Chapitre 01 / Le calme avant le sang
La Brume nous a engloutis. Elle m’a reprise, et la douleur en moi s’est enfin tue.
J’aurais dû me sentir soulagée, peut-être même sauvée, mais ce calme nouveau ressemble trop à une pause avant l’impact.
Nous avançons dans le silence, Alrik et moi de nouveau sur Éclair, ses bras fermement refermés autour de moi. Je le sens vigilant, attentif au moindre mouvement, guettant les alentours, scrutant la Brume qui glisse entre les troncs. Mais au fond de moi, je sais que rien ne peut nous arriver. En tout cas, rien sur le chemin.
La Brume veille sur nous. Elle nous attend, elle m’attend, moi. Elle ne permettra pas qu’il se passe quoi que ce soit avant que nous soyons arrivés là où elle veut nous mener. Je ne sais pas encore si elle me protège ou si elle me conduit simplement jusqu’à l’endroit exact où elle pourra réclamer son dû. Sauvetage ou abattoir ?
Derrière mes paupières, il reste encore des éclats de l’autre monde : la mer, les rires de Luc et Cléo, le goût du sel, et le sourire de Salomé quand je lui ai rendu sa vie. Putain, j’espère tellement réussir…
Je ne sais pas si c’était vraiment elle, ou les somnifères, mais je pense l’avoir vue, au moment où mon âme est retournée dans ce monde. Elle semblait heureuse. Peut-être que ce sourire n’existe que parce que j’ai besoin d’y croire, mais je m’y accroche quand même, comme à la dernière chose douce que l’autre monde m’a laissée.
Depuis que nous sommes entrés dans la forêt, la Brume s’amuse avec moi. Ses volutes de fumée s’enroulent autour de mes doigts, soulèvent mes cheveux, caressent mes joues comme un amant délicat. Elle évite Alrik, en revanche. Ou le taquine. Elle se glisse sous ses narines, ce qui le fait éternuer à plusieurs reprises, ou s’épaissit devant ses yeux pour lui cacher la vue.
On dirait une enfant malicieuse qui cherche à le rendre dingue. Je l’entends pester en silence, n’osant retirer les bras qui me tiennent pour la chasser. Il se contente de souffler dessus, et à chaque fois qu’il retient un juron, je sens ses doigts se resserrer légèrement contre moi, comme si son agacement était la seule chose capable de le détourner de sa peur pour moi.
Autour de nous, la forêt semble avancer avec nous. Les troncs pâles disparaissent puis réapparaissent derrière les nappes mouvantes, et les branches, hautes au-dessus de nos têtes, retiennent la lumière comme des doigts refermés sur le jour. Tout est gris, humide, étouffé.
Les pas d’Éclair sont souples et nous avançons bien, mais le carrosse derrière nous reste assez loin, et nous devons l’attendre à plusieurs reprises. Alrik ne me parle pas. En fait, personne ne parle. Même Rowan et Enyd restent silencieux sur leur banquette.
Après plusieurs heures, nous arrivons en vue du sanctuaire. Plus nous approchons, plus il cesse d’être un souvenir. Il redevient un lieu réel, solide, impossible à contourner.
La trouée dans les arbres laisse place à une clairière baignée de lumière, ce qui est douloureux après autant d’heures passées dans la pénombre grise des Brumes. Le bruit de l’eau vient chanter à mes oreilles, clair, presque insolent, et le sanctuaire de marbre noir brille sur sa butte, au soleil.
La pierre sombre capte la lumière sans jamais vraiment la renvoyer, comme si elle appartenait davantage à la nuit qu’au jour. Autour, l’herbe est haute, parsemée de fleurs pâles et de racines affleurant sous la mousse.
La clairière a gardé la même beauté, mais moi, je ne suis plus la même femme que celle qui l’a découverte. Tout me paraît tellement loin, et pourtant ma venue ici ne date que de quelques jours. Quelques jours seulement, et pourtant j’ai l’impression d’avoir vieilli de plusieurs vies.
Le pas d’Éclair me ramène parfois au présent, à cette chaleur solide contre mon dos, à ces bras qui me tiennent comme si Alrik pouvait empêcher le monde entier de me reprendre.
Tout s’est enchaîné si vite : mes nuits entrecoupées de visites dans ce monde, un monde où peu à peu les gens se sont éveillés autour de moi, où moi-même je me suis réveillée, où j’ai appris quelle était ma place, ma vie. Une vie qu’une mère m’a volée, et qu’une tante pleine d’espoir a enfermée dans un autre corps, dans un autre monde, dans une enfant : mon double, Salomé.
J’ai vécu vingt ans en usurpant son identité, croyant être juste un peu différente, allant de psy en psy, de médoc en médoc pour calmer quelque chose d’anormal en moi. Alors qu’en fait, je n’étais juste pas à ma place. Vingt ans… Vingt années que j’ai volées à Salomé, vivant sa vie à sa place pendant qu’elle observait, cachée au fond de sa propre tête. Et pourtant, elle m’a pardonnée.
Et maintenant, je suis là, dans cet univers si restreint, entourée de Brumes que l’on dit meurtrières, que l’on accuse de tous les maux de cette terre et qui, pourtant, m’ont sauvée, moi.
Tant de gens dépendent de moi maintenant, attendant notre retour, le retour de leur Dame aux yeux noirs. Je porte leurs espoirs sans savoir quoi en faire, comme une couronne trop lourde posée sur une tête qui ne sait même pas encore régner. Moi qui suis censée les sauver… mais les sauver de quoi ? Mystère.
Je suis accompagnée d’un commandant que, dans ma tête, je surnomme Violette. Beau gosse à mourir, des yeux violets cerclés d’or, une musculature contre laquelle je m’appuie en cet instant même et qui me réconforte.
Derrière nous, alors que nous arrivons au sanctuaire de ma mère, il y a Enyd, ma suivante, petite blonde peureuse qui se révèle être une amie véritable. Rowan, un jeune homme plein d’énergie qui m’a déjà accompagnée ici même. Et cachée dans son carrosse, elle, ma tante. La femme qui m’a sauvée de ma mère, celle qui a ruiné la vie de Salomé pour la mienne.
J’aurais aimé lui en vouloir. Je sens qu’elle me cache encore des choses, mais il est difficile de détester une personne qui a passé vingt ans à veiller sur vous seule, qui a traversé deux décennies entourée de fantômes pour, un jour, recevoir l’absolution.
Mais l’absolution ne viendra qu’avec la vérité.
Alrik s’adresse à moi et me fait sortir de mes pensées. Sa voix traverse le brouillard de mon esprit avec une douceur prudente, comme s’il craignait qu’un simple mot suffise à me fissurer davantage.
— Eira, je vous aide à descendre ?
Je suis tellement perdue dans ma tête que je n’ai même pas vu que le carrosse nous a rattrapés, ni que nous sommes arrêtés au bord du ruisseau. Rowan tient la portière pendant que Lirael descend, toujours entourée de cette aura majestueuse. Quatre heures qu’elle est trimballée dans cette machine de transport et pourtant, elle n’a pas une mèche de cheveux déplacée… Pour le coup, je l’envie.
— Eira ?
Oui, merde, je suis encore perdue dans ma tête.
— Oui, Alrik, merci.
Il descend en premier et, alors qu’Éclair se baisse, il m’attrape par la taille pour me poser sur mes pieds. Sauf que, quand mes pieds touchent le sol, mon corps semble se rappeler d’un coup toute la douleur que mon esprit a essayé d’oublier.
Et merde. Je chancelle… Je ne pensais pas être si faible.
Enyd arrive aussitôt, mais Violette me rattrape avant elle. Il passe un bras sous mes genoux, l’autre sous ma taille, et me porte le temps que Rowan arrive vers nous en courant, un plaid entre les mains, et l’étende dans l’herbe pour que je puisse m’allonger.
Les voir penchés au-dessus de moi me donne l’impression ridicule d’être une biche blessée qu’on n’ose pas encore toucher. Et une fois bien posée sur mes fesses, je leur lance :
— Bon, c’est bon, là ! Je vais bien ! Vous n’avez pas d’autres choses à faire ?
Enyd et le commandant se regardent et haussent les épaules en souriant. Rowan, lui, rigole un peu dans sa barbe et retourne à ses Zeryls. Violette l’accompagne, et seule Enyd vient se poser à côté de moi.
— Vous êtes sûre d’aller bien ?
Je m’allonge, les mains sous la tête, et, faisant semblant d’être détendue, je lui réponds :
— Oui, Enyd, j’ai juste envie de faire une sieste, là. La nuit va être longue.
— Vous n’avez besoin de rien ?
Elle se penche au-dessus de moi et j’ouvre un œil.
— Ça dépend… mais ce serait plutôt Alrik qui pourrait m’être utile pour me détendre, là…
Le rouge monte aux joues d’Enyd si vite que, malgré la fatigue, une petite fierté idiote me réchauffe la poitrine. Elle recule, choquée, et rougit encore plus quand je lui adresse un clin d’œil… Ahah, trop facile !
— Très bien… je vous laisse vous reposer alors.
Et elle se lève, un peu vexée.
L’air sent la mousse humide, la pierre chauffée par le soleil et cette odeur plus étrange, presque métallique, que la Brume laisse partout derrière elle.
Autour de moi, je les entends s’agiter, détacher les Zeryls du carrosse, préparer le campement. Les sangles claquent doucement, le cuir frotte contre les flancs des montures, et Rowan murmure des mots bas pour calmer les bêtes encore nerveuses après le trajet. Un peu plus loin, Éclair secoue sa crinière dans un grondement bas, tandis que les Zeryls libérés du carrosse piétinent l’herbe avec impatience.
Le soleil chauffe mon visage, mais la Brume, elle, reste fraîche autour de mes poignets, de mes chevilles, de ma gorge. Elle ne se retire jamais vraiment. Même ici, dans cette lumière trop claire, elle demeure là, fine et vivante, tapie entre les pierres, glissant sur l’eau, accrochée aux ombres du sanctuaire.
J’entends Enyd parler à Lirael, mais les voix se font lointaines et je m’enfonce dans le noir.
Cette fois, je sais que je ne crains rien, car ici, au cœur des Brumes, mon âme ne repartira pas. Pas encore, en tout cas…








