1 Noces Brisées
Clara
Au bras de mon père, j’attends, ma paume moite accrochée à la sienne, comme si le lâcher risquait de me faire vaciller. Chaque battement de mon cœur cogne à mes tempes dans une parfaite synchronisation : impatient, affolé, impatient... Devant moi, l’allée s’étire comme un ruban de soie blanche jusqu’à mon fiancé. L’amour de ma vie. Depuis des jours, un nœud me noue le ventre, une nervosité sourde à chaque pensée tournée vers Cristian. Et en l’instant, elle frise avec une panique que je peine à m’expliquer. Ce matin, Sacha, mon flamboyant meilleur ami, s’est efforcé de balayer mes angoisses d’un revers de main :
— C’est normal, chérie, tu veux que tout soit parfait, comme toutes les mariées avant toi. Comme chacune d’elles tu crains le moindre cafouillage. Mais tout va bien se passer. Rien ne viendra ripper l’engrenage parfait de mon organisation.
Wedding-planner vedette de Manhattan et roi incontesté de soirées les plus... originales, j’ai, évidemment, une confiance absolue. Je lui ai donc laissé carte blanche pour mon mariage : le choix du Grand Pavillon où nous nous trouvons − un manoir du XIXe siècle aux lustres ruisselants de lumière, le lieu de la cérémonie, le Jardin d’Hiver pour accueillir nos vœux sous son dôme de verre, le Salon Cristal transformé en palais poudré de fleurs blanches, le menu griffé par un grand chef français. Mes parents, eux, se sont contentés de signer les chèques, prêts à tout pour que cette journée soit parfaite. Cristian, lui, s’est occupé de notre voyage de noces : Paris, Monte-Carlo, Biarritz… les plus belles villes du pays de mes ancêtres que je rêvais tant de découvrir.
Tout est parfaitement orchestré. Pourtant, impossible de chasser cette nervosité exacerbée, manifestement visible puisque mon père me tapote la main.
— Prête ? murmure-t-il d’une voix tremblante d’émotion.
Je hoche la tête, même si je ne me suis jamais sentie aussi peu prête de ma vie. Un sentiment animal pulse profondément en moi et me souffle de fuir. À la place j’inspire, expire, avance un pied, puis l’autre, l’angoisse vissée au ventre. Pourtant tout est parfait. Trop parfait, peut-être.
À ma droite les s’entassent sur les genoux des plus pratiquants de ma famille et de la sienne. A ma gauche, les invités chuchotent, émus, dans leurs tenues de gala. Tout devant, un prêtre en surplis blanc lisse nerveusement son étole. À ses côtés, un officier de l’état civil, sourire poli aux lèvres, feuillette les documents posés sur le lutrin. Je connais le programme par cœur : mariage civil, signatures, bénédiction religieuse, vœux, prières, re-signatures. Un programme millimétré, répété cent fois sous le contrôle maternel.
— Et surtout pas de retard, avait stipulé madame Herrera, gardienne de la réputation irréprochable de celui avec qui je partage ma vie depuis deux ans.
Cristian Herrera, le plus convoité des avocats pénalistes de Manhattan, adulé pour son talent et son charme ravageur. Cinq ans déjà que nos vies s’entrelacent entre le cabinet, les soirées de gala, et celles loin des projecteurs. Cristian, l’homme que je vais épouser. Moi, Carmen Lawson, l’élue de son cœur.
Je glisse, au son de Come Away With Me[1], vers lui, droit, superbe dans son costume gris anthracite. Flanqué de son meilleur ami, Soren, il m’attend, aussi nerveux que moi. Je le devine à la manière d’ajuster sa cravate, de lisser la veste de son costume, du regard qu’il adresse à son témoin. Rassurée de constater que je ne suis pas seule à trembler, je souris sous mon voile. Dans quelques minutes il sera mon mari, pour le meilleur et le pire. Je chasse cette pensée négative, encouragée par le sourire de Sacha, sa moue malicieuse. À ses côtés, Zoé, ma petite sœur, resplendissante dans sa robe bleu nuit qui sublime sa silhouette de jeune femme bien dans sa peau. Rien à voir avec moi, complexée par mes formes, alors que Sacha me répète souvent :
— Tu as des courbes là où il faut, ma belle. Si j’étais pas gay, tu serais mon fantasme absolu !
Une bouffée d’air pur à ce souvenir dissipe dans mes idées moroses, tandis que je chemine sur l’allée bordée de lys blancs, le regard rivé sur Cristian. Arrivés au bout du tapi, mon père s’arrête, me serre la main avant de la lâcher. La vague d’inquiétude revient alors que Cristian soulève mon voile. Nos regards se croisent et mon cœur chavire. Je l’aime tellement. Sans échanger le moindre mot, nous avançons vers les officiants. L’espace de quelques secondes, mon fiancé porte à nouveau ses yeux sur son témoin. L’air semble soudain se charger de tension électrique. Le juge débite son laïus civil d’un ton monocorde, puis invite Cristian à ratifier le registre. Il s’avance, se saisit du stylo, inspire, lève les yeux vers moi, puis… le laisse tomber. Le tintement léger du métal sur le sol résonne étrangement fort.
Non…
— Je peux pas.
Sa voix, toujours si assurée, vacille.
— Je peux pas faire ça. Je… j’aime Soren, plus que toi, Clara. Je suis désolé. Tu ne mérites pas ça.
Le temps semble se suspendre. Un silence lourd d’incompréhension suit cette annonce stupéfiante. Puis des murmures s’élèvent. Un « Cristian ! » choqué jaillit de la bouche de sa mère dans mon dos. Le sol se dérobe sous mes pieds et je glisse lentement comme aspirée par un gouffre invisible tandis que Cristian saisit la main de Soren pétrifié. Et, à la stupeur générale… il l’embrasse.
Un cri déchirant s’élève. Le chaos m’entoure sans vraiment m’atteindre. Les deux hommes, doigts entrelacés, quittent le Jardin d’Hiver en courant. Madame Herrera s’effondre, de douleur ou de honte. Sa famille s’agite autour d’elle ; ma mère toujours pragmatique, appelle les secours, pendant que Zoé et mon père figés, semblent ne pas comprendre ce qui se passe.
—On se croirait dans un film Amazon Prime !commente Gigi, ma tante, d’un ton plutôt amusé sous les regards choqués de mes cousins.
Au centre de ce tumulte, une pensée absurde me traverse :
Merde, mes parents ont payé la salle et le repas ! Tout ça pour rien !
Sacha s’approche, s’assoit à mes côtés, m’attire dans ses bras. Il sent la lavande et l’amitié indestructible.
— Finalement, souffle-t-il, c’est mieux qu’un mariage qui se serait un jour mal fini.
J’opine, mais la pilule est amère, difficile à avaler. Cinq ans que je côtoie Cristian et Soren. Cinq ans d’aveuglement. Je lance, mi-amusée, mi-accablée :
— Dis, ton radar à gays est en panne, ou quoi ?
Il esquisse un sourire triste, compatissant.
— Non, Cristian devait avoir un brouilleur de compétition. Avec des parents comme les siens, son éducation religieuse et le poids du devoir… Il était impossible à détecter.
— Il m’a pris pour une conne.
— Non, je crois qu’il t’aime, d’une certaine manière, et qu’il pensait étouffer tout le reste. Mais bon, puisque monsieur a décidé de faire son coming-out sur l’autel, j’ai quand même une idée pour sauver ce qui peut l’être.
— Ah, parce que tu crois qu’il y a quelque chose à sauver ?
— La fête ! Alors on garde la salle, la bouffe, l’animateur et on s’éclate quand même. Ce serait criminel de tout jeter à la poubelle.
Je le fixe, interdite, puis un sourire se dessine sur mes lèvres malgré moi. Son poing fermé attend le mien.
— Marché conclu, validé-je en répondant à son geste.
— Je te promets, ma chérie, la plus belle fête de « non-mariage » de tous les temps.
— Facile, ça n’existe pas ! répliqué-je en éclatant d’un rire franc
[1] Norah Jones
[Ui1]à définir
[Ui3]Bon, je suis allée voir la déf sur internet. Je ne suis pas du tout religieuse, je n’avais jms entendu parlé d’un missel, donc, perso, je noterai que c’est un livre religieux mais tu fais comme tu veux !
[Ui4]?
[Ui5]Amazon Prime ?








