Chapitre 1
1er juin 1940 : L’Adieu à Paris
Le soleil de juin inondait notre hôtel particulier de la plaine Monceau. Pourtant, l’éclat des lustres en cristal ne parvenait plus à dissimuler la tension qui rongeait ma famille.
Nous appartenions à cette haute bourgeoisie parisienne où l’on cache ses émotions derrière des manières impeccables, mais ce matin-là, le masque se fissurait.
— Lise, Héloïse ! Êtes-vous prêtes ?
La voix de maman résonna dans le grand hall, plus aiguë qu’à l’accoutumée.
— Nous devons partir pour la gare, ordonna-t-elle. Vite, venez dire au revoir à votre père.
Mon père, le professeur Étienne-Louis de Varennes, était membre de l’Académie de médecine et chef de service à la Salpêtrière.
Il recevait sa clientèle privée dans son bureau du rez-de-chaussée, entre deux cours à la Sorbonne. Il était reconnu pour son calme olympien et son diagnostic infaillible.
Nous dévalâmes l’escalier de marbre, le bruit de nos talons claquant comme des coups de feu contre les marches. Habituellement, ce départ pour la Suisse était une fête, la promesse de l’été. Cette année, c’était une fuite qui ne disait pas son nom.
— Allez dans son bureau, insista maman en ajustant nerveusement ses gants.
Père nous attendait derrière son imposant bureau en acajou. Lorsqu’il leva les yeux, je vis dans son regard une ombre que je ne lui avais jamais connue.
— Ah, mes chéries… Alors, parées pour le voyage ?
— Oui, Père, répondîmes-nous d’une même voix.
Il se leva et posa ses mains sur mes épaules. Son regard se fit grave, presque solennel.
— Lise, je compte sur toi. Tu es l’aînée. Veille sur ta sœur quoi qu’il arrive.
Il marqua une pause, puis baissa la voix :
— Si un problème survient, si vous ne pouvez plus nous joindre, souvenez-vous de ce nom : James Delcourt. C’est un ami de la faculté de médecine. Il est à Genève. Il saura quoi faire.
— Ne vous inquiétez pas, Père, tout ira bien, balbutiai-je, le cœur serré.
Depuis notre enfance, Héloïse et moi étions envoyées chaque année dans un « home d’enfants » à Lucerne, « Les Cimes tranquilles ».
Nous connaissions les rives du lac des Quatre-Cantons par cœur, mais pour la première fois, la neutralité helvétique ne nous semblait plus être un simple décor de vacances, mais un sanctuaire.
Nous l’embrassâmes avec une ferveur inhabituelle. Il nous serra contre son veston qui sentait le tabac froid et l’antiseptique de l’hôpital.
— Allez m’attendre dans la voiture, les filles, coupa maman d’un ton sec pour masquer son émotion.
Nous sortîmes, mais je m’arrêtai sur le palier, dissimulée par la double porte entrouverte. Leurs voix me parvinrent, étouffées mais pressantes.
— Étienne-Louis, est-ce vraiment prudent de les envoyer là-bas avec ce qui se passe ? demanda maman, la voix tremblante.
— C’est notre seule option, répondit Père. Le statut de la Suisse les protégera si les choses tournent mal ici. J’ai déjà écrit à Delcourt. Il sait qu’elles seront à Lucerne. S’il le faut, il les fera passer en Angleterre, chez ma cousine.
Il y eut un silence, puis le bruit d’une chaise qu’on recule.
— Tu devrais partir avec elles, reprit-il. Tu serais à l’abri à la montagne. Moi, je ne peux pas… quitter l’hôpital en ce moment serait une désertion. Un médecin ne fuit pas son poste devant l’orage.
La réponse de ma mère fut instantanée, d’une froide détermination :
— Il n’en est pas question, Étienne-Louis. Je reste avec vous. Quoi qu’il arrive.
Je m’éclipsai avant qu’ils ne me voient.
Quelques minutes plus tard, la voiture s’élançait dans les rues de Paris, laissant derrière nous un monde qui s’apprêtait à basculer dans l’ombre.





![[Moving to Galatea] What We Never Healed](https://cdn-gcs.inkitt.com/vertical_storycovers/ipad_b00b828931c645f2eccdf3396cb15498.jpg)



Suspense!!!
Tellement top ce premier chapitre! Ca donne envie de lire la suite !