Chapitre 1
On m'a arrachée à ma vie...et je n'avais même pas mon mot à dire.
Je souffle, agacée, les yeux fixés sur la route, comme si regarder ailleurs allait changer quelque chose.
- Si j’étais en boîte hier soir, maman… c’est pas pour rien.
J’ai pas envie d’être coincée sur une île avec des règles à respecter et un réseau qui disparaît sans prévenir.
J’ai une vie, moi.
Mon petit ami, mes amis… et j’ai pas envie de tout mettre sur pause.
J’ai pas envie d’être coincée sur une île avec des règles à respecter et un réseau qui disparaît sans prévenir.
J’ai une vie, moi.
Mon petit ami, mes amis… et j’ai pas envie de tout mettre sur pause.
— Tu as 17 ans, Anella. Tu as menti sur ton âge.
— C’est pas ma faute si le videur m’a laissée passer.
Je hausse les épaules, comme si ça n’avait aucune importance.
Le moteur ronronne doucement sous le capot.
La voiture avance lentement dans la file, prête à embarquer sur le ferry.
Je détourne le regard, fixant la mer grise qui s’étend à perte de vue. Le vent fait vibrer légèrement les vitres. Je serre mon téléphone dans ma main, comme si je pouvais encore m’accrocher à quelque chose de familier.
Aucun réseau.
Évidemment.
Comme si on m’arrachait déjà un morceau de ma vie.
Un silence lourd s’installe.
Ma mère garde les mains crispées sur le volant.
Elle en fait trop… mais c’est pour mon bien, doit-elle se dire. Je finirai par comprendre…
— Tu dramatises, finit-elle par dire, d’un ton plus sec qu’elle ne l’aurait voulu.
— Ah bon ? je réplique sans la regarder. C’est vrai que vivre coupée du monde, c’est hyper fun.
Ma mère soupire. Elle détourne légèrement le regard.
Si je lui dis la vérité maintenant… elle ne me le pardonnera jamais.
— C’est temporaire. Et puis… tu pourrais faire un effort. Pour moi.
Cette phrase.
Toujours cette phrase.
Je ferme les yeux une seconde, comme pour ravaler quelque chose de plus profond que de la simple irritation.
Pourquoi tout doit toujours tourner autour d’elle ? Pourquoi c’est toujours à moi de m’adapter ?
— J’en fais déjà, des efforts.
Le ferry klaxonne.
Un bruit grave, puissant, qui fait vibrer l’air autour de nous.
La file avance.
La voiture roule sur la rampe métallique dans un grondement sourd. Le bruit des pneus contre le métal résonne dans tout l’habitacle.
Je sens une boule se former dans mon ventre.
Il y a quelque chose qui cloche… je le sens.
Trop tard pour reculer.
“Perdre ses repères, ce n’est pas seulement changer d’endroit… c’est ne plus savoir où l’on appartient.”
Quelques minutes plus tard, nous sommes garées à l’intérieur du ferry.
Les moteurs sont coupés. Les lumières blafardes du pont éclairent des rangées de voitures immobiles.
Ma mère détache sa ceinture.
— On monte prendre l’air ?
— Non.
Réponse immédiate.
Je reste assise. Les bras croisés. Fermée.
Moins je bouge, moins ça devient réel.
Ma mère hésite… puis sort sans insister
La portière claque.
Et le silence revient.
Je reste là quelques secondes.
Puis j’attrape mon téléphone.
Toujours rien.
Je grogne, agacée, et finis par ouvrir ma conversation avec mon petit ami.
Dernier message :
“Tu me manques déjà.”
Mon cœur se serre.
Moi aussi… mais tu peux même pas le savoir.
Je commence à taper une réponse…
puis je m’arrête.
À quoi bon ? Ça n’enverra pas.
Je balance mon téléphone sur le siège passager.
— Génial…
Un bruit sourd résonne au-dessus de moi.
Des pas.
Des voix.
Le ferry commence lentement à s’éloigner du quai.
Et avec lui… tout ce que je connaissais.
Je ferme les yeux une seconde.
BZZT.
Mon téléphone vibre.
Mes yeux s’ouvrent d’un coup.
Je me redresse, surprise, et attrape l’appareil.
Deux barres de réseau.
Instables.
Fragiles.
Mais là.
Mon message… est parti.
Un petit “envoyé” apparaît sous ma dernière phrase.
Un silence.
Puis mon cœur accélère légèrement.
Je reste figée, le regard rivé sur l’écran.
Comme si ce simple détail venait de tout changer.
Quelques secondes passent.
“En ligne…”
Mon souffle se bloque.
Il est là.
Les trois petits points apparaissent.
Disparaissent.
Réapparaissent.
Je me mords légèrement la lèvre, incapable de détourner le regard.
Dis quelque chose… n’importe quoi.
Autour de moi, le ferry continue son trajet. Les bruits métalliques résonnent, les voix au-dessus deviennent lointaines…
Mais je n’entends plus rien.
Il est là… alors pourquoi j’ai l’impression qu’il est déjà loin ?
BZZT.
“T’as du réseau finalement 😏
Tu vois… tu peux pas disparaître comme ça.”
Un sourire m’échappe malgré moi.
Petit.
Presque involontaire.
Évidemment que j’ai pas disparu…
Je tape rapidement :
“Profite… ça va pas durer 😒”
J’hésite.
Puis j’ajoute :
“…mais j’avais envie de te répondre.”
J’envoie.
Instantanément.
Comme si, pour une fois, je n’avais pas envie de me retenir.
Je lève les yeux vers la fenêtre.
L’île apparaît au loin.
Encore floue.
Encore distante.
Mais cette fois…
je ne me sens pas totalement coupée.
Je fixe mon écran, un léger sourire encore accroché au coin des lèvres.
Les trois petits points apparaissent.
Disparaissent.
Puis reviennent.
BZZT.
“Je pense qu’on devrait faire un break…”
Mon sourire se fige.
“Les relations à distance, ça me convient pas…”
Mes doigts se crispent légèrement autour du téléphone.
“Et encore moins quand tu peux pas m’appeler souvent.”
Le silence tombe d’un coup.
Lourd.
Brutal.
Je relis le message.
Une fois.
Deux fois.
Comme si les mots allaient changer.
Non… attends…
Mon cœur se serre.
Une pression étrange dans ma poitrine.
Pas une douleur franche.
Mais quelque chose qui s’installe…
et qui ne part pas.
Autour de moi, la voiture continue d’avancer.
Ma mère parle.
Je n’entends rien.
Tout devient flou.
Mes pouces tremblent légèrement au-dessus de l’écran.
Je commence à écrire.
J’efface.
Je réécris.
“Donc… c’est tout ?”
Je m’arrête.
Je supprime.
“Tu veux arrêter ?”
Je fixe les mots.
J’hésite.
Pourquoi je demande ?
Mon regard devient plus dur.
J’efface encore.
Un souffle.
Long.
Contrôlé.
Puis j’écris :
“Ok.”
Un seul mot.
J’envoie.
Instantanément.
Mon téléphone retombe doucement contre ma cuisse.
Mes yeux se perdent vers la fenêtre.
L’île défile.
Et cette fois…
je me sens vraiment seule.
Complètement.
La voiture ralentit brusquement.
Puis s’arrête.
Je relève les yeux, encore un peu ailleurs.
Puis je regarde devant moi.
Je cligne des yeux.
Une fois.
Deux fois.
Une villa.
Grande.
Imposante.
Bleu pastel… et noir.
Mon regard glisse sur les murs, les fenêtres, les contrastes trop marqués, presque agressifs.
Mes sourcils se froncent.
— Sérieusement… ?
Un léger rire nerveux m’échappe.
— C’était censé être moderne…
Je penche légèrement la tête, analysant les formes, les couleurs.
— On dirait que j’arrive dans une famille de gothiques.
Un silence.
Court.
Tendu.
Ma mère tourne légèrement la tête vers moi.
Son regard se durcit.
Pas maintenant… pas ici.
— Tu sais très bien pourquoi on est là.
Elle marque une pause.
— Alors ne commence pas à critiquer tout ce que tu vois.
Le ton claque.
Net.
Sans appel.
Mon sourire disparaît aussitôt.
Je la fixe.
Quelques secondes.
Évidemment… encore moi le problème.
— J’ai juste donné mon avis.
Ma voix est plus froide maintenant.
Plus fermée.
Ma mère coupe le moteur.
Clac.
Elle ne comprend pas… elle ne veut pas comprendre.
— Garde le pour toi, dans ce cas.
Le silence retombe.
Lourd.
Je détourne le regard vers la villa.
Mais cette fois…
je ne vois plus seulement les couleurs.
Je vois l’ambiance.
Le poids.
Ce truc invisible qui appuie sur ma poitrine.
Il y a quelque chose qui ne va pas ici.
Ma mâchoire se serre légèrement.
— Génial…
Un mot lâché presque pour moi-même.
Et sans vraiment m’en rendre compte…
je serre un peu plus fort mon téléphone dans ma main.
Comme si c’était la dernière chose qui me reliait encore à ma vie d’avant.
J’ouvre la portière.
L’air me frappe aussitôt. Plus frais que je ne l’imaginais.
Chargé d’une odeur salée… et d’autre chose. Plus discret. Presque métallique.
Je sors de la voiture, refermant doucement derrière moi.
Mes yeux se posent sur la villa… puis glissent un peu plus loin.
Je m’arrête.
Deux femmes.
L’une blonde.
L’autre brune.
Debout, bien droites.
Et derrière elles, plusieurs hommes.
Habillés en noir et blanc.
Soignés.
Alignés.
Trop alignés.
Je les regarde.
Puis je regarde ma mère.
Puis eux à nouveau.
— …Attends.
Je penche légèrement la tête, comme pour vérifier que je ne rêve pas.
— Ils sont sérieux, là ?
Un homme s’avance calmement.
Avec un léger sourire professionnel.
Parfaitement maîtrisé.
— Bonjour. Bienvenue.
Nous sommes les domestiques de la villa.
Nous allons vous aider avec vos bagages.
Je cligne des yeux.
— Les domestiques… ?
Un petit rire m’échappe.
Pas moqueur.
Juste… surprise.
— Ok… d’accord…
Je recule légèrement pour les laisser passer.
Je les observe faire.
Leur façon de bouger.
Coordonnée.
Silencieuse.
On dirait qu’ils ont répété.
— C’est… organisé.
Je murmure ça, presque impressionnée malgré moi.
Ou flippant.
Un autre homme s’approche.
— Je vais prévenir Patrick de votre arrivée.
Il s’éloigne aussitôt.
Je le suis du regard.
Patrick…
Puis je regarde les deux femmes.
Elles n’ont pas bougé.
Pas d’un centimètre.
— Vous êtes là… depuis longtemps ?
La question m’échappe toute seule.
Sans réfléchir.
Pourquoi elles ne parlent pas ?
Je souffle doucement, un petit sourire revenant.
— J’avoue… j’ai jamais vu ça en vrai.
Je croise les bras, regardant autour de moi.
Curieuse.
Un peu perdue.
Mais pas fermée.
Pas encore.
À côté de moi, ma mère ne dit rien.
Mais je sens sa tension.
Ses épaules légèrement raides.
Sa respiration plus lente.
Tout doit être parfait.
Son regard glisse rapidement sur les domestiques.
Puis sur la villa.
Ils sont déjà au courant…
— Anella…
Sa voix est plus basse cette fois.
— Laisse-les faire.
Un ton posé.
Mais derrière…
je perçois autre chose.
De la retenue.
Presque… de l’inquiétude.
Je tourne légèrement la tête vers elle.
Qu’est-ce que tu m’as caché, exactement ?
Des pas rapides résonnent sur le gravier.
Un homme apparaît sur le perron.
Souriant.
Élégant.
— Mon amour !
Il descend presque en courant.
Ma mère n’a même pas le temps de réagir qu’il l’attrape dans ses bras.
— Enfin tu es là.
Sa voix est pleine de joie.
Sincère.
Chaleureuse.
Je les observe.
Un peu en retrait.
Ok… donc lui, il est heureux.
Puis l’homme se détache doucement, posant ses mains sur les épaules de ma mère avant de tourner son regard vers moi.
— Et Anella…
Un sourire s’élargit sur son visage.
— Je te présente mon fils.
Il se décale légèrement.
— Vicktor.
Un jeune homme est là.
Debout.
Calme.
Adossé légèrement contre la rambarde.
Son regard se pose directement sur moi.
Sans détour.
Sans gêne.
Je soutiens son regard.
Quelques secondes.
Trop calme.
Comme s’il analysait déjà tout.
Un léger frisson me traverse, sans que je sache vraiment pourquoi.
Je croise les bras.
— Enchantée…
Ma voix est neutre.
Polie.
Mais lui...
il a déjà compris.
ça...
me dérange. Beaucoup trop.









J'aime bien Anella 😊 on peut facilement s'identifier à elle. On ressent bien l'impulsivité adolescente.
Par contre, elle doit se sentir tellement seule... J'ai hâte de savoir comment est sa belle famille.
C'est fluide, ça se lit tout seul et les descriptions sont immersives 😊