Chapitre 1
La soirée brûlait encore dans ses veines. Intense, poisseuse, presque irréelle. Comme à son habitude, Maria était arrivée en taxi. Le chauffeur l’avait déposée au pied de ce vieil immeuble délabré, une carcasse de béton rongée par le temps et la misère, exactement là où elle habitait. Un lieu qui reflétait crûment sa chute sociale. Mais ce soir, elle n’avait pas la tête à ça. Pas ce soir.
Ce soir, elle avait la tête à la fête.
L’alcool avait coulé à flots, assez pour étouffer les pensées, assez pour repousser l’instant où l’ivresse se brise et où la réalité revient mordre. Maria voulait profiter. Profiter jusqu’au bout, jusqu’à l’excès, jusqu’à l’oubli.
Elle descendit du taxi dans un éclat de rire incontrôlé, chantant à tue-tête, défiant le silence fatigué du quartier. Ses pas la menèrent jusqu’à l’entrée de l’immeuble. Là, alignés sur le trottoir comme une parade triste et silencieuse, se tenaient des jeunes hommes de tous âges. Le trottoir était leur bureau, la nuit leur seule promesse.
La misère suintait de ce quatuor d’ombres humaines. Les plus chanceux étaient ouvriers d’usine ceux qui gagnaient “bien” leur vie, si l’on pouvait appeler ça ainsi. Incapables de s’offrir le luxe d’une famille, ils claquaient leurs maigres salaires dans des plaisirs d’un soir. Parce qu’ici, on se répétait souvent cette vérité brutale : on meurt tous un jour, alors autant vivre les autres.
Et une fois encore, le regard de Maria croisa celui de Kamel.
Un jeune homme d’à peine vingt-cinq ans, qui faisait le trottoir depuis qu’elle avait posé ses valises dans ce quartier. Ici, on disait que la vie rassemblait les rejetés de la société dans ce coin oublié du monde. Un endroit où il n’existait que trois manières de survivre : le crime, la prostitution ou l’usine.
Mais l’usine tuait à petit feu.
La pollution avait rongé les corps, les poumons, les espérances. Plusieurs ouvriers étaient tombés malades, beaucoup étaient morts. Il y avait bien eu une tentative de recours collectif contre les entreprises, mais elle s’était vite noyée dans le silence administratif. Qui prendrait le temps d’écouter des paumés d’un quartier précaire et sans nom ?
Le crime, lui, n’était même pas une option. Chaque nuit apportait son lot de cadavres. Survivre dans cet enfer relevait du miracle.
Alors restait le trottoir.
La seule source de revenus offrant un minimum de sécurité… à condition de ne pas tomber sur un déséquilibré prêt à vous faire la peau.
Kamel sentit le regard de Maria peser sur lui. Il y vit une opportunité. Dans cette ville, il existait une zone luxueuse : des restaurants chics, des bars élégants, et surtout un manoir celui de la famille Damacis. C’était eux qui possédaient la ville. Ils récoltaient les taxes des commerces minables, détenaient les usines, contrôlaient la police.
Pour entrer dans le quartier chic, il fallait une autorisation spéciale… ou être outrageusement riche.
Et Maria, elle, appartenait à ce monde-là.
Pour une raison que Kamel n’avait jamais comprise, elle vivait pourtant dans ce quartier pourri. Mais au lieu de s’en méfier, il y voyait une chance. Un moyen de gagner un peu d’argent. Peut-être même d’attirer ses faveurs.
Maria le dépassa sans s’arrêter.
Une pointe de déception lui serra l’estomac. Il comptait là-dessus pour manger. Il n’avait eu aucun client de la journée, et la faim commençait à peser lourd. Alors il tenta sa chance, une dernière fois.
— Alors ma belle… vous pouvez rendre votre soirée encore plus fun avec un mâle alpha.
Il contracta ses muscles pour les faire ressortir sous son débardeur moulant, posé sur un jean noir qui épousait ses formes et soulignait sans pudeur son entrejambe.
Maria s’arrêta.
Elle le dévisagea, le désir brillant dans les yeux. Puis elle s’approcha tout près de lui, si près que lui seul pouvait entendre ses mots.
— Tu sais, Kamel… tu es vraiment très séduisant. Et si tu veux, tu peux mettre qui tu veux dans ton lit.
Il resta figé.
Comment connaissait-elle son prénom ? Ici, personne ne le savait. Il avait toujours donné de faux noms. Il s’apprêtait à parler quand elle posa doucement un doigt sur ses lèvres.
— Je sais que tu veux quitter cet endroit. Mais tu ne regardes pas du bon côté. Tu ne vois pas la véritable cible. Si tu daignais regarder sur ta gauche… tu saurais où viser.
Dans un geste presque tendre, Maria tourna la tête vers la gauche, forçant Kamel à suivre son regard.
Il vit alors un jeune homme élégant, vêtu d’un costume italien impeccable, monter dans une voiture luxueuse. L’inconnu lança un regard fuyant dans leur direction avant que le moteur ne démarre.
— C’est là qu’il faut regarder, murmura Maria.








