Ceux qui Restent 1
Alpha Suprême Algor Samson
IL Y A 4 ANS…
L’odeur du soufre et de la chair brûlée. C’est la première chose qui m’assaille, âcre et suffocante, avant même que le cri d’alerte ne déchire mon esprit.
— Nous sommes attaqués ! La barrière sud a cédé !
La voix de Valère, mon Bêta, claque dans mon crâne avec la puissance d’un séisme. L’onde de choc fait vibrer le lien mental qui unit la meute, m’irradiant d’une tension électrique. Je suis debout derrière mon bureau en chêne massif, les paumes écrasées sur le bois brut, froissant les parchemins diplomatiques que je parcourais une seconde plus tôt. Mon cœur, pourtant calé sur le rythme lent et puissant des prédateurs au repos, s’emballe. Le sang bat sourdement à mes tempes.
Cela fait des années que personne n’a osé poser une botte hostile sur le territoire de la Meute Royale. Ma réputation suffit habituellement à dissuader les plus téméraires. On ne défie pas Algor Samson, le « Roi Sanguinaire », celui qui a égorgé son propre père pour sauver le royaume de sa démence. Une folie pure, dévastatrice, provoquée par la mort de sa compagne destinée, ma mère.
Je me précipite vers la baie vitrée surplombant la cité. Dehors, la nuit, d’ordinaire drapée du voile paisible de la Déesse Séléné, s’étouffe sous d’épaisses volutes de fumée noire qui lèchent les pierres des remparts. Des éclairs violets zèbrent l’horizon. De la magie. De la sorcellerie corrompue.
— Des renégats ?, grondé-je pour moi-même, la mâchoire serrée, ma voix déraillant déjà vers le râle guttural de mon loup.
Une colère glaciale, familière, inonde mes veines. Je sens Zeus gratter frénétiquement sous ma peau. Il exige le carnage, il veut déchiqueter la chair de ceux qui osent menacer cette paix entre les espèces, une paix fragile que j’ai mis vingt-cinq ans à rebâtir sur les cendres du règne de mon père. L’angoisse me noue soudain les entrailles. Ménodora. Ma petite sœur adoptive. Elle dort dans l’aile ouest.
— Valère !, hurlé-je par le lien, balayant la porte de mon bureau d’un violent coup d’épaule pour me ruer dans le couloir de pierre froide. Situation !
— Ils sont nombreux, Alpha. Trop nombreux. Un appui magique lourd. Les gardes tombent comme des mouches et ils ont déjà franchi l’enceinte.
Je dévale les escaliers du palais, mes bottes de combat martelant le marbre dans un écho sinistre. Les tapisseries ancestrales ne sont plus que des taches floues sur les murs. Je croise des domestiques terrorisés qui se plaquent contre les parois, le souffle court, sentant l’aura meurtrière qui s’échappe de mes pores. Ils voient la lueur prédatrice dans mes yeux. Ils savent que le monstre est lâché.
— Damon !, jappé-je à l’attention de mon Delta. Lance le protocole d’évacuation immédiat. Les souterrains. Sors les femmes, les enfants, et surtout Ménodora. Si un seul putain de cheveu de sa tête est touché, je t’arrache la gorge moi-même.
Je n’ai pas besoin de lui faire un dessin. Dès que je prononce son prénom, l’image insoutenable de son dos mutilé me brûle la rétine. L’héritage sanglant de la folie d’Alpha Lazare. Elle n’avait que six ans quand mon géniteur, sombrant dans les abysses de sa perte, s’en est pris à elle. Je revois les chairs lacérées à vif, les immenses entailles creusées par les griffes de sa propre main, déchirant la peau d’une épaule à l’autre, d’une main à l’autre dans un bain de sang. Je l’avais retrouvée hurlante, brisée. Plus jamais. Je tuerai le monde entier avant qu’on ne la touche de nouveau.
— C’est en cours, Alpha, répond Damon, la voix mentale tendue à l’extrême, mais sous contrôle.
Je déboule dans la cour d’honneur. L’air est visqueux, saturé d’une magie noire qui écrase mes poumons. C’est une pression physique, suffocante. Devant moi, Caïus, mon Gamma, crache des ordres, ralliant une phalange de guerriers. Leurs muscles tressautent sous l’adrénaline, leurs regards luisent sous les reflets pourpres des premiers incendies qui dévorent la ville basse.
— Ouvrez les portes !, rugis-je à m’en déchirer les cordes vocales.
Je ne perds pas une seconde et m’élance. Mais, à peine ai-je franchi l’arche de pierre du palais qu’une onde de choc invisible me percute avec la violence d’un bélier. Un dôme. Un putain de champ de force occulte enveloppe les quartiers résidentiels, isolant les civils, repoussant nos renforts. Je frappe la barrière de mes poings nus. L’énergie crépite, me brûle la peau jusqu’au sang, me rejetant violemment en arrière. Un grognement de douleur m’échappe.
— Myriam !
La panique enserre ma gorge. Myriam. Ma compagne choisie. Pas mon âme-sœur. Le Conseil me l’a imposée après dix années de recherches infructueuses à travers les continents. Je l’ai marquée pour faire taire les rumeurs et assurer une descendance. Mais, la Déesse est cruelle. Sans le lien sacré et dévorant des compagnons destinés, forcer la nature est un calvaire. Notre difficulté à concevoir a été une épreuve d’une violence insensée, une succession d’échecs qui a creusé la détresse dans ses yeux miel, jusqu’à ce miracle inespéré. Aujourd’hui, elle porte enfin mon enfant. Et, elle est là-bas, piégée.
— Algor...
Son murmure mental est haché, parasité par une terreur sauvage.
— Je suis près de la place du marché... Ils grouillent partout...
— Cache-toi ! J’arrive !
La situation est critique. Myriam a déjà tant perdu. Le décès de son père, l’Alpha Théodore, résonne encore dans mon esprit comme un avertissement macabre. Une mort brutale, survenue dans des circonstances étranges et toujours inexpliquées, étouffée par des silences diplomatiques. Je refuse de la perdre aussi. Je ne peux pas traverser ce dôme seul. La force primitive de mon loup ne suffira pas contre une sorcellerie de cette ampleur. Je ferme les yeux, puisant au plus profond de mes entrailles, dans l’essence même de mon autorité royale.
— J’ai besoin du Coven ! Maintenant !
Comme en réponse à ma prière désespérée, Mélanie, la Grande Prêtresse du Coven du Nord, matérialise sa silhouette encapuchonnée à mes côtés. L’air crépite autour d’elle, ses yeux améthyste irradiant d’une lueur aveuglante.
— C’est de la magie de sang, Algor, tranche-t-elle sans préambule, sa voix saturée de pouvoir. Un mage noir. Je croyais qu’ils avaient tous été exterminés lors de la Grande Guerre.
— Il semblerait qu’on en ait oublié un, craché-je, les poings contractés à m’en faire saigner les paumes. Fais sauter cette merde.
Elle hoche la tête et lève les bras. J’abats mes deux mains sur ses épaules, canalisant la puissance brute, tellurique, de mon sang d’Alpha royal. Je pousse mon énergie dans ses veines pour amplifier son don. Le sol gronde, une vibration sourde remonte dans nos jambes, l’air devient brûlant, et…
BOUM.
Une onde de choc nous souffle. Le dôme vole en éclats, pleuvant en une averse d’étincelles maléfiques sur les pavés. Le passage béant s’offre à moi.
— Trouve le mage, aboyé-je à l’intention de Mélanie. Je m’occupe de la viande.
Je me jette dans le brasier. La ville basse empeste la mort et la peur. Des corps de ma meute gisent dans leur sang. Mon regard accroche six renégats — des loups sous leur forme bipède, sales, l’écume aux lèvres, vêtus de haillons — encerclant trois de nos chiots hurlants de terreur près d’une fontaine asséchée.
La vision me rend fou. On ne touche pas aux enfants. Jamais. C’est la seule règle absolue.
Mon humanité vole en éclats. Je déploie mon aura de Roi, une vague de domination si dense, si écrasante, qu’elle percute les agresseurs comme une chape de plomb. Leurs genoux cèdent. Ils tentent de grogner, les yeux révulsés par la démence, mais la soumission est inscrite dans leur code génétique, et ils sont ridiculement faibles face à moi.
— À GENOUX !
Ce n’est plus la voix d’un homme, c’est le commandement foudroyant du Roi. Ils s’écrasent face contre terre. D’un geste vif du menton, j’ordonne à deux de mes sentinelles d’évacuer les petits. Une fois les chiots hors de vue, je rétracte mon aura. Juste un peu. Suffisamment pour que ces chiens galeux croient pouvoir se redresser. Pour qu’ils aient la stupidité d’essayer de m’attaquer.
J’en ai besoin.
Je me laisse engloutir. La transformation est foudroyante, une délicieuse agonie de mes os qui se brisent et se reforment, des muscles qui me déchirent la peau. Ma mâchoire s’allonge dans un craquement sinistre. En une seconde, je deviens un prédateur de deux mètres trente au garrot, une masse de fourrure d’ébène et de muscles saillants, les yeux injectés d’un rouge sanguinaire.
Le premier kamikaze bondit, une lame en argent à la main. Dérisoire. D’un revers de patte massif, je percute son flanc. Sa cage thoracique explose sous mes griffes dans un sinistre bruit de branches mortes. Le second tente de battre en retraite. Je claque mes mâchoires sur sa nuque et, d’une secousse brutale de la tête, je brise sa colonne vertébrale.
Je deviens l’incarnation de la tempête. Je déchire la chair, j’éviscère sans pitié. Le cuivre chaud du sang gicle sur mon museau, inonde ma langue, nourrissant la frénésie de Zeus qui en réclame toujours plus. C’est un massacre, mais un massacre vital.
Et, puis… l’asphyxie.
Une douleur fulgurante, aiguë, me transperce la poitrine. Pas une lame. Pas une griffe. C’est l’âme qu’on m’arrache à vif. Je me fige net, mes griffes dérapant dans les flaques poisseuses de sang. Un hurlement viscéral, rauque de détresse absolue, s’arrache de mes poumons, pétrifiant instantanément le champ de bataille.
Le lien de Myriam. Il vient de se taire.
— Non... NON !
Ma respiration se bloque. Zeus se recroqueville dans mon esprit en hurlant son agonie. Elle n’était pas mon âme sœur, mais le lien de l’accouplement, forgé dans la douleur de l’attente et renforcé par la vie de notre enfant, créait un pont indéfectible entre nous. Ce pont vient de s’effondrer dans un vide abyssal et glacial.
Je m’élance, bousculant mes propres frères d’armes, le museau au sol, traquant l’odeur métallique de son sang noyée sous la fumée. Je dois savoir. Je dois la voir.
Je la trouve près des portes barricadées du complexe sécurisé. La scène me gèle le sang. Trois cadavres de renégats jonchent le sol autour d’elle. Elle s’est battue. Ma douce Myriam, la fille de l’Alpha Théodore, élevée dans la soie de la royauté, mais forgée dans le fer de notre meute, n’est pas tombée sans lutter.
Mon corps loup cède la place à l’homme. Je m’effondre à genoux dans le sang et la boue, ignorant ma nudité, ignorant le froid qui mord ma peau. Sa jambe gauche est broyée, la chair à vif, mais c’est la plaie béante, ignoble, qui lui ouvre la gorge qui capte mon regard terrifié. Ses longs cheveux blonds, jadis si soyeux, sont englués dans la mare carmin qui s’étend sous sa nuque. Ses yeux couleur miel fixent l’infini étoilé. Vides. Sans vie. Dénués de cette lueur douce que j’avais appris à chérir.
— Myriam… étranglé-je, la voix brisée par une douleur qui m’écorche la gorge.
Ma main couverte du sang de mes ennemis tremble lorsqu’elle vient se poser sur la rondeur de son ventre. Le silence de la mort nous enveloppe, absolu. Et, soudain, contre ma paume…
Boum-boum.
Faible. Frénétique. Terrorisé. Un cœur bat encore sous le cadavre de sa mère. Mon fils. L’espoir me percute avec la violence d’un uppercut. Je ravale la souffrance qui griffe ma raison et menace de me précipiter dans la démence de mon propre père. Je n’ai pas le droit de m’effondrer. Pas maintenant.
Je glisse mes bras sous le corps mutilé de ma femme et me redresse d’un bloc, hurlant à mes soldats pétrifiés :
— À l’hôpital ! MAINTENANT ! Préparez le bloc ! Le chiot est vivant !
Je cours. Mes muscles brûlent, l’air me cisaille les poumons. Je cours plus vite que je ne l’ai jamais fait, portant la mort et la vie entremêlées contre mon torse, suppliant Séléné, cette Déesse en laquelle je ne suis plus sûr de croire, de ne pas tout m’arracher cette nuit.