Un souffle de renouveau
Encore étourdie, Hylisens cligna des yeux, luttant contre le voile opaque qui floutait sa vision. Sa tête martelait à un rythme sourd. Instinctivement, elle porta une main tremblante à son front, tandis que l’autre s’enfonçait dans une herbe haute, drue et incroyablement fraîche qui lui chatouillait les paumes. Elle prit une profonde inspiration et se figea.
L’air qu’elle inspirait n’avait rien de la tiédeur acide et chargée de gaz d’échappement des métropoles qu’elle venait de quitter. Cet air-là était d’une pureté presque sucrée, vibrant de senteurs sauvages de jasmin et de sève humide. Au-dessus d’elle, la lumière du soleil, pareille à de l’or liquide, caressait sa peau exposée avec une chaleur si douce, si enveloppante, qu’un frisson de pure félicité la traversa malgré l’angoisse naissante.
Soudain, le fil de ses souvenirs se tendit jusqu’à rompre. L’absurdité de sa situation la frappa en plein cœur, violente, indiscutable. Une réincarnation ? Une transposition ?
— Pourquoi moi ? murmura-t-elle, sa voix se perdant dans le vent.
Le son qui franchit ses lèvres la surprit elle-même. C’était sa voix, et pourtant, elle résonnait de manière plus cristalline, presque mélodieuse, étrangère à ses propres oreilles dans ce décor de rêve.
Rassemblant ses forces, elle lutta contre le vertige pour se redresser sur ses genoux. Le spectacle qui s’offrit à elle lui coupa le souffle. D’un côté de la plaine s’étendait une forêt monumentale, un océan de canopées sombres et d’arbres centenaires qui semblaient murmurer de vieux secrets oubliés. De l’autre, déchirant le ciel, une cité majestueuse s’élevait, digne des plus belles illustrations de fantasy. Des remparts d’un gris d’orage protégeaient des nuées de toits d’un rouge éclatant. Plus loin, dominant le paysage de toute sa hauteur, la silhouette imposante d’une académie de pierre noire veillait sur la vallée.
À l’entrée de la ville, un flux ininterrompu de carrioles au bois grinçant et de voyageuses en mouvement animait les grandes portes arquées.
Hylisens baissa les yeux sur elle-même. Son t-shirt blanc basique et sa jupe légère, si ordinaires quelques heures plus tôt, lui parurent soudain d’une excentricité ridicule dans ce monde aux accents médiévaux. La panique menaçant de la submerger, elle ferma les yeux, força ses poumons à se gonfler de cet air pur, puis se leva. Il fallait avancer.
Elle tenta d’abord de se fondre dans la masse, se glissant timidement derrière une charrette lourdement chargée de foin. Mais plus elle approchait des portes, plus elle sentait le poids des regards. Sa démarche hésitante, ses pieds nus dans de simples sandales de ville et sa tenue anachronique attiraient l’attention des gardiennes postées en faction. Ces dernières, vêtues d’armures de cuir bouilli et de plaques de fer qui scintillaient sous le soleil, l’observaient d’un œil critique. Le cœur d’Hylisens s’emballa, cognant douloureusement contre ses côtes. Elle se sentait nue, démasquée comme une intruse avant même d’avoir pu poser le pied de l’autre côté des remparts.
Pourtant, une fois la lourde arche de pierre franchie, la peur fut balayée par une vague d’excitation pure.
La cité vibrait. C’était un assaut permanent pour ses sens : le claquement des sabots sur les pavés inégaux, les éclats de rire, les appels des marchandes et un kaléidoscope de couleurs chatoyantes. Cherchant une contenance, Hylisens plongea les mains dans les poches de sa jupe. Ses doigts ne rencontrèrent que les vestiges dérisoires de son ancienne existence : un rectangle de plastique rigide — sa carte bancaire désormais inutile — et son smartphone. L’écran noir et lisse ne renvoyait que son propre reflet anxieux, miroir d’une vie déjà lointaine et inaccessible.
Perdue dans ses pensées, elle se laissa porter par le flot de la foule jusqu’à déboucher sur une place de marché effervescente. Les effluves de pain fraîchement cuit et de viandes rôties aux herbes sauvages assaillirent ses narines, provoquant une crampe douloureuse dans son estomac vide. Guidée par une odeur délicieusement sucrée de fruits caramélisés, elle s’approcha, presque hypnotisée, d’un étal en bois blond où s’alignaient des tartes dorées et luisantes.
— J’aimerais… une petite tartelette, s’il vous plaît, balbutia-t-elle, la gorge nouée par la timidité.
La boulangère, une femme vigoureuse aux avant-bras blanchis de farine et au tablier usé, posa sur elle un regard curieux avant de lui adresser un sourire jovial qui plissa ses yeux clairs.
— Bien sûr, ma belle !
D’un geste leste, elle glissa la pâtisserie encore chaude dans un morceau de papier sulfurisé. Une buée odorante s’en échappa, faisant saliver Hylisens.
— Ce sera quinze pièces de bronze, annonça la marchande en tendant le paquet.
Le temps sembla se figer. Hylisens sentit le sang refluer de son visage.
— Je… je n’ai pas d’argent sur moi. Mais attendez !
Dans un élan de désespoir, refusant de laisser filer cette nourriture salvatrice, elle sortit son smartphone de sa poche.
— Je peux vous offrir ceci en échange. C’est très précieux.
La boulangère fronça les sourcils, intriguée par cet objet rectangulaire d’un noir parfait, si lisse qu’il semblait poli par la magie.
— Et c’est quoi, ton machin ? demanda-t-elle en tendant une main curieuse.
Hylisens pressa le bouton d’alimentation. L’écran s’alluma instantanément dans un flash de lumière blanche et vive. La marchande poussa un glapissement de surprise et fit un pas en arrière, manquant de renverser ses présentoirs.
— C’est un… un artefact de lumière, expliqua rapidement Hylisens, cherchant ses mots pour paraître convaincante. Il peut vous éclairer la nuit, quand vous préparez votre pâte avant l’aube. Regardez, c’est totalement inoffensif.
La femme observa l’appareil, oscillant entre la méfiance et une fascination enfantine. Elle effleura du bout des doigts la surface lumineuse, un sourire émerveillé étirant ses lèvres robustes.
— C’est bien parce que tu as une jolie bouille et que ton outil m’intrigue que j’accepte le troc, grogna-t-elle avec une indulgence amusée.
Elle prit le téléphone et glissa la tartelette chaude entre les mains d’Hylisens. Un pincement au cœur arracha un soupir à la jeune femme lorsque son dernier lien matériel avec la Terre disparut dans la grande poche du tablier farineux. Mais la chaleur de la pâte contre ses doigts et la première bouchée, sucrée et fondante, eurent tôt fait d’anesthésier son regret.
Elle reprit sa déambulation, mâchant lentement pour faire durer le plaisir, lorsqu’un mouvement sur la place capta son attention. Elle s’arrêta net.
À quelques pas d’elle, deux femmes s’enlaçaient, s’embrassant avec une ferveur et une passion sans retenue. Autour d’elles, les passantes continuaient leur chemin sans accorder le moindre regard de surprise ou de jugement à la scène. Hylisens sentit ses joues s’empourprer. Elle détourna précipitamment les yeux, le cœur battant. Dans ce monde, l’amour et le désir féminins semblaient s’exprimer avec une liberté totale et désarmante.
Cherchant à s’isoler pour digérer toutes ces émotions, elle se dirigea vers une grande fontaine de pierre sculptée au centre d’une ruelle adjacente. Elle s’y installa, puisa un peu d’eau fraîche pour s’humecter le visage et reprendre son souffle.
Soudain, une pression légère se fit sentir sur son épaule.
— Bonjour madame. Vous me semblez disponible... ça vous tente de venir avec moi ?
Hylisens se retourna d’un bond. Devant elle se tenait une jeune femme d’une vingtaine d’années, aux yeux pétillants d’assurance. Avant même qu’Hylisens n’ait pu formuler la moindre réponse, l’inconnue pinça délicatement le bord de sa propre tunique pour la soulever légèrement, dévoilant des sous-vêtements de soie fine dans une attitude d’une audace déconcertante.
Hylisens hoqueta, le rouge lui montant instantanément aux oreilles. Prise de panique, elle recula brusquement, mais ses talons butèrent contre le rebord de la fontaine. Elle perdit l’équilibre et s’étala lourdement sur les pavés.
— Euh… non ! Mais… pour qui me prenez-vous ?! s’écria-t-elle, croisant les bras sur sa poitrine comme pour se protéger.
La jeune femme parut sincèrement décontenancée, une moue de déception adoucissant ses traits.
— Oh ! Pardonne-moi, je ne savais pas que tu étais étrangère aux coutumes locales.
Elle fit un pas en avant et lui tendit une main chaleureuse pour l’aider à se relever. Hylisens hésita, puis saisit ses doigts. Au moment du contact, une sensation surprenante, presque électrique, remonta le long de son bras, propageant une onde de chaleur réconfortante dans tout son corps.
— Je m’appelle Olivette, dit la jeune femme avec un sourire malicieux et sans rancune.
Hylisens se remit debout, époussetant sa jupe tout en jetant des regards circulaires autour d’elle. Un peu plus loin, sous un porche, une autre femme répétait exactement le même rituel de séduction face à une passante qui, cette fois, accepta l’invitation d’un sourire complice.
— Mais… c’est quoi ce monde ? murmura Hylisens, la tête lui tournant à nouveau.
— Ici, on exprime simplement ses envies de manière honnête, expliqua Olivette, comme si elle énonçait une évidence physique. Tu étais tout à fait à mon goût, voilà tout. Pas de quoi en faire un drame !
Hylisens sentit les rouages de son cerveau se gripper. Trop de changements, trop d’informations contradictoires à assimiler en si peu de temps.
— Et… les hommes ? finit-elle par demander, cherchant un repère rationnel.
Olivette cligna des yeux, visiblement perplexe, comme si Hylisens venait d’inventer un mot de toutes pièces.
— Les quoi ?
— Les garçons ? Les mâles ? Les... hommes ? insista-t-elle, une pointe d’angoisse dans la voix.
— Je ne connais pas ce terme, répondit Olivette en haussant les épaules. Nous avons des hybrides, des félines, des reptiliennes, des humaines… mais je n’ai jamais entendu parler d’“hommes”.
Le sol parut se dérober sous les pieds d’Hylisens. Un monde sans hommes. Un matriarcat absolu, ou peut-être quelque chose de plus vaste encore. Elle inspira un grand coup d’air frais pour chasser le vertige qui la guettait. Pour ne pas sombrer dans la folie ou la panique, elle avait besoin d’un ancrage. Un but. Un travail. N’importe quoi pour s’intégrer et survivre.
— Je… j’ai besoin de trouver de quoi vivre. Un emploi. Où devrais-je aller ?
Olivette étudia sa silhouette frêle et ses vêtements étranges, une lueur de compassion dans le regard.
— La Guilde des Aventurières, suggéra-t-elle en désignant du doigt une ruelle transversale. C’est là que tout commence pour les nouvelles arrivantes.
Le bâtiment de la Guilde s’imposait au bout de la rue comme une forteresse de pierre sombre et de poutres massives. En poussant la lourde porte de chêne, Hylisens fut accueillie par une atmosphère suffocante, saturée d’odeurs d’acier poli, de sueur chaude, de cuir tanné et de bière forte. L’endroit résonnait de rires gras, de chants guerriers et du fracas des armes. Des femmes imposantes, aux muscles saillants et aux cicatrices fièrement arborées, manipulaient des épées et des haches à deux mains qui semblaient peser son propre poids. Hylisens se recroquevilla, se sentant minuscule, telle une proie fragile égarée au milieu d’un repaire de prédatrices affamées.
— Eh, toi ! On a besoin d’un support ! Tu t’y connais en magie ?
L’interpellation, forte et bourrue, fit sursauter Hylisens. Une guerrière massive, une hache gigantesque négligemment posée sur l’épaule, la fixait de ses yeux sombres.
— Non, je… je cherche juste un poste d’assistante, répondit Hylisens en reculant instinctivement d’un pas.
La guerrière la jaugea de haut en bas, s’attardant sur sa taille fine et ses courbes délicates, avant de laisser échapper un ricanement sonore, accompagné d’un clin d’œil lourd de sous-entendus.
— Pas besoin de magie, alors. Ta simple présence suffirait amplement à motiver les troupes, ma’zelle !
Prise de panique face à cette insinuation, Hylisens recula un peu trop vite, ses talons s’accrochant dans les lattes du plancher. Elle bascula en arrière et heurta de plein fouet une silhouette qui se tenait derrière elle.
— Oh ! Désolée ! Je ne voulais pas… je fuyais et…
— Ce n’est rien, étrangère. Calme-toi.
Une main gantée de cuir souple saisit délicatement son coude pour stabiliser sa chute. Hylisens leva les yeux et se figea. Devant elle se tenait une femme d’une beauté aristocratique saisissante. Ses cheveux d’un blond polaire étaient impeccablement tressés, et ses yeux d’un bleu acier dégageaient une froideur calculée, mais pas dénuée de bienveillance. Sa posture était noble, presque royale.
— Je suis Nalina, dit-elle d’une voix douce mais ferme, qui agit comme un baume sur les nerfs à vif d’Hylisens.
— Enfin ! lança une voix enjouée et dynamique derrière elles.
Une jeune femme aux cheveux d’un roux flamboyant et aux yeux pétillants d’énergie les rejoignit d’un pas bondissant, une dague fixée à la cuisse.
— C’est elle, notre nouvelle recrue ? Je m’appelle Nivara !
À les voir, elles semblaient former un duo singulier, à la fois noble et désordonné, visiblement incomplet. Hylisens sentit une intuition fulgurante lui traverser l’esprit. C’était sa chance. Peut-être la seule qu’elle aurait d’éviter la rue ou des propositions bien plus embarrassantes.
— Je peux vous aider ! s’empressa-t-elle de dire, la voix tremblante mais déterminée. Je peux porter vos sacs, faire la cuisine, m’occuper de la cueillette des herbes… N’importe quoi, je vous assure !
Un court silence s’installa. Nalina échangea un regard laconique avec Nivara, qui haussa les épaules avec un grand sourire d’approbation. Puis, le visage de la blonde aristocrate s’adoucit, et un sourire chaleureux vint balayer la froideur de ses traits.
— Bienvenue dans l’équipe, alors, dit Nalina en lui tendant la main.
Hylisens s’empressa de serrer leurs mains chaleureuses. Un frisson nouveau, une bouffée d’espoir inattendue traversa son être, dissipant une grande partie de ses doutes et de sa fatigue. Elle n’était plus seule. Plus tout à fait.
Ce n’est pas comme si on m’attendait ailleurs, pensa-t-elle avec une pointe de mélancolie, repensant à sa vie passée si terne.
Au milieu de ces guerrières accomplies et de ces femmes de caractère, elle se sentait cruellement ordinaire, presque invisible. Pourtant, au fond d’elle, une petite voix insistante lui murmurait que ce nouveau monde lui réservait bien plus qu’une simple place d’assistante. Quelque chose de grand, un secret lié à sa venue même, attendait d’être éveillé.
Et pour la toute première fois depuis son réveil dans l’herbe haute, elle choisit d’y croire.



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