma}
Le silence a une texture. Chez nous, il a celle du velours usé : confortable, familier, un peu poussiéreux par endroits, mais rassurant. C’est une couche de protection que ma mère et moi avons tissée année après année, une barrière invisible contre le chaos du monde extérieur. J’aime mon silence. Je le chéris comme d’autres chérissent des bijoux de famille. Alors, quand mon téléphone se met à vibrer sur la table basse du salon, faisant trembler ma tasse de thé Earl Grey à la limite du débordement, j’ai l’impression qu’on vient de jeter une brique dans une vitrine.
Je ne regarde même pas l’écran. Je sais qui c’est. Il n’y a qu’une seule personne capable de harceler mon mobile avec une telle frénésie un vendredi soir à dix-neuf heures.
— Tu ne vas pas répondre ? demande ma mère sans lever les yeux de son livre.
Maria est installée dans son fauteuil crapaud, ses lunettes de lecture perchées au bout de son nez fin. À cinquante-cinq ans, elle dégage cette aura de dignité tranquille des femmes qui ont traversé des tempêtes sans jamais demander de parapluie à personne. Elle tourne une page avec une lenteur délibérée.
— Si je réponds, je suis morte, dis-je en soufflant sur mon thé. Jenna ne m’appelle pas pour prendre des nouvelles de ma santé mentale. Elle m’appelle parce qu’elle a besoin d’un copilote pour une mission suicide.
— C’est son frère qui rentre ce soir, non ?
Je me fige une seconde, la tasse à mi-chemin de mes lèvres. Maman n’oublie jamais rien. C’est à la fois sa plus grande qualité et sa pire malédiction.
— Oui. Kyle.
Le prénom claque presque dans l’air calme de l’appartement. Kyle. Le grand frère prodigue. Le fantôme qui hante les conversations de Jenna depuis des mois, mais que je n’ai jamais vu en chair et en os. De lui, je ne connais que les dégâts collatéraux : les yeux rouges de Jenna il y a deux ans, les silences pesants lors des dîners chez ses parents, et cette rumeur persistante d’un garçon brisé qui a préféré fuir la ville plutôt que d’affronter les regards.
— Tu devrais y aller, Alma.
Je repose ma tasse un peu trop fort. Le bruit de la céramique contre le bois résonne.
— Pardon ? Depuis quand Maria « Reste à la maison, c’est plus sûr » Rodriguez encourage-t-elle sa fille unique à sortir dans une soirée universitaire remplie d’alcool bon marché et de mauvaises décisions ?
Elle lève enfin les yeux vers moi. Son regard est sombre, insondable, mais adouci par ce demi-sourire qui a toujours le don de me désarmer.
— Depuis que je te regarde devenir une petite vieille de vingt-deux ans, mi amor. Tu es sage. Tu es brillante. Tu es aussi stable qu’un roc. Mais parfois, j’ai peur que tu t’ennuies à mourir avant même d’avoir commencé à vivre.
— Je ne m’ennuie pas, je me préserve. C’est différent.
— C’est la même chose quand on a ton âge. Va. Jenna a besoin de toi. Cette famille… elle a besoin de gens solides autour d’elle. Et toi, tu es la personne la plus solide que je connaisse.
Le compliment me tord un peu le ventre. Être « solide », c’est le rôle que j’ai endossé très tôt. Quand mon père est parti avant même que je sache prononcer le mot « Papa », maman a dû être forte pour deux. En grandissant, j’ai pris le relais. Je suis devenue la fille raisonnable, celle qui ne fait pas de vagues, celle qui ramène les bonnes notes et qui ne claque pas les portes. J’ai l’impression que si je me laisse aller, ne serait-ce qu’une seconde, à être imprudente, tout l’équilibre précaire de notre petite vie pourrait s’effondrer.
La sonnette de l’appartement retentit, longue et insistante.
— Parle du loup, et il arrive avec des talons de douze centimètres, murmuré-je en me levant.
J’ouvre la porte et je suis immédiatement assaillie par une tornade blonde parfumée à la vanille et au scandale.
— Dis-moi que tu n’es pas encore en pyjama ! hurle Jenna en s’engouffrant dans le couloir sans attendre d’invitation.
Elle porte une robe rouge qui défie plusieurs lois de la physique et des bottines en cuir noir. Elle est magnifique, vibrante, l’exact opposé de mon salon beige et de mon pull en maille oversize.
— Bonsoir Jenna. Oui, ça va très bien, merci de demander. Et non, ceci n’est pas un pyjama, c’est une tenue d’intérieur tout à fait respectable pour une étudiante en fin de semaine.
Jenna s’arrête au milieu du salon, salue ma mère d’un grand geste théâtral - « Bonsoir Maria, vous êtes resplendissante, ne changez rien ! » - avant de se tourner vers moi, les mains sur les hanches. Son visage, d’ordinaire si joyeux, porte les stigmates d’une anxiété qu’elle essaie de maquiller sous trois couches de fond de teint.
— Alma, je ne rigole pas. J’ai besoin de toi. C’est ce soir. Il est là.
Sa voix se brise légèrement sur la fin. Je sens ma résistance fondre comme neige au soleil. Je déteste quand elle fait ça. Je déteste voir la peur dans les yeux de ma meilleure amie. Jenna est censée être celle qui rit trop fort, pas celle qui tremble.
— Il est déjà arrivé ? demandé-je plus doucement.
— Il est chez Ethan. Ils organisent le “comité d’accueil”. Tu sais ce que ça veut dire. De la bière, de la musique trop forte, et des souvenirs qui vont remonter à la surface dès que le taux d’alcoolémie dépassera la limite légale. Je ne peux pas y aller seule, Alma. S’il te plaît. Si je me retrouve seule face à lui et qu’il a ce regard… ce regard vide qu’il avait avant de partir… je vais m’effondrer. Et je ne peux pas m’effondrer. Je suis la sœur qui assure, tu te souviens ?
Je soupire, passant une main dans mes cheveux.
— La sœur qui assure, c’est un mythe, Jen. Mais d’accord.
— D’accord ? Tu viens ?
— Je viens. Mais à deux conditions.
Elle sautille presque sur place, ses boucles blondes rebondissant autour de son visage.
— Tout ce que tu veux ! Je te donne mon premier né. Je te donne ma collection de sacs à main.
— Je ne veux pas de tes sacs. Un : on ne reste pas plus de trois heures. Deux : tu ne me forces pas à parler à ton frère si je n’en ai pas envie. Je suis là pour toi, pas pour faire la conversation à un type qui a décidé de jouer les ermites pendant deux ans.
— Marché conclu ! Allez, va te changer. Mets la robe bleu marine. Celle qui fait dire aux hommes : “Tiens, cette fille a l’air inaccessible, j’ai envie de ruiner ma vie pour elle”.
— Personne ne dit ça, Jenna.
— Si, dans leur tête. C’est scientifique. Allez, bouge !
Je laisse Jenna discuter avec ma mère - probablement pour lui extorquer la recette de ses lasagnes - et je file dans ma chambre.
En fermant la porte, je me retrouve face à mon miroir en pied. Mon reflet me renvoie l’image d’une fille normale. Pas moche, non. Juste… normale. Des cheveux châtains qui ondulent sans vraiment boucler, des yeux gris que ma mère qualifie d’orageux mais que je trouve juste ternes, et une silhouette moyenne. Je n’ai pas l’explosivité de Jenna. Je suis l’eau calme. Mais comme le dit souvent maman, c’est de l’eau calme qu’il faut se méfier.
J’enfile la robe bleue. Elle épouse mes formes sans les mouler vulgairement, s’arrêtant juste au-dessus du genou. Je me maquille légèrement - un peu de mascara, une touche de rouge à lèvres bois de rose. Je ne cherche pas à impressionner qui que ce soit. Surtout pas Kyle. D’après ce que je sais, ce gars est une zone sinistrée, et je n’ai pas vocation à faire partie de l’équipe de déminage.
Quand je reviens au salon, Jenna siffle entre ses dents.
— Voilà. C’est ça qu’on veut. Prête à affronter la fosse aux lions ?
— Prête à tenir ton sac pendant que tu gères tes drames familiaux, corrigé-je en attrapant mon manteau.
Ma mère nous regarde partir depuis le seuil de la porte.
— Amusez-vous, lance-t-elle. Et Alma ?
Je me retourne, la main sur la poignée.
— Oui ?
— Laisse un peu la porte ouverte ce soir. On ne sait jamais ce qui peut entrer.
Je fronce les sourcils. Maman et ses phrases énigmatiques. Je hoche la tête pour lui faire plaisir et je suis Jenna dans la cage d’escalier.
Le trajet en Uber se fait dans une atmosphère électrique. Jenna parle, parle, parle. Elle me raconte les derniers potins, me décrit la nouvelle petite amie d’Ethan, Mila, qu’elle trouve “adorable mais un peu trop obsédée par le yoga”. Je l’écoute d’une oreille distraite, regardant la ville défiler par la vitre. Chicago est belle la nuit, avec ses lumières qui tentent de repousser l’obscurité du lac Michigan.
Nous arrivons devant chez Ethan. Ce n’est pas une maison d’étudiants typique. Ethan a hérité de la baraque de son grand-père, une vieille bâtisse en briques rouges dans un quartier qui commence à s’embourgeoiser. De l’extérieur, on entend déjà les basses sourdes de la musique.
— Respire, me dit Jenna en me serrant le bras, comme si c’était moi qui étais au bord de la crise de nerfs.
— Je respire très bien, Jen. C’est toi qui es en apnée.
Elle expire bruyamment.
— Okay. On y va. Objectif : vérifier que Kyle ne tue personne, s’assurer qu’il sait que je l’aime, et empêcher Ethan de sortir sa guitare pour jouer “Wonderwall”.
— Un programme ambitieux.
Elle pousse la porte d’entrée qui n’est même pas verrouillée. L’odeur me frappe immédiatement : un mélange de bière renversée, de parfum coûteux et de chaleur humaine. L’endroit est bondé. Il y a là tout ce que la ville compte de “jeunes actifs” et d’étudiants en fin de cycle. Des visages que je croise sur le campus, d’autres que je ne connais pas.
Jenna se fraye un chemin dans la foule comme un brise-glace, tirant mon bras sans ménagement.
— Pardon ! Excusez-moi ! Urgence vitale, laissez passer !
Les gens s’écartent, souriant à Jenna. Tout le monde aime Jenna. Elle est le soleil.
Nous arrivons finalement dans le grand salon. Les meubles ont été poussés contre les murs pour créer une piste de danse improvisée. Au fond, près de la baie vitrée qui donne sur le jardin, il y a un bar de fortune. Et c’est là qu’ils sont.
Le noyau dur.
Je reconnais Ethan immédiatement. Grand, dégingandé, avec ce sourire facile de gars qui n’a jamais vraiment eu de problèmes dans la vie. Il a le bras autour des épaules d’une fille petite et brune - Mila, je suppose.
Et puis, je le vois.
Il est dos à nous, en train de se servir un verre. Il est plus grand qu’Ethan. Plus large aussi, au niveau des épaules. Il porte un t-shirt noir simple, un jean sombre. Rien de spectaculaire. Mais il y a quelque chose dans sa posture, dans la tension de son dos, qui détonne avec l’ambiance festive. Il se tient comme un animal aux aguets.
— Kyle ! hurle Jenna en lâchant ma main pour courir vers lui.
L’homme se retourne.
Et le temps, ce traître, décide de ralentir brusquement.
Je m’attendais à tout. À un type triste. À un type en colère. À un clone masculin de Jenna. Mais je ne m’attendais pas à ça. Kyle a le visage dur, anguleux, barré par une barbe de quelques jours qui ne cache pas la crispation de sa mâchoire. Ses cheveux sont sombres, un peu trop longs, tombant sur son front. Mais ce sont ses yeux qui me frappent. Même à cette distance, même dans la pénombre de ce salon enfumé, je vois leur froideur. Ils ne sont pas juste tristes. Ils sont éteints. Comme une maison dont on a coupé l’électricité depuis longtemps.
Il attrape Jenna au vol quand elle se jette sur lui, mais je remarque qu’il ne l’étreint pas vraiment en retour. Il subit l’étreinte. Il pose une main protectrice, presque mécanique, sur le dos de sa sœur, mais son regard reste fixé au-dessus de son épaule.
Il scanne la pièce. Il cherche le danger. Il cherche la menace.
Et son regard tombe sur moi.
Je suis restée plantée à quelques mètres, mes mains crispées sur ma pochette, telle une idiote pétrifiée. Nos regards se croisent et je ressens un choc physique, brutal, au creux de l’estomac. Ce n’est pas un coup de foudre. C’est un avertissement. Ses yeux me détaillent avec une précision chirurgicale, sans aucune chaleur, sans aucune politesse. Il me juge. Il évalue si je suis une menace.
Jenna se recule, rayonnante, et lui dit quelque chose que je n’entends pas à cause de la musique. Elle se tourne vers moi et me fait signe d’approcher.
Je n’ai pas envie d’y aller. Chaque fibre de mon corps me crie de faire demi-tour, de rentrer chez moi, de retrouver mon silence et mon thé froid. Cet homme est dangereux. Pas physiquement, peut-être. Mais émotionnellement, il est radioactif.
Pourtant, mes pieds avancent. Je traverse la distance qui nous sépare comme on marche vers un précipice.
— Kyle, je te présente Alma ! crie Jenna pour couvrir le son des basses. Ma meilleure amie ! Celle dont je t’ai parlé !
Kyle ne sourit pas. Pas même un petit rictus de politesse. Il me regarde de haut en bas, et son expression est illisible.
— Alma, répète-t-il.
Sa voix est grave, rocailleuse. Une voix de fumeur, ou de quelqu’un qui a trop crié, ou trop tu.
— Salut, dis-je, fière que ma voix ne tremble pas.
— Jenna m’a dit que tu étais “l’élément stabilisateur”, dit-il avec une pointe d’ironie mordante.
— Et toi, tu es l’élément perturbateur, si j’ai bien compris.
La réplique est sortie toute seule. Jenna écarquille les yeux, choquée. Ethan pouffe de rire dans son coin. Je me mords l’intérieur de la joue. Ferme-la, Alma. Sois invisible.
Mais Kyle ne s’énerve pas. Une lueur s’allume très brièvement dans ses yeux sombres. Surprise ? Intérêt ? Agacement ?
— On peut dire ça, répond-il froidement.
Il lève son verre - du whisky pur, sans glace - et le vide d’un trait, sans me quitter des yeux.
— Ravie de te rencontrer, Alma. Essaie juste de ne pas te faire piétiner.
Sur ces mots, il pose son verre avec un claquement sec sur le bar et tourne les talons, s’éloignant vers la terrasse sombre, loin de la lumière et des gens.
Je reste là, le cœur battant un peu trop vite. Jenna me regarde, désolée.
— Il est… il a besoin de temps, bredouille-t-elle.
— Il est charmant, dis-je sèchement. Vraiment. Je comprends pourquoi tu voulais que je vienne. C’est un vrai rayon de soleil.
Mais en regardant sa silhouette massive disparaître dans la nuit du jardin, je ne peux pas m’empêcher de penser à ce que ma mère a dit. On ne sait jamais ce qui peut entrer.
Je crois que quelque chose vient d’entrer. Et je ne suis pas sûre de pouvoir le faire ressortir.
Le silence que Kyle a laissé derrière lui est inversement proportionnel à la musique qui fait vibrer le plancher. C’est un vide lourd, dense, qui semble aspirer la joie de Jenna comme un trou noir avale la lumière. Elle reste plantée là, ses mains manucurées triturant le tissu de sa robe rouge, fixant la baie vitrée par laquelle son frère vient de disparaître.
Ethan s’éclaircit la voix, un son gêné qui tente maladroitement de combler le malaise.
— Bon. Eh bien… C’était le Kyle version 2.0, lance-t-il avec un sourire qui sonne faux. Moins de bugs, mais l’interface utilisateur est encore un peu austère. Il faut lui laisser le temps de charger la mise à jour « Sociabilité ».
Mila, la petite brune nichée sous son bras, rit doucement, mais son regard passe de Jenna à moi avec une inquiétude polie.
— Il est… intense, murmure-t-elle. Jenna, tu veux un verre ? Un cocktail ? Ethan fait des mojitos qui sont techniquement de la salade de fruits avec du rhum, mais ça détend.
Jenna secoue la tête, sortant de sa torpeur. Elle plaque un sourire sur son visage, ce sourire de façade que je commence à détester parce qu’il me fait mal pour elle.
— Non, ça va ! Il est juste fatigué. Le voyage, le décalage horaire… et puis revenir ici, revoir nos têtes… c’est beaucoup. Alma, je suis désolée qu’il ait été si brusque. Il n’est pas méchant, je te jure. Avant, c’était le type le plus drôle de la fac. Il avait ce rire qui faisait trembler les murs.
— Les murs tremblent déjà à cause des basses, Jen. T’en fais pas. Je ne suis pas en sucre.
Ethan me tend une main.
— Ethan, enchanté. Je suis le meilleur ami, le chauffeur, et accessoirement le médiateur officiel de cette famille de fous. Et voici Mila, ma copine, qui se demande probablement dans quel guêpier elle est tombée.
— Enchantée, dis-je en serrant sa main. Alma. La fille qui tient le sac à main de la sœur.
L’ambiance se détend un peu. Ethan nous entraîne vers le bar improvisé, servant des verres, racontant des anecdotes pour meubler le vide laissé par Kyle. Je les observe. Ethan et Mila sont l’image d’un bonheur facile, évident. Il lui remet une mèche de cheveux derrière l’oreille, elle pose une main sur son torse quand elle rit. C’est fluide. C’est simple.
Tout ce que Kyle n’est pas.
Jenna rit trop fort aux blagues d’Ethan. Elle boit son verre trop vite. Je la vois scanner la pièce du coin de l’œil, vérifiant si Kyle va revenir. Mais la baie vitrée reste sombre.
Au bout de quarante minutes, l’air de la pièce commence à m’étouffer. La chaleur humaine, mélangée aux effluves d’alcool et de parfum bon marché, me donne la nausée. J’ai besoin de mon silence. J’ai besoin de respirer.
— Je reviens, dis-je à Jenna qui est en train de débattre avec Ethan sur la meilleure pizzeria de Chicago. Je vais prendre l’air cinq minutes.
— Tu veux que je vienne ? propose-t-elle immédiatement, prête à abandonner sa conversation.
— Non. Reste. Profite. Je ne vais pas loin.
Je m’éclipse avant qu’elle n’insiste. Au lieu de me diriger vers la porte d’entrée, mes pas me guident instinctivement vers l’arrière de la maison. Vers la cuisine, plus calme, et vers cette baie vitrée qui mène au jardin.
Je ne devrais pas y aller. Je le sais. Ma mère dirait que c’est chercher les ennuis. Mais il y a cette curiosité morbide, cette envie de comprendre pourquoi un homme peut dégager autant de froid alors qu’il semble brûler de l’intérieur.
Je pousse la porte vitrée et le froid de novembre me gifle le visage. Ça fait du bien. L’air est pur, coupant. Le jardin est plongé dans l’obscurité, seulement éclairé par la lueur orange des lampadaires de la rue voisine qui filtre à travers les haies.
Il est là. Évidemment.
Assis sur le muret de pierre qui délimite la terrasse, une jambe repliée, l’autre pendante. La petite braise rouge d’une cigarette danse dans l’obscurité près de ses lèvres. Il ne se retourne pas quand la porte claque doucement derrière moi.
— Tu t’es perdue ?
Sa voix est encore plus grave ici, sans la musique pour la couvrir. Elle se mêle au bruit du vent dans les arbres.
Je m’avance jusqu’à la rambarde, gardant une distance de sécurité de deux mètres entre nous. Je croise les bras pour me protéger du froid, ou peut-être de lui.
— Non. J’étouffais à l’intérieur. Trop de gens qui essaient trop fort d’être heureux.
Il laisse échapper un petit rire sec, sans joie. Une volute de fumée grise s’élève au-dessus de sa tête.
— C’est une bonne définition de la soirée. Et de ma sœur, j’imagine.
— Jenna essaie juste de recréer quelque chose qui n’existe plus, dis-je doucement. On ne peut pas lui en vouloir d’espérer.
Il tourne enfin la tête vers moi. Dans la pénombre, ses traits sont encore plus durs. Les ombres creusent ses joues, soulignent la fatigue sous ses yeux. Il a l’air d’un soldat qui rentre du front et qui ne sait plus comment vivre sans le bruit des bombes.
— L’espoir, c’est de la merde, lâche-t-il calmement. C’est ce qui fait que les gens continuent à avancer vers le mur alors qu’ils devraient freiner.
— Et le cynisme, c’est mieux ? C’est plus confortable ?
Il écrase sa cigarette sur la pierre du muret, un geste lent, précis, presque violent.
— Ce n’est pas du cynisme, Alma. C’est de l’expérience. Tu as quel âge ? Vingt ans ?
— Vingt-deux.
— Vingt-deux ans, répète-t-il comme si c’était une maladie infantile. Tu as l’air d’une fille bien. Tu as l’air… propre. Pas abîmée. Jenna m’a dit que tu étais “douce”.
Il prononce le mot “douce” comme si c’était une insulte, ou une faiblesse impardonnable.
— Jenna idéalise tout le monde. Elle voit le monde en technicolor. Moi, je suis juste… réaliste.
— Réaliste, hum ?
Il se lève brusquement. Il est grand. Vraiment grand. Je dois lever la tête pour soutenir son regard. Il fait un pas vers moi et, instinctivement, je me tends. Il s’arrête, envahissant mon espace vital juste assez pour que je sente son odeur : tabac froid, whisky, et quelque chose de plus boisé, de plus masculin.
— Alors, mademoiselle Réaliste, voici la réalité. Je ne suis pas revenu pour jouer à la famille heureuse. Je ne suis pas revenu pour qu’Ethan me tape dans le dos et que Jenna me présente ses copines mignonnes pour essayer de me « réparer ». Je suis revenu parce que je n’avais nulle part où aller. C’est tout. Il n’y a pas de rédemption, pas de nouveau départ. Juste moi, et la merde que je traîne.
Il me fixe, attendant probablement que je recule, que je baisse les yeux, que je sois intimidée comme tout le monde semble l’être. Mais quelque chose en moi se cabre. Peut-être l’éducation de Maria. Peut-être ma propre fierté.
— Tu penses que tu es le seul à avoir des cicatrices, Kyle ? demandé-je, ma voix plus ferme que je ne le pensais.
Il hausse un sourcil, surpris.
— Oh, pardon. Laisse-moi deviner. Ton poisson rouge est mort quand tu avais six ans ? Daddy t’a oubliée à l’école une fois ?
La méchanceté gratuite de sa remarque me fouette, mais je ne cille pas. Je pense à ma mère, seule, comptant chaque centime. Je pense à l’absence de père, ce trou béant que j’ai rempli avec du silence et de la perfection scolaire.
— Mon père n’a jamais eu l’occasion de m’oublier à l’école, parce qu’il n’a jamais su où elle était. Il est parti avant ma naissance. Ma mère a nettoyé des bureaux pendant vingt ans pour que je puisse porter cette robe ce soir et aller à l’université. Alors tes leçons sur la vie dure, tu peux te les garder. On a tous nos fantômes, Kyle. La différence, c’est que certains essaient de vivre avec, et d’autres les utilisent comme excuse pour se comporter comme des connards.
Le silence retombe, mais cette fois, il est différent. Il n’est plus vide. Il est électrique.
Kyle me regarde, vraiment, pour la première fois. La couche de mépris dans ses yeux se fissure légèrement, laissant place à une sorte d’évaluation brute. Il ne s’attendait pas à ce que la petite amie « douce » de sa sœur sorte les griffes.
Un sourire lent, presque imperceptible, étire le coin de sa bouche. Ce n’est pas un sourire gentil. C’est un sourire de reconnaissance. Comme un prédateur qui en reconnaît un autre.
— Touché, murmure-t-il.
Il recule d’un pas, me redonnant de l’air.
— Tu as du répondant, Alma. C’est bien. Tu en auras besoin si tu restes amie avec Jenna.
— Pourquoi ? Parce que tu comptes lui pourrir la vie ?
Son visage se referme instantanément. La petite lueur d’humanité s’éteint.
— Non. Parce que je suis toxique. Tout ce que je touche finit par casser. Jenna est en verre. Si je reste trop près d’elle, elle va se briser. Et je ne veux pas être celui qui tient le marteau.
Il y a une telle certitude dans sa voix, une telle résignation, que ma colère s’évapore pour laisser place à une tristesse infinie. Il croit vraiment ce qu’il dit. Il se voit comme un poison.
— Alors pourquoi tu es là ? Si tu es si dangereux, pourquoi tu es venu à cette fête ?
Il détourne le regard vers le jardin sombre.
— Parce qu’aussi toxique que je sois… elle est la seule chose qui me reste. Et je suis égoïste.
Cette confession, lâchée dans le froid de la nuit, me transperce. Il aime sa sœur. Il l’aime tellement que ça lui fait peur. C’est tordu, c’est maladroit, c’est douloureux, mais c’est de l’amour.
La porte vitrée s’ouvre avec fracas, brisant notre bulle. Jenna surgit, un verre à la main, les joues roses.
— Ah ! Je savais que vous étiez là ! Vous complotez quoi tous les deux dans le noir ?
Elle passe de l’un à l’autre, son radar émotionnel captant sans doute la tension, mais choisissant de l’ignorer.
Kyle se compose un masque instantanément. L’homme vulnérable qui venait d’admettre son égoïsme disparaît, remplacé par le grand frère distant.
— Rien, Jen. Alma m’expliquait qu’elle préférait le silence. Je lui montrais comment on fait.
Jenna éclate de rire, un son cristallin qui détonne dans l’ambiance lourde.
— Tu vois ! Je t’avais dit qu’il avait de l’humour. Allez, rentrez. Ethan va lancer le karaoké, et je refuse que vous ratiez son massacre de Queen.
Kyle soupire, passant une main sur son visage.
— Je vais passer mon tour pour le karaoké. Je suis claqué. Je vais rentrer.
Le visage de Jenna s’affaisse.
— Déjà ? Mais tu viens d’arriver…
— J’ai vu tout le monde, Jen. J’ai fait acte de présence. Laisse-moi dormir. On se voit demain.
Il s’approche d’elle, dépose un baiser rapide sur son front - un geste d’une tendresse désarmante par rapport à sa froideur précédente - et se dirige vers la sortie du jardin, contournant la maison pour éviter de repasser par le salon bondé.
Avant de disparaître dans l’ombre, il s’arrête et tourne la tête vers moi. Juste une seconde.
— Bonne nuit, Alma. Fais attention à toi. L’eau calme cache parfois des fonds vaseux.
Et il part, avalé par la nuit.
Je reste là, grelottante, avec Jenna qui soupire à côté de moi.
— Il est… compliqué, dit-elle, comme pour s’excuser encore une fois.
— Non, réponds-je en regardant l’endroit où il se tenait. Il n’est pas compliqué, Jenna. Il est en ruines.
— On peut le reconstruire, affirme-t-elle avec cette foi inébranlable qui la caractérise. Avec du temps.
Je ne réponds pas. Je pense à la façon dont il m’a regardée. Je pense à l’électricité statique qui semblait crépiter entre nous quand il s’est approché. Je pense à sa voix brisée.
Reconstruire une ruine demande des efforts titanesques. Parfois, quand on remue les gravats, on ne fait que soulever de la poussière qui nous empêche de respirer.
— Je vais rentrer aussi, Jen, dis-je soudainement épuisée.
— Quoi ? Toi aussi ? Tu me lâches pour le karaoké ?
— Je ne suis pas d’humeur à chanter « Bohemian Rhapsody ». Désolée. Appelle-moi demain ?
Elle me fait la moue, mais finit par accepter. Je commande un autre Uber, le cœur lourd.
Dans la voiture qui me ramène vers mon appartement silencieux, vers ma mère et son thé, je regarde les lumières de la ville défiler. Je me sens différente. Comme si j’avais touché un fil dénudé.
Ma mère avait raison. J’ai laissé la porte entrouverte, et quelque chose est entré. Ce n’est pas juste un garçon brisé. C’est une tempête. Et pour la première fois de ma vie bien rangée, je ne suis pas sûre d’avoir envie de fermer les volets.
Je pose ma tête contre la vitre froide.
In The End, c’est ce que Linkin Park chantait, non ? It doesn’t even matter.
J’ai le pressentiment terrifiant que si, ça va compter. Ça va compter plus que tout.