Les Lumières de Demain
L’Exposition de demain grouillait d’une ferveur électrique, noyée sous un déluge de lumières dorées et le crépitement incessant des flashs photographiques. L’air tiède de cette soirée new-yorkaise de 1943 sentait le pop-corn caramélisé, le métal chaud des inventions d'Howard Stark et l’ozone. Sur la scène principale, une fanfare de jazz enchaînait les cuivres avec une frénésie joyeuse, tentant d'étouffer la lourdeur d’une guerre qui avalait peu à peu toute la jeunesse du pays.
Bucky Barnes, sanglé dans son uniforme impeccable du 107ème régiment d'infanterie, laissait son regard glisser sur la foule. Le tissu rêche de sa veste lui rappelait à chaque respiration l'imminence de son départ. Demain, l'Europe. Demain, le front.
C'est là, au milieu d'un océan de chapeaux feutres et de robes cintrées, qu'il la vit.
Elariel.
Elle se tenait un peu à l'écart du flux principal des visiteurs, près d'une des immenses fontaines illuminées. Comme à chaque fois que ses yeux s’étaient posés sur elle ces dernières semaines – au détour d’une rue de Brooklyn, ou assise à la table isolée d'un café – le monde autour de lui semblait ralentir. Elle était une anomalie magnifique, une poésie que le reste de la ville ne semblait pas prêt à lire. Ses longs cheveux raides d'un violet profond, encadrés de ces deux mèches bleu électrique si singulières, captaient la lumière des réverbères. Sa peau claire contrastait avec l'intensité presque surnaturelle de ses yeux. D'un bleu si clair, si translucide, qu'ils donnaient l'impression de pouvoir sonder l'âme de quiconque s'y attardait.
Elle avait cette expression calme, accompagnée de ce léger sourire indéchiffrable, observant les inventions volantes avec une douceur dans les gestes qui hypnotisait Bucky. Il remarqua la façon dont elle croisait les bras, une posture subtilement défensive, protectrice, trahissant une indépendance farouche et peut-être une vulnérabilité qu'elle gardait jalousement pour elle-même.
Il déglutit, la gorge soudain sèche. Ses doigts se crispèrent légèrement sur le bord de sa veste. Il avait tellement envie de traverser cette esplanade. De se tenir devant elle. De l'entendre prononcer son prénom avec cette intensité qu'il devinait chez elle.
Mais un étau de culpabilité lui enserra la poitrine. *À quoi bon ?* songea-t-il, les mâchoires serrées. S'approcher d'elle, c'était prendre le risque de s'y attacher, de la lier à un fantôme en devenir. Il connaissait les statistiques. Il savait ce que la guerre faisait aux hommes de la première ligne. Il refusait de lui imposer l'attente, l'angoisse quotidienne du télégramme fatal, la peur de l'abandon si jamais il ne revenait pas. Elle méritait mieux qu'un cœur brisé sur un quai de gare.
— Tu vas finir par t'enflammer sur place si tu continues à la regarder comme ça, murmura une voix familière à côté de lui.
Bucky sursauta presque, ramené brusquement à la réalité par Steve. Son meilleur ami, engoncé dans un costume un peu trop grand pour sa carrure frêle, suivait la direction de son regard avec un petit sourire en coin, à la fois tendre et exaspéré.
— Je ne vois pas de quoi tu parles, Rogers, marmonna Bucky en détournant les yeux vers le pavillon des merveilles de Stark.
— Bucky. Ça fait trois fois ce soir que tu t'arrêtes de respirer dès qu'elle est dans ton champ de vision, rétorqua Steve avec cette douceur obstinée qui lui était propre. Pourquoi tu ne vas pas lui parler ?
— Parce que je pars demain, Steve.
La voix de Bucky avait perdu de sa superbe habituelle. L'arrogance charmante du sergent Barnes s'effaça pour laisser place à l'homme vulnérable et terrifié qui se cachait en dessous.
— Je pars, répéta-t-il plus bas, les yeux fixés sur ses bottes cirées. Et je ne suis pas certain de revenir. C'est égoïste. Si je vais la voir maintenant, si... si par miracle je lui plais, qu'est-ce que je lui offre ? De m'attendre ? De pleurer quelqu'un qu'elle aura à peine connu ? C'est hors de question. Je ne lui ferai pas ça.
Steve resta silencieux un instant. La musique de jazz continuait de hurler sa joie de vivre artificielle autour d'eux. Puis, Steve posa une main ferme sur l'épaule de son ami.
— C'est justement parce que tu pars demain que tu dois y aller, Buck. Tu as le droit d'avoir une belle chose à emporter avec toi là-bas. Un souvenir à chérir dans les tranchées. Et franchement... — Steve marqua une pause, observant Elariel au loin. — Elle a l'air d'une femme qui sait très bien ce qu'elle fait et qui elle choisit. Laisse-lui au moins le choix. Ne décide pas à sa place.
Bucky releva la tête. Il chercha de nouveau Elariel des yeux. Elle venait de tourner légèrement la tête dans leur direction. L'espace d'une fraction de seconde, à travers la foule grouillante, leurs regards s'accrochèrent. Le souffle de Bucky se bloqua. Le temps sembla se figer.
Même de si loin, ce contact visuel fut d'une intensité vertigineuse. Une tension électrique, presque palpable, reliait l'uniforme olive du sergent Barnes à la silhouette élancée de la jeune femme. Bucky lut une hésitation dans ces iris translucides, mais aucune peur. Seulement une curiosité calme, silencieuse et profonde.
— Vas-y, murmura Steve en lui donnant une bourrade dans le dos. T'as affronté des brutes dans les ruelles de Brooklyn, tu peux bien dire bonsoir à une fille, sergent.
Bucky laissa échapper un rire nerveux, court et sans joie. Il lissa le devant de son uniforme par pur réflexe, le cœur battant à tout rompre contre ses côtes.
— T'es un idiot, Steve.
— Je sais. Mais j'ai raison.
Prenant une grande inspiration, comme avant de plonger en eau glacée, Bucky fit le premier pas. Puis un autre.
Le brouhaha de l'Exposition semblait s'estomper à mesure qu'il s'approchait d'elle. Il zigzagua entre des couples rieurs et des vendeurs de barbe à papa, le regard ancré dans le sien. Elle ne fuyait pas. Elle restait là, immobile, l'observant avec une acuité qui le déshabillait de toutes ses certitudes. Chaque mètre qui les séparait faisait grimper l'intensité du moment, une montée en puissance lente, étouffante et incroyablement sensuelle.
Lorsqu'il arriva enfin à sa hauteur, à moins d'un mètre d'elle, la musique ne fut plus qu'un bourdonnement lointain. De près, elle était encore plus troublante. Son parfum, subtil et chaud, glissa jusqu'à lui.
Bucky retira lentement son calot militaire de sa tête, un geste d'une politesse presque intime, et la regarda de toute sa hauteur. Ses yeux bleus à lui, d'ordinaire rieurs et insolents, étaient voilés d'une gravité nouvelle, empreinte d'une vulnérabilité qu'il n'offrait à personne d'autre.
— Bonsoir, prononça-t-il, sa voix grave vibrant d'une douceur inattendue, légèrement éraillée par la tension.
Il hésita une seconde, ses yeux plongeant dans les siens, cherchant la permission de rester, craignant l'instant où elle détournerait le regard.
— Je... je m'appelle James. Mais tout le monde m'appelle Bucky. Je sais que je suis probablement le dernier homme que vous avez envie de voir s'imposer ce soir, mais... je me suis dit que si je quittais cette ville demain sans avoir au moins entendu le son de votre voix, je le regretterais pour le reste de ma vie.








