L'ÉCHO DU VERRE
La pluie frappait les vitres renforcées du laboratoire 4-B avec la régularité d’un métronome agaçant, un staccato de gouttes froides qui semblait vouloir percer l’acier du complexe. À l’extérieur, la nuit québécoise, noire et impénétrable, enveloppait le centre de recherche souterrain de la Côte-Nord, une forteresse de béton enterrée sous des tonnes de granit. À l’intérieur, la lumière crue des néons baignait chaque instrument d’un éclat stérile. Pourtant, le véritable mystère trônait au centre de la pièce : une relique impossible arrachée à plus de douze kilomètres sous la croûte terrestre, là où la pression devrait pulvériser toute forme de structure.
Le Dr Elara Vance ajusta ses lunettes de protection, ses doigts tremblant légèrement. Devant elle, le « Verseau » — comme elle l’avait baptisé dans le secret de ses carnets — ne ressemblait à rien de connu. Ni verre, ni cristal, ni métal, la substance translucide vibrait à une fréquence imperceptible, un bourdonnement sourd qui résonnait jusque dans ses dents. À l’intérieur, une silhouette humaine était figée dans un liquide ambré d’une pureté absolue. Une capsule temporelle millénaire.
— Docteur, la voix du major Tanner résonna dans l’intercom, froide et dépourvue d’émotion, le général prévoit une extraction des tissus dans vingt minutes. Accélérez le processus de décompression. Ne vous perdez pas en métaphysique.
Elara serra les dents. Pour l’armée et les actionnaires de Bio-Genix, ce n’était qu’une ressource à exploiter. Pour elle, c’était le plus grand mystère archéologique de l’ère moderne.
Hésitant une fraction de seconde — est-ce bien raisonnable de toucher à ça ? —, elle posa sa main nue sur la paroi. Elle s’attendait au froid mordant de l’azote, mais l’objet dégageait une chaleur douce, un rythme cardiaque régulier qui pulsait contre sa paume. Elle activa la séquence de libération. Un sifflement emplit la salle, suivi d’une odeur de terre humide et d’ozone.
La paroi se craquela. Des fissures pareilles à des veines de foudre zébrèrent le matériau. Le liquide ambré se déversa sur le sol et la silhouette chuta lourdement.
Elara se précipita. En le rattrapant, elle sursauta. La peau de l’être n’était pas humaine : d’un bleu indigo profond, elle affichait la fermeté du marbre poli. Ses paupières s’ouvrirent, révélant deux orbes d’un bleu électrique. — Kyanos… murmura-t-elle, un nom étranger qui lui vint spontanément à l’esprit, comme s’il résonnait en elle.
Derrière eux, sur un moniteur de contrôle dont l’affichage s’éteignait en scintillant, une ligne de code furtive venait de clignoter une unique seconde : KRANOSS-01. Elara n’eut pas le temps de la lire.
Car l’émerveillement tourna court. Au contact de l’air climatisé, la peau bleue de l’inconnu se ternit à vue d’œil. Des craquelures de sel séché apparurent sur ses mains. Il suffoquait, rejetant l’atmosphère artificielle. — Tanner ! hurla Elara. L’air est trop sec ! Il se déshydrate ! — Négatif, Docteur. Sécurisez le sujet. Les gardes entrent.
La porte blindée s’ouvrit dans un fracas. Trois hommes en tenue tactique pointèrent leurs armes. Kyanos, malgré sa faiblesse, plaqua une main au sol. Une onde magnétique invisible secoua la pièce : les néons éclatèrent, les tables d’acier se tordirent. Mais l’effort se traduisit immédiatement par une violente quinte de toux, et un filet de sang sombre perla à la commissure de ses lèvres dans le silence assourdissant des alarmes.
Un garde paniqué tira. La balle frappa l’épaule de Kyanos en produisant un bruit de forge métallique. L’impact le fit reculer, élargissant les fissures sur sa peau.
Elara figea son regard sur lui. Elle savait ce que l’armée ferait de cette vie. Dans un élan d’humanité, elle attrapa une bouteille d’eau distillée, en renversa une partie sur son visage. La couleur bleue reprit vie sur ses joues, mais sa respiration restait lourde et saccadée : l’eau l’arrachait à l’asphyxie, elle ne l’effaçait pas magiquement. Elle lui saisit la main.
— Viens avec moi. Si tu restes, ils te disséqueront.
Kyanos la fixa, sondant son âme d’un regard abyssal avant de serrer sa main avec une force mesurée. — Sortie… fit-il d’une voix de basalte et d’océan.
Ils s’élancèrent vers les conduits d’évacuation alors que les alarmes hurlaient. Dehors, la pluie de l’orage frappa le visage de Kyanos. En montant dans le vieux SUV d’Elara, ses traits s’étaient en partie apaisés, mais la fatigue écrasait encore sa carrure. Alors qu’il pointait l’horizon vers l’immensité du Saint-Laurent en murmurant simplement « L’eau », Elara écrasa l’accélérateur, consciente que la véritable épreuve ne faisait que commencer.



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