Après ( Ruben )
Ça fait un mois maintenant.
Un mois que tout a explosé en une seule soirée.
Un mois que je n’ai plus aucune nouvelle d’Ashley.
Quand Clara a prononcé les mots « je suis enceinte », j’ai mis quelques secondes à réagir. J’ai entendu les mots, oui, mais je n’ai pas compris tout de suite ce que ça impliquait. Par contre, Ashley... Je l’ai vue se figer. Son visage s’est fermé d’un coup, comme si quelque chose venait de se briser à l’intérieur. Ses yeux se sont agrandis, sa bouche s’est entrouverte, mais aucun son n’est sorti. Ses mains tremblaient légèrement, elle ne bougeait plus. Et moi, j’étais là, à quelques mètres d’elle, incapable de faire quoi que ce soit. Elle a quitté l’appartement en claquant la porte. Tiffany m’a lancé un regard chargé de honte et de panique, puis elle est partie derrière elle.
Moi, je suis resté.
Je ne saurais même pas expliquer pourquoi. Je suis juste resté planté là, au milieu du salon, comme un con, avec Stone et Clara en face de moi. Et plus je les regardais, plus une colère froide montait, un dégoût que je n’avais jamais ressenti à ce point-là. Stone a tendu la main à Clara pour l’aider à se relever.
— T’es sérieuse, toi ? T’étais obligée de tout balancer ? a lâché Stone.
Clara l’a regardé, les yeux humides mais pas honteux. Plutôt vexée, comme si c’était elle qu’on avait trahie.
— Ouais, je suis sérieuse. J’en ai marre de faire semblant. Ça fait des années que je suis ton deuxième bureau.
Stone a soufflé, agacé.
— C’était très bien comme c’était. On avait notre équilibre, tu savais à quoi t’en tenir.
— Un équilibre ? a répété Clara. Tu te moques de moi ? Si t’aimais vraiment Ashley, tu l’aurais pas trompée avec moi. C’est moi que t’aimes, mais comme j’étais son amie, tu ne voulais pas assumer.
Stone a levé les yeux au ciel, avec ce ton hautain.
— Tu dis n’importe quoi. Ashley, c’était la femme de ma vie. Toi, t’es juste... une meuf avec qui je passais du bon temps.
C’est à ce moment-là que j’ai compris que ces deux-là étaient des causes perdues.
Je me suis avancé vers eux, calme mais froid.
— Stone, je savais déjà que t’étais un fils de pute, mais toi, Clara...
Stone s’est avancé aussi, front contre le mien.
— Ça fait longtemps que tu joues au malin avec moi. Là, tout de suite, si t’as un truc à faire, on descend.
Je l’ai regardé sans bouger.
— Tu crois que j’ai peur de toi ? Viens, on descend.
On était à ça de se frapper quand Clara a gémi, sa main sur le ventre.
— Attendez... j’ai mal... je sais pas ce qui se passe...
On a baissé les yeux, et j’ai vu son pantalon imbibé de sang.
Le visage de Stone était tout pâle d’un coup.
— Viens, on va à l’hôpital !
Il l’a portée comme une princesse, prêt à courir. Avant qu’on sorte, je l’ai regardé droit dans les yeux.
— T’as de la chance qu’elle saigne.
Il m’a lancé un regard noir. Ils ont pris les escaliers. Moi, l’ascenseur.
Une fois dehors, j’ai sorti mon téléphone.
J’ai appelé Ashley.
Messagerie directe.
J’ai appelé Tiffany.
Ça a sonné... puis le répondeur.
J’étais perdu. J’avais une boule dans le ventre. Je savais juste qu’Ashley devait être détruite. La seule idée qui m’est venue, c’est qu’elle était sûrement chez ses parents. J’ai pris la voiture en direction de notre ville d’enfance. À mi-chemin, mon téléphone a vibré. Tiffany.
— Allô, Ruben.
— Où elle est ?
— Chez ses parents.
— J’arrive.
J’allais raccrocher quand elle m’a retenu.
— Attends... je pense que tu devrais la laisser tranquille... elle a besoin d’être seule.
J’ai serré le volant.
— Non. Tu te rends compte de ce qu’elle vient d’apprendre ? Son putain de fiancé l’a trompée avec sa meilleure amie, il l’a mise enceinte, et elle découvre que toi aussi, t’avais une obsession pour Stone. Et tu veux qu’elle soit seule ?
Silence...
— Écoute-moi bien, Ruben. Je suis pas fière de ce que j’ai fait. Je regrette même. Mais t’as pas à me parler comme si t’étais mieux que moi. T’as couché avec elle en sachant qu’elle était fiancée.
J’ai même pas eu le temps de répondre qu’elle a enchaîné.
— Ouais, elle me l’a dit. Elle m’a tout raconté. Alors toi non plus, t’es pas tout blanc dans cette histoire, monsieur je suis amoureux de la femme d’un autre !
Je suis resté muet.
— Et dire que j’étais prête à te laisser une deuxième chance. Maintenant, tu sais quoi ? Va te faire foutre. Oublie-moi.
Elle a raccroché avant que je puisse dire quoi que ce soit.
Je me suis alors rangé sur le bas-côté, la tête contre le siège, le regard vide. C’était la meilleure soirée depuis nos retrouvailles, avant que les trois idiots gâchent tout.
J’ai lâché un « putain » et j’ai fait demi-tour.
Les deux semaines suivantes ont été longues. Tiffany a démissionné sans prévenir. Maxence et Jérémie ont fini par apprendre ce qu’il s’était passé.
— J’étais déjà choqué de ce qu’Ashley m’avait dit, avait dit Maxence. Mais là... c’est un film.
— Vous me fatiguez, les jeunes, avait ajouté Jérémie.
— Ashley méritait tellement mieux, avait lâché Maxence.
— Et Tiffany... jalouse alors qu’Ashley a toujours été clean avec elle, avait soufflé Jérémie.
Je les écoutais à moitié, parce que ma tête était ailleurs. Je pensais tous les jours à Ashley. Sa mère me donnait des nouvelles tous les jours. C’était mon seul contact.
Elle ne mange plus.
Elle ne sort plus.
Elle pleure beaucoup.
À chaque fois, je demandais la même chose :
— Je peux venir ?
Et la réponse restait la même :
— Pas encore, Ruben. Elle n’est pas prête.
C’était dur.
Et comme j’avais besoin de parler pour pas devenir fou, je me suis tourné vers la seule personne à qui je pouvais parler : Lisa. On a échangé pendant deux semaines avant de décider de se voir. J’étais arrivé en avance, les mains dans les poches, perdu dans mes pensées, quand j’ai senti une main se poser sur mon épaule.
Je me suis retourné. C’était elle.
Robe bordeaux en dentelle, talons noirs vernis, manteau sombre posé sur ses épaules. Elle était belle, vraiment. Mais je n’ai rien laissé paraître.
— Holà, papi.
— Tu joues la carte latina ?
— Toujours.
— Ah ouais, tu dis ça ? ai-je dit avec un petit sourire vicieux.
— Allez, viens. T’as besoin de manger autre chose que tes problèmes.
Elle a glissé son bras sous le mien.
J’ai laissé faire.
Je savais pas encore quelle tournure allait prendre cette soirée.
Mais je savais qu’elle allait me marquer.








