Chapitre 1
Il existe plusieurs choses que je déteste dans la vie, plusieurs irritants fondamentaux qui semblent avoir été placés sur terre uniquement pour tester ma patience : les réunions qui auraient pu être un mail, les imprimantes qui décident de mourir uniquement quand on a besoin d’elles, les gens qui mâchent trop fort comme s’ils voulaient prouver quelque chose, et Cameron Hayes, pas forcément dans cet ordre mais toujours dans la même catégorie de nuisances existentielles.
— Quelqu’un sait si Cameron considère encore neuf heures comme une proposition créative ?
Personne ne répond, évidemment, parce que tout le monde connaît déjà la réponse, parce que Cameron Hayes est toujours en retard, toujours, invariablement, presque religieusement, comme s’il considérait les horaires comme de simples suggestions décoratives, des indications vaguement esthétiques qu’on peut ignorer sans conséquence, comme si le temps lui appartenait personnellement.
Je consulte ma montre. Neuf heures zéro quatre. La réunion devait commencer à neuf heures. À neuf heures zéro cinq, je commence à rédiger mentalement son avis de décès, avec une précision clinique et une efficacité qui devraient m’inquiéter. À neuf heures zéro six, la porte de la salle de conférence s’ouvre enfin.
— Je sens une énergie très hostile dans cette pièce.
Je ferme les yeux. Une seconde. Juste une seconde. Pour éviter la prison, pour éviter de lui lancer le stylo que j’ai dans la main, pour éviter de dire quelque chose qui finirait dans un rapport disciplinaire.
— Tu as six minutes de retard.
Cameron s’installe tranquillement sur sa chaise, avec cette nonchalance insupportable de ceux qui savent qu’ils ne seront jamais punis, de ceux qui vivent dans une bulle où les règles ne s’appliquent pas, de ceux qui transforment chaque minute perdue en provocation personnelle.
— Bonjour, Ross, lance Cameron en s’installant avec une décontraction indécente. Moi aussi, je suis ravi que tu aies compté. Ça donne tout de suite un côté intime à notre relation.
— J’ai une montre, Cameron, répliqué-je en le fusillant du regard. Pas des sentiments.
— Les deux peuvent coexister, tu sais, répond-il avec un sérieux parfaitement déplacé.
— Pas dans cette salle, dis-je aussitôt.
— Je note que tu refuses encore toute forme d’ouverture émotionnelle avant neuf heures dix, reprend-il en croisant les bras, comme s’il venait d’établir un diagnostic médical.
— Je vais te faire avaler l’ordre du jour, annoncé-je en resserrant les doigts sur mon dossier.
— Tu l’as imprimé en recto verso ? demande-t-il, soudain très concerné.
— Pourquoi ? demandé-je, méfiante malgré moi.
— Par souci écologique, répond-il en haussant une épaule. J’aimerais que mon agression reste responsable.
— Je vais le plier en huit, précisé-je entre mes dents.
— Là, en revanche, souffle-t-il avec une grimace faussement réprobatrice, on sort du développement durable.
Autour de la table, plusieurs collègues baissent immédiatement les yeux, comme toujours, parce qu’assister à nos disputes est devenu une activité de bureau, un divertissement gratuit, une sorte de téléréalité interne où personne n’ose intervenir mais tout le monde écoute, et je sens déjà la tension monter dans ma nuque, cette tension précise qui n’apparaît que lorsque Cameron Hayes décide d’exister dans mon champ de vision.
Je le déteste. Vraiment. De tout mon cœur. Ce qui est particulièrement agaçant parce qu’il est malheureusement très beau, grand, brun, yeux sombres, costume noir parfaitement ajusté, sourire arrogant, le genre d’homme qui semble sortir d’une publicité pour parfum hors de prix, celui où il marche au ralenti dans une rue pavée sous la pluie, avec un regard qui dit “je suis insupportable mais vous allez quand même m’aimer”, une tragédie esthétique à lui tout seul.
— Est-ce qu’on peut tenter une réunion professionnelle avant que les RH ne nous installent un arbitre officiel ?
— Absolument, dis je, parce que certaines personnes ici respectent encore vaguement le concept de société organisée.
— Je demande une pause café préventive.
Je tourne brusquement la tête vers Cameron, comme si je venais d’entendre une hérésie.
— Tu viens d’arriver.
— Justement. J’ai subi un trajet, une porte, puis le regard de Teagan. Mon organisme réclame un soutien.
— Ton organisme réclame surtout une montre.
— J’ai essayé. Elle m’a jugé.
— Même les objets te trouvent pénible.
— C’est faux, ma cafetière m’aime profondément.
— Elle est programmée pour ça.
— Comme toi pour me contrarier, et pourtant je ne remets pas en question ton utilité.
Toute la salle éclate de rire, toute, absolument toute la salle, comme si chacun ici avait décidé de trahir mes principes fondamentaux, comme si l’humiliation publique était devenue un sport collectif, et je les regarde un par un en me demandant lequel je vais renvoyer en premier lorsque je deviendrai PDG par accident.
— Tu n’as aucune utilité avant dix heures.
— C’est injuste. Mardi, j’ai empêché ta plante de mourir.
— Tu as versé ton fond de café dedans.
— Elle avait l’air plus réveillée après.
— Elle est marron, Cameron.
— Tu vois, elle s’est assortie à moi. C’est une forme de loyauté.
Je déteste cet homme, profondément, intensément, avec une constance admirable, avec une précision presque scientifique, avec une énergie que je pourrais utiliser pour résoudre la crise climatique si je n’étais pas obligée de la consacrer à sa simple existence.
Le problème, c’est qu’il adore ça. Il adore chaque seconde. Il respire pour ça. Et ça me rend folle.
La réunion dure exactement quarante sept minutes, quarante sept longues minutes pendant lesquelles Cameron a contesté trois présentations avec la précision d’un homme qui se nourrit du chaos, changé deux slogans comme s’il jouait à un jeu dont lui seul connaît les règles, dessiné une licorne sur un compte rendu — une licorne, vraiment — et provoqué mon envie de violence à douze reprises, ce qui constitue un record personnel dont je ne suis pas fière mais que je reconnais avec une certaine lucidité.
— Bien, dit notre PDG, et j’aimerais vraiment que vous restiez concentrés parce que ce qui suit mérite toute votre attention.
Notre PDG croise les mains, et ce ton là, ce ton précis, ce ton qui annonce des ennuis déguisés en opportunités, je le connais trop bien, je n’aime pas ce ton, je n’aime jamais ce ton.
— J’ai une annonce, dit il, et personne ne quitte cette salle sous prétexte d’une urgence inventée.
Personne ne parle, personne ne respire vraiment, parce que tout le monde sait que les annonces en fin de réunion sont rarement synonymes de bonnes nouvelles.
— Comme vous le savez, nous préparons le plus gros lancement de l’histoire de Bliss, dit il, et je ne vous apprends rien en disant que les enjeux sont colossaux.
La salle devient immédiatement attentive, comme si quelqu’un avait appuyé sur un interrupteur collectif.
— Projet Éros, dit il, et je pense que vous mesurez tous l’importance stratégique de ce nom.
Quelques murmures parcourent la table, des chuchotements excités, nerveux, curieux.
— Les investisseurs ont validé le budget, dit il, et croyez moi ce n’était pas gagné d’avance.
— Enfin une bonne nouvelle qui ne contient pas le mot restructuration.
— La campagne démarre dans six mois, dit il, et nous n’avons pas une seconde à perdre si nous voulons être prêts.
Je prends des notes, mécaniquement, calmement, parfaitement calmement, comme si tout allait bien, comme si rien ne pouvait déraper, comme si je n’étais pas déjà en train d’anticiper les nuits blanches.
Jusqu’à ce que notre PDG ajoute :
— Et pour piloter ce cirque, dit il, j’ai choisi une configuration qui va probablement me coûter trois migraines et deux plantes vertes.
Non. Je le sens. Je ne sais pas comment, mais je le sens, comme on sent l’orage avant qu’il n’éclate, comme on sent la catastrophe avant qu’elle ne se matérialise, comme on sent Cameron Hayes avant qu’il n’ouvre la bouche.
Et mon cœur fait un minuscule, minuscule sursaut de panique.
Mais je le sens, je le sens dans ma colonne vertébrale, dans ce minuscule frisson d’alerte qui précède toujours les catastrophes administratives, je le sens comme on sent un courant d’air avant que la fenêtre ne claque.
— J’ai choisi deux personnes, dit il, et je précise tout de suite que non, vos expressions faciales ne modifieront pas ma décision.
Mon estomac se noue, se contracte, se replie sur lui même comme s’il tentait de se protéger.
— Teagan Ross, dit il, et je compte sur toi pour être à la hauteur de ce que tu as déjà prouvé.
Merde. Merde absolue. Merde en lettres capitales.
— Cameron Hayes, dit il, et je sais que certains d’entre vous seront surpris mais c’est précisément pour ça que c’est le bon choix.
Silence. Un silence si profond qu’on entendrait probablement une agrafeuse tomber à l’autre bout du bâtiment, un silence qui avale l’air, qui suspend le temps, qui transforme chaque respiration en acte de survie.
— Je refuse administrativement.
— Je refuse émotionnellement.
Nous avons parlé exactement en même temps, avec la même intonation, la même panique, la même certitude que l’univers vient de commettre une erreur monumentale.
— Je vous remercie pour ces refus très complémentaires, répond calmement le PDG, avec ce calme dangereux des gens qui prennent des décisions terribles en pensant qu’elles sont brillantes, et je vous conseille d’accepter la réalité rapidement.
— Il doit exister une procédure interne contre les duos imposés par fatigue managériale.
— Et moi je demande à consulter un médecin, parce que je viens d’être d’accord avec Teagan et je n’aime pas ce que ça révèle de ma journée.
— Ne dramatise pas mon traumatisme.
— C’est notre traumatisme, Ross. Pour une fois, il faut apprendre à partager.
— Je ne partage pas les catastrophes.
— Tu les classes par ordre alphabétique ?
— J’ai un dossier pour toi, oui.
— Je suis presque flatté.
— Tu ne devrais pas.
— Je vous remercie pour cette démonstration très convaincante, dit le PDG, et je suis ravi de constater que vous avez déjà une dynamique de travail… identifiable.
Le PDG nous observe, longuement, avec ce regard d’homme qui vient clairement de prendre une décision qu’il ne regrettera pas mais que nous allons payer pendant des mois, puis il sourit, un sourire lent, satisfait, presque cruel.
Le sourire d’un homme qui s’apprête à appuyer sur un bouton rouge.
— Vous allez partager le même bureau, dit il, et je vous conseille de commencer à vous organiser dès aujourd’hui.
Silence. Un silence qui n’est plus un silence. Un silence qui est un cri muet.
— Je suis désolée, j’ai entendu “même bureau”, mais je suppose qu’il s’agissait d’une métaphore.
— Ce n’était pas une métaphore.
— Alors c’était une hallucination collective.
— C’était une décision.
— Les décisions peuvent être annulées quand elles mettent des vies en danger.
— Ross, aucune vie n’est en danger.
— Mon calme, si.
— Et ma liberté décorative, ajoute Cameron.
— Ta quoi ?
— J’ai des besoins d’espace.
— Tu as un mug avec ton visage dessus.
— Justement, il demande de la lumière.
— Vous avez cinq ans ou quoi, demande le PDG, avec cette lassitude profonde des adultes qui réalisent qu’ils supervisent deux enfants coincés dans des corps d’adultes, et je vous assure que je n’ai pas signé pour ça.
— Pour ma défense, il vient de parler à son mug imaginaire.
— Pour ma défense, elle menace déjà du mobilier qui n’existe pas encore.
Et c’est là, précisément là, que je réalise ce que nous venons de faire, ce que nous venons de dire, ce que nous venons d’incarner devant toute la direction, devant nos collègues, devant notre PDG qui nous regarde comme s’il envisageait sérieusement de changer de métier.
Je déteste tout. Absolument tout. La situation. La réunion. Le projet. Cameron. Moi. L’univers.
Tout.
Dix minutes plus tard, je suis toujours assise dans la salle vide, seule, en état de choc, comme si mon cerveau avait décidé de redémarrer en mode sans échec, incapable de traiter l’information, incapable d’accepter que quelqu’un, quelque part, ait pensé que me mettre dans le même bureau que Cameron Hayes était une idée viable, raisonnable, humaine.
La porte s’ouvre. Bien sûr. Cameron.
— Tu sais, rester immobile ne va probablement pas faire disparaître le bureau commun, mais j’apprécie l’approche expérimentale.
— Va respirer ailleurs.
— J’ai essayé. L’ailleurs est mal éclairé.
— Je suis en train d’organiser mentalement mon effondrement. Respecte mon agenda.
— D’accord. Tu me préviens quand on arrive au créneau “solutions” ?
— Jamais. Il a été supprimé faute de participants compétents.
— Dommage, j’avais apporté une idée presque adulte.
— Le mot “presque” fait beaucoup de dégâts dans cette phrase.
Il s’appuie contre la table, avec cette décontraction insupportable, cette façon de prendre possession de l’espace comme si tout lui appartenait, comme si même l’air dans la pièce lui obéissait.
— On pourrait établir des règles, dit il, et avant que tu ne paniques, je parle de règles simples, pas d’un traité international.
Je le fixe. Longuement. Très longuement. Le genre de regard qui, dans un monde juste, ferait fondre les gens sur place.
— Tu veux des règles.
— Oui.
— Toi.
— Je sens que tu vas me citer des preuves historiques.
— Le même homme qui a remplacé ma photo de profil professionnelle par celle d’un lama en 2023, rappelé-je en levant un doigt, parce que je refuse que cette affaire disparaisse des archives.
— C’était un lama très digne, répond-il sans la moindre honte.
— Il portait un nœud papillon, précisé-je, comme si cela suffisait à prouver l’étendue du crime.
— Justement, réplique Cameron en inclinant légèrement la tête. Cohérence corporate.
— Cameron, dis-je d’une voix basse, dangereusement calme.
— D’accord, concède-t-il en levant les mains. Mauvaise idée. Excellent cadrage. Exécution discutable.
— Je te déteste, soufflé-je en le fixant.
— Je sais, répond-il doucement.
— Non, vraiment, insisté-je, parce qu’il ne mesure clairement pas la gravité de la situation.
— Je sais aussi vraiment, dit-il avec un calme beaucoup trop confortable.
— Tu devrais être inquiet, ajouté-je en plissant les yeux.
— Je le suis, assure-t-il, une main posée sur son cœur. Mais d’une manière très calme.
Et cet idiot, cet insupportable idiot, sourit, un sourire lent, satisfait, presque tendre dans sa provocation, un sourire qui dit clairement qu’il se nourrit de mon exaspération comme d’autres se nourrissent de soleil.
— Ça va être infernal, dit il, mais au moins, personne ne pourra dire que ce sera ennuyeux.
Je serre les dents. Très fort. Parce que moi aussi, je sais quelque chose. Je le sais dans mes os, dans mon âme, dans chaque fibre de mon être.
Cette collaboration va être une catastrophe. La question n’est pas de savoir si nous allons nous entretuer. La question est de savoir combien de temps nous allons tenir avant que cela arrive.









j'aime la dynamique des personnages sur ce premier chapitre.