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Broken Lover : Les murmures de la guérison

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Summary

Trois ans à survivre dans le silence. Trois ans à laisser son corps appartenir à quelqu'un d'autre. Quand Richard Pendez décide de la vendre aux enchères, Carmen n'attend plus rien. Elle connaît ce qui vient après les salles comme celle-là. Ce qu'elle ne connaît pas, c'est un homme qui l'achète pour vingt millions ; et lui dit qu'elle est libre de partir. Léandre Castavovitch n'est pas ce qu'il semble être. Derrière le gentleman à la patience infinie se cache quelque chose de bien plus sombre : une liste de noms, des dettes, et une façon froide et méthodique de les régler. Il va la reconstruire et anéantir, un par un, chacun de ceux qui l'ont brisée. Certaines âmes brisées savent exactement comment tenir les morceaux des autres.

Status
Ongoing
Chapters
4
Rating
n/a
Age Rating
18+

Chapitre 1

Carmen

Le parquet grince sous mon poids, c’est assez violent pour déchirer mes tympans. Puis… survient le vide… Je n’entends plus les bruits tout de suite, comme s’il y avait quelque chose entre le monde et moi… Ah oui, la paroi de verre, peut-être, ou peut-être est-ce l’habitude... Le choc arrive en retard. La douleur aussi. Elle se propage depuis mes hanches jusqu’à ma nuque comme quelque chose de tiède, c’est étrangement réconfortant. Ça fait moins mal que d’habitude… et à ce corps étrange – le mien – cette sensation est pour le moins plaisante. Dans le fond, c’est comme si elle appartenait à un autre corps.

Le mien ne m’appartenait plus vraiment.

Les deux hommes disparaissent de mon champ de vision. Je reste au sol. Le parquet sent la poussière froide et le vieux tabac, ou peut-être est-ce le cuir humide. Enfin, dans les deux cas, ces odeurs sont réconfortantes. Je les connais. Elles font parties de ma vie.

Je regarde le plafond sans le voir. Je compte pour faire passer le temps. Pour diminuer ma peur. C’est une chose que j’ai apprise très tôt dans la cave : compter les respirations quand tout le reste part à la dérive. Ça sauve les nerfs.

Un. Deux. Trois. Quatre.

La douleur dans mes hanches ne crie plus. Elle est là, simplement. Comme le froid. Comme la faim. Aujourd’hui, ce sont des présences constantes auxquelles je finis par ne plus prêter attention…. non qu’elles disparaissent. Oh non… c’est juste que le corps comprend qu’il n’a pas les moyens de les entendre tout le temps. Alors il les range quelque part. Il les met en sourdine. Il continue simplement de vivre. De porter une douleur si lancinante qu’elle ne se ressent plus.

Cinq. Six. Sept. Huit.

J’ignore quel jour on est. Quelle heure ? Quelle saison, même ? Comment le savoir… Il n’y a pas de fenêtre dans la cave qui m’a servi de chambre. Pas de lumière naturelle. Pas de moyen de suivre le temps autrement qu’à travers les visites de mon maître. Elles ne sont pas régulières. Elles obéissent à une logique que je n’ai jamais réussi à déchiffrer. Parfois deux fois dans la même nuit. Parfois une absence si longue que j’avais commencé à me demander s’il était mort… Et si sa mort aurait changé quelque chose à ma situation… Ou si j’aurais simplement pourri là sans que personne le sache.

Neuf. Dix. Onze. Douze.

À force, j’ai arrêté de me poser cette question. Même de me poser beaucoup de questions. Ces dernières années – ou n’était-ce que des mois, des semaines ; le temps a perdu sa forme depuis longtemps – mon existence tenait en quelques mots que je ne prononce plus. Même en pensée. Car les mots donnent de la réalité aux choses. Et certaines choses, il vaut mieux les laisser flotter dans le vague, sans contours nets, sans nom précis. Les nommer, c’est les rendre réelles. Les rendre réelles, c’est ne plus pouvoir faire semblant d’être ailleurs.

Je dois pouvoir faire semblant d’être ailleurs. C’est la seule chose qui me reste vraiment. Non… ne pense pas… Compte… Un. Deux. Trois. Quatre. Cinq. Six…

Chaque soir, il venait. Il m’offrait un verre d’eau et…, du pain. C’était mon seul repas de la journée. Et encore, rien n’était gratuit dans cet endroit. Alors, sa lame sortait. Elle traçait des sillons lents sur mes jambes. Méthodiquement. Sans hâte. Il dessinait à même mon corps. À chaque fois, je serrais les dents. Je portais ma langue contre mon palais. Je ne laissais rien sortir. Parce que si quelque chose sortait, l’eau allait à la poubelle. Le pain aussi. Et ce qui suivait était pire que la faim.

Sept. Huit. Neuf. Dix. Onze. Douze…

J’ai appris à ne plus grimacer. J’ai appris à regarder le plafond et à m’y dissoudre un peu. À laisser mon corps être là pendant que moi… Ce qui restait de moi partais ailleurs. Pas loin. Juste assez pour m’apporter la paix.

Treize. Quatorze. Quinze. Seize.

Un rire traverse la pièce. Ah, j’entends à nouveau… Mon cœur frappe mes côtes. C’est violent. Ma cage thoracique va exploser… Puis le silence revient de nouveau. Je toure la tête vers l’origine du son, dans un mouvement volontairement lent. Mais pas trop. Je vais trop vite aurait pu être perçu comme de la peur, mais c’est trop lent comme de la provocation.

Je dose, c’est tout.

— Carmen… Tu es toujours aussi faible.

Je ne réponds pas. Il n’attend pas vraiment de réponse. Comme à son habitude, il observe. Comme on note la température dehors. Je le fais simplement pour le plaisir de l’énoncer. Pour voir ce que le son de ma faiblesse produit sur mon visage. Comme toujours je me soumets. Je regarde ses chaussures parfaitement cirées. Le voilà qui avance dans ma direction. Ses chaussures s’approchent un peu trop près de moi. Même si la peur de mon corps se répand, je ne bouge pas. Bouger ne serait que retarder l’inévitable : la violence.

J’ai appris à lire ses chaussures avant le reste. Avant ses mains, même ses chaussures parlent. La vitesse d’approche. L’angle. Si elles s’arrêtent ou si elles continuent. Ces chaussures-là s’arrêtèrent à quelques centimètres de mon visage. L’odeur du cuir est forte à cette distance. Je dois le laisser me dominer. Oui, c’est ce qu’il désire…

Deux doigts se posent sous mon menton. Mon corps tente de trembler. Ma tête bloque tout mouvement… Enfin, c’est ce que j’aurais voulu…

Mon corps réagit avant ma pensée. Un tremblement qui part des épaules et descend le long de mes bras jusqu’au bout des doigts, je ne le contrôle pas. Ça arrive comme un réflexe, comme la façon dont un muscle se contracte quand on le frappe…. Il faut croire que je n’ai pas oublié mes réflexes… Mince, je ne suis même pas capable de contrôler mes émotions.

Dès qu’un homme est trop proche, mon corps se souvient à ma place et se met à trembler. Je sais que ce n’est pas de la faiblesse. C’est simplement de la mémoire, logée dans les muscles et dans la peau, plus profonde que n’importe quelle décision consciente. Pourtant, je ne peux m’empêcher de me sentir faible. Car à chaque fois que j’ai réagi comme ça, ils jubilent. Ça me dégoûte. Enfin, je suppose qu’il y a une époque, c’était le cas… Aujourd’hui, je n’en ai même plus la force.

— Veux-tu me répondre, bébé ?

Sa poigne se resserre. Si je ne réponds pas, il va me casser la mâchoire. Encore une fois. Seulement, il me piège. Car il ne m’a pas posé de question… Alors, je dois simplement feindre la soumission. C’est ce qu’il désire toujours.

— Je... je ne sais pas.

Ma voix est petite. Avec lui, les voix petites déplaisent moins. Les voix petites ne défilent pas. Les voix petites ne lui donnent pas de raison supplémentaire de m’abattre. J’ai eu raison d’agir comme ça. Il se relève. Il va chercher quelque chose dans un sac posé contre le mur, dans le coin que je ne regards jamais parce que ce qui en sort n’est jamais bon. Je regarde le parquet à la place. Les lattes inégales. Leur couleur est défraîchie. Oui, je connais cet endroit… Le jour est donc arrivé… D’accord… Je vais donc devoir me préparer…

Il me jète quelque chose au visage. Du tissu. Je le regarde dans ma main. C’est un carré de tissu qui ne couvre rien. Pardon, non, il n’est pas fait pour couvrir, mais pour exposer tout en donnant l’illusion du contraire. Je sens quelque chose remonter dans ma gorge. Du dégoût, peut-être. Ou de la fatigue pure. Or, c’est une fatigue si vieille qu’elle ressemble au dégoût sans vraiment l’être. Je ne distingue plus toujours les deux.

— Enfile ça et enlève le reste.

Pour me presser, il sort son arme. Malgré l’envie de me recroqueviller dans un coin, je me déshabille. J’ai appris à faire ça aussi : me déshabiller sans être là. Laisser mes mains faire ce qu’elles ont à faire, laisser mon corps s’exposer à la lumière et au regard, pendant que moi je pars ailleurs.

Le plafond. La tache sur le parquet. Le son sourd de ma propre respiration.

Un. Deux. Trois. Quatre.

Mon corps ne m’appartient plus depuis longtemps. Je l’ai accepté parce qu’il n’y a pas le choix. Accepter ou se briser ? Je me suis brisée suffisamment de fois pour savoir que ça ne mène nulle part. Les morceaux se ramassent mal. Certains ne reviennent pas. Alors j’ai appris à habiter ailleurs. Là où ses mains n’atteignent pas tout à fait. Un endroit sans nom, sans lumière, mais qui est à moi. Je suppose qu’il l’est en tout cas.

Mon maître me regarde avec un sourire que je connais. La satisfaction tranquille, comme devant un objet correctement présenté sur une étagère.

— Tu me vaudras bien plus cher en meilleur état.

Je ne comprends pas tout de suite. Les mots arrivent en décalé, eux aussi.

— Plus... cher ?

— Tu croyais que j’allais te garder pour l’éternité ? Non. Tu deviens ennuyeuse. Je vais te vendre.

Te vendre. Ah oui, c’est vrai…

Les deux mots tombent dans l’air de la pièce et je les laisse tomber sans essayer de les attraper. Mon cœur tambourine plus sourdement. L’appréhension me vient. Pardon, ce n’est pas ça…. C’est quelque chose de plus animal. Oui, cette alarme dans ma chair, dans mon ventre. Elle se mue en une contraction dure, froide, qui remonte jusqu’à ma gorge et s’y installe comme une pierre.

Un. Deux. Trois. Quatre.

Je vais avoir un changement de vie. Un nouveau maître. Une nouvelle cave, peut-être plus belle, peut-être identique, peut-être pire… Cela n’a plus vraiment de sens depuis longtemps. J’ai arrêté d’imaginer ce que serait mieux. Le mieux n’existe pas dans le monde où j’ai atterri. Il y a juste différemment. Et le différemment peut toujours aller dans n’importe quelle direction. Du mal au bien. Du mal au pire.

— Nous allons te trouver un bon maître pour la chienne que tu es, dit-il presque joyeusement.

Il tape des mains. Deux hommes arrivent. Ils me portent par les aisselles. La douleur revient dans mes hanches. Toujours en retard, un peu étrangère. Leurs regards glissent sur moi pendant qu’ils me prennent, et je sens ce regard-là dans ma peau comme on sent le froid d’un courant d’air. Je regarde le sol. Je compte les lattes du parquet.

Un. Deux. Trois. Quatre.

Le temps passe. Peut-être qu’il y a des heures. Peut-être que ce ne sont que des minutes qui se sont écoulées. Je l’ignore. Je reprends conscience quand ils me mettent dans une cage. Ça je connais. Mon corps se détend. Des barreaux de métal. Un sol froid, dur, contre mes pieds nus. Une lumière blanche au-dessus qui ne laisse rien dans l’ombre et rend tout visible. Tout exposé.

Je m’assois dans le fond et croise les bras sur ma poitrine. Ce geste ne sert à rien. Le tissu noir ne couvre rien de toute façon. Mais j’ai besoin de sentir mes propres bras quelque part sur moi. Je veux ressentir quelque chose qui m’appartient.

Le métal est froid sous mes cuisses. Le froid monte vite, traverse le tissu, s’installe dans les os. Je laisse le froid s’installer. Il est familier, lui aussi.

— Ne me fais pas honte, dit mon maître. Reste tranquille pendant que les enchères montent.

Il disparaît.

Je reste tranquille. Pas par obéissance. Ça, il y a longtemps que ça n’a plus rien à voir. Je reste tranquille par économie. Garder ce qui reste. Ne pas dépenser le peu d’énergie qui demeure dans des gestes inutiles, des mots qui ne changeraient rien, des résistances qui ne mènent nulle part depuis longtemps. Je sais économiser. C’est l’une des premières choses que j’ai apprises.

Les hommes de main me font rouler vers une lumière au fond du couloir. Elle est plus forte, plus large, débordant sous une porte. Tardivement, je perçois des voix d’hommes de l’autre côté. Beaucoup de voix d’hommes.

— Messieurs, voici notre treizième brebis : la perle de cette soirée.

Je ferme les yeux pendant deux secondes.

Treizième. Je suis juste une position dans une liste, précédée de douze autres dont je ne saurais jamais rien, suivie de combien d’autres encore que je ne rencontrerais jamais. Treizième. Un numéro de lot. Je connaissais cette façon d’exister, sans rien qui permette à quelqu’un de me distinguer d’un objet mis en vitrine.

— Nous commençons les enchères à deux millions.

La porte s’ouvre. J’entre dans la lumière.

La salle est grande. Il y a des hommes en costume : debout, assis, certains avec des verres à la main, d’autres les bras croisés. Tous avec cette façon de regarder. C’est presque plus difficile que de la cruauté. De l’évaluation. Des yeux qui calculent, qui comparent, qui attribuent une valeur. Des regards qui ne voient pas une femme mais une mise, une transaction, une ligne dans un registre.

Je regarde leurs mains.

Un. Deux. Trois. Quatre.

Les mains, j’ai appris, disent tout avant le reste. Des mains qui s’agitent pour enchérir. Des mains qui tiennent des stylos. Des mains à plat sur des genoux , les plus dangereuses souvent parce qu’elles ne trahissent rien. Je parcoure la salle en passant d’une paire de mains à l’autre, évitant les visages. Les visages mentent parfois. Les mains, beaucoup moins.

Cinq. Six. Sept. Huit

Les enchères montent. Les chiffres passent au-dessus de moi sans que je les attrape vraiment. Deux millions. Cinq. Huit. Douze. Des voix montent puis se retirent. Des parieurs abandonnent une table, les uns après les autres, quand la mise dépasse ce qu’ils sont prêts à risquer. Je regarde le sol entre les barreaux de la cage. Je regarde mes propres pieds nus sur le métal froid. Je compte les jointures de mes orteils.

Neuf. Dix. Onze. Douze.

La voix dans le haut-parleur annonça quelque chose :

— Vingt millions. Adjugé.

Je relève les yeux sans décider de le faire. Quelque chose dans l’air a changé. C’est une qualité du silence différente, et mon corps réagit avant ma pensée. Il est au fond de la salle. Je le vois d’abord comme une absence de mouvement dans un espace qui en est plein. C’est d’abord une silhouette immobile pendant que tout le monde autour gesticule encore. Il est droit. Très droit. Tendu. Il porte un costume sombre. Ses mains sont posées à plat sur ses cuisses… Ah, elles sont immobiles, ce sont les plus dangereuses. Son visage reste sans expression… aucune, sans l’excitation que j’ai vue sur les autres, sans le sourire satisfait de celui qui vient de remporter quelque chose.

Ce qui me glace le plus, ce sont ses yeux… Ils sont d’un bleu qui ne ressemble à aucun bleu que j’ai rencontré avant. Il me regarde. Son attention est terrifiante. Je n’arrive même pas à me déconnecter. Non, il n’est pas comme les autres. Les autres regardent la surface – la chair, ce qui se vend, ce qui s’évalue en millions dans une salle pleine d’hommes en costume. Lui regarde autre chose. J’en suis pétrifiée. Je ne sais pas quoi exactement. Je ne sais pas si c’était un territoire que je connais ou quelque chose d’entièrement nouveau, et cette incertitude-là est la chose la plus déstabilisante de toute la nuit.

La peur, je la connais. La douleur, je la connais. L’incertitude de cette nature-là…, non.

Mon ventre se contracte. Quelque chose de froid remonte lentement jusqu’à ma poitrine. Je baisse les yeux la première. Adjugé.

Le mot résonne dans la salle et dans mes côtes en même temps. Quelque chose vient de se fermer derrière moi. Je ne sais pas encore si c’est une descente ou simplement un déplacement. Je n’ai aucun moyen de le savoir.

Je regarde le sol. Je regarde mes mains croisées sur mes genoux. Elles tremblent légèrement. Je les serre l’une contre l’autre jusqu’à ce que les jointures blanchissent, jusqu’à ce que le tremblement ait moins de place pour exister.

Un. Deux. Trois. Quatre.

Je compte. Je respire. Je reste tranquille.

C’est tout ce que je sais faire encore.

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