Trahison
La nuit était déjà tombée en cette soirée d’automne et un léger crachin tombait sur la région parisienne. Nadège regardait les différentes lumières venant de la circulation au travers de la vitre de l’Uber. Dans son sac à dos Cabaia, cadeau de sa fille Olivia pour ses quarante-cinq ans, se trouvaient les deux contrats qu’elle venait d’obtenir pour l’achat et la maintenance de deux yachts de trente-cinq mètres pour une valeur totale de près de quarante millions d’euros. Ce contrat était le sien, acquis de haute lutte face à la concurrence, mais elle avait su jouer des atouts de son entreprise, une conception solide, des sous-traitants fiables et agiles, un design épuré alliant luxe, confort et modernité. Ce modèle était son accomplissement, une idée, une vision qu’elle avait commencé à élaborer durant ses études d’ingénierie navale, il y avait plus de vingt ans de cela. Elle avait hâte de célébrer cette victoire avec Clément, son mari, avec qui elle avait fondé l’Atelier Maritime, une entreprise de conception et de fabrication de bateaux de plaisance de luxe.
Dans quelques minutes, elle arriverait chez elle, elle se ferait couler un bain. Elle ouvrirait une bouteille de champagne, il y en avait toujours une au frais et sortirait deux coupes. Puis elle allait attendre Clément, seulement vêtue de cet ensemble Lise Charmel qu’il lui avait offert pour la Saint-Valentin. Elle savait d’avance comment cela allait se passer. Elle lui annoncerait leur victoire, enfin sa victoire, et, une fois la coupe de champagne avalée, elle ôterait son peignoir en soie et l’attirerait dans la chambre. Là, elle lui ôterait son pantalon et son slip, faisant ainsi sortir son sexe qu’elle prendrait en bouche. Après ces préliminaires, elle le laisserait la déshabiller, peut-être accepterait-il de s’occuper de son minou, il n’aimait pas cela, mais il pourrait, pour une fois, faire une exception. Après lui avoir ôté sa culotte bleu nuit en dentelle, il la prendrait sur le lit, en missionnaire. Cela clôturerait une soirée de la meilleure des manières, enfin presque, elle s’en contenterait. Depuis quelques années, ils ne le faisaient plus que mécaniquement, mais il était son mari et elle l’aimait.
Le Uber annonça qu’il arrivait boulevard de Courcelles, à côté du parc Monceau, tirant Nadège de ses douces pensées. Elle chercha ses clés dans son sac.
— Zut, je les ai laissées dans mon autre sac au bureau, se plaignit-elle. S’il vous plaît, pouvez-vous faire un détour ?
En cette fin de soirée, la circulation intra-muros était fluide et le Uber s’arrêta au pied de l’immeuble lui servant de bureau dans le 13ᵉ arrondissement seulement quelques minutes plus tard. Elle composa le code et ouvrit la porte cochère. Elle monta les escaliers pour arriver au second étage où se trouvaient les bureaux de sa société. Elle composa le code de la porte palière et entra. Le bureau de la secrétaire n’était pas rangé, Céline devait être encore là. Elle se dirigea vers les bureaux de la direction qui donnaient sur le square des Chamaillards. Alors qu’elle s’approchait des bureaux, elle entendit des bruits de respiration saccadés, puis un cri suivi d’un gémissement.
— Que se passe-t-il ? souffla-t-elle.
Ne voulant pas faire de bruit, elle déchaussa ses escarpins et se rendit vers son bureau. Le bruit venait manifestement du bureau de son mari, ce dernier permettait aux autres employés de l’utiliser quand il n’était pas là.
— Je ne pense pas qu’il ait pensé à ce genre d’activité quand il avait donné cette permission, sourit-elle.
Nadège, prise de curiosité, se déplaça silencieusement, glissant doucement sur le parquet grâce à ses collants. La porte était légèrement entrouverte, elle la poussa doucement et se figea. Céline était penchée sur le bureau, sa jupe retroussée jusqu’aux hanches, la culotte et ses collants à ses pieds. Derrière elle, Clément était agenouillé et lui dévorait le sexe avec ardeur, Céline gémissait de plaisir, jamais Clément ne lui avait prodigué de tels soins. Il se leva, Céline tourna la tête vers lui, ses yeux étaient brûlants de désir. Il débuta un lent va-et-vient entre les reins de la secrétaire tout en lui caressant ses seins libres sous le chemisier ouvert. Les mots doux qu’ils échangeaient ne laissaient aucun doute quant à leur relation. Ces deux-là n’en étaient manifestement pas à leur premier coup. Ainsi, la montre qu’elle avait remarquée au poignet de Céline, il y a quelques mois, était un cadeau de son mari.
— Le salopard, murmura Nadège.
Elle sortit lentement son portable et s’assura que la lumière de ce dernier était bien éteinte et filma la scène. Elle captura le moment parfait, celui qui constituerait la preuve ultime. Céline venait de demander à Clément de quitter sa femme pour elle, de demander le divorce. Clément répondit à la secrétaire par l’affirmative. Nadège sourit, un sourire glacial.
— Oui, il va divorcer, ne t’inquiète pas ! Mais je doute que tu resteras avec lui après le procès.
Le trentenaire se retourna d’un coup. Nadège recula tout en continuant de filmer. Son mari, ou plutôt son futur ex-mari présenta sa verge à sa secrétaire qui l’amena à l’orgasme. Une partie du fluide coula sur ses seins, la jeune femme souriait amoureusement.
Nadège rebroussa chemin et sortit des locaux de la société sur la pointe des pieds. Une fois sur le palier, elle se rechaussa et composa de nouveau le code d’entrée et se dirigea en faisant suffisamment de bruit pour s’annoncer. Elle entra dans son bureau et récupéra ses clés, puis se dirigea vers le bureau de son mari. Les deux avaient repris une posture et une tenue décente, seuls quelques effluves trahissaient ce qu’ils venaient de faire, masqués par l’odeur du cigare que fumait Clément.
— Bonsoir mon chéri ! Tu es encore là ?
— Oui, des dossiers à finaliser pour le contrat Neufchâtel, répondit-il, puis se tournant vers Céline : Tu me prépares les documents, il va me les falloir pour la visite et la signature des contrats ?
— Oui, sans problème, je contacte Marc ?
— Non, laisse le marketing en dehors de ça pour le moment, nous aurons le temps d’en discuter sur le trajet. Céline sortit, ses joues étaient encore légèrement rouges. Clément se leva et vint embrasser sa femme. Nadège ne refusa pas.
— Comment s’est passé ton rendez-vous ?
Bien moins agréable que pour toi, manifestement, voulut-elle répondre.
— Très bien, nous avons le contrat !
— Fantastique ! s’enthousiasma Clément en l’embrassant à nouveau.
— Je rentre, je suis fatiguée, annonça Nadège. Tu ne rentres pas trop tard ?
— Nous fêterons cela ce week-end ! Tu sais que je prends l’avion demain à Orly, enfin dans quelques heures maintenant. Je dois finir ce dossier et appeler le client aux Bahamas.
— Dommage, nous aurions pu fêter cela !
— Nous fêterons cela ce week-end ! Je serai de retour dans deux jours.
— Tu pars avec Marc ?
— Oui, et si cela ne te fait rien, j’emmène Céline aussi, la dernière fois, le client avait apprécié sa présence.
Bien sûr, pensa-t-elle. Connaissant le client que son mari devait rencontrer, la présence de Céline dans des tenues avantageuses était une sorte de bonus et pourrait faciliter les choses. Nadège était contre ce genre de pratique qu’elle savait commune dans ce monde du luxe qu’elle côtoyait depuis près de vingt ans. Mais elle se doutait que la vraie raison était ailleurs.
— Ah oui, c’est vrai ! J’avais oublié, je ne te revois pas avant samedi, c’est cela, dit-elle le plus tristement possible.
— Ce n’est que deux jours, la rassura-t-il en l’embrassant.
Nadège quitta le bureau et s’arrêta quelques instants devant le bureau de Céline. Celle-ci préparait les différents dossiers sur une des tables. Nadège la détailla, la fermeture éclair de sa jupe n’était pas remontée et des traces de fluide tachaient par endroits son collant. La secrétaire se retourna à son approche, Nadège vit à la commissure droite de ses lèvres une trace qui ne pouvait être que celle laissée par son mari.
— Bonsoir, Céline, ne rentrez pas trop tard.
— Je termine de préparer les dossiers et je rentre pour récupérer ma valise.
— Attendez, ne bougez plus, demanda-t-elle avec le plus de bienveillance.
Elle approcha son pouce des lèvres de la secrétaire et ôta le fluide qui s’y trouvait.
— J’ai toujours aimé ce goût salé, dit-elle en léchant son pouce, profitez bien de ces quelques jours, dit-elle en laissant sa phrase en suspens. Et veillez sur mon mari.
Nadège récupéra le Uber et rentra chez elle. Elle ne pleura pas. Pourquoi s’apitoyer ? Ce salaud qu’elle avait aimé se jouait d’elle depuis quelques mois, voire quelques années. Elle pourrait presque dire quand il avait rencontré Céline, et cela datait de bien avant son arrivée dans la société. C’est Marc qui avait proposé qu’on l’embauche. Marc et Clément se connaissaient depuis le lycée et avaient fait les quatre cents coups ensemble. Elle se déshabilla et entra dans l’eau chaude de son bain. Cela la détendit et elle commença à ruminer sa vengeance. Elle passa sa sortie de bain et alluma son pc portable. Elle prépara un mail à son avocat pour la demande de divorce. Elle transmit en pièce jointe le lien vers la vidéo qu’elle avait faite. Puis elle appela une connaissance qui habitait non loin du lieu de la réunion de son mari.
— Enzo, comment vas-tu ? demanda-t-elle en espagnol.
— Bien, Nadège, que me vaut cet appel tardif ?
— Clément me trompe. Peux-tu t’arranger pour le filmer et ainsi collecter des preuves ? — Bien sûr.
— Je te paierai pour cela.
— Non, je ne veux rien de ta part, grâce à toi j’ai un travail, expliqua-t-il. Ce service ne remboursera pas tout ce que je te dois, mais il y contribuera.
— Si tu me trouves ces preuves, tu ne me devras plus rien.
Nadège rejoignit la chambre et essaya de trouver le sommeil. Elle ne pouvait désormais qu’attendre.