Prologue
Le lundi me tombe dessus comme une enclume. Mon travail ne me laisse aucun répit : pas de vie sociale, pas de mec, rien d’autre que des dossiers et des cadavres. Vingt-huit ans, et mes parents soupirent encore comme si j’étais un cas désespéré qu’on ne pourrait plus marier. Je n’ai plus l’énergie de leur expliquer que je n’ai pas choisi cette solitude. Elle s’est imposée à moi, comme la conséquence inévitable de mes horaires impossibles.
Quand j’arrive au bureau, la fatigue me colle à la peau. Les couloirs sont déjà animés, les conversations fusent et je sens une migraine poindre. Chaque lundi matin, on a droit au briefing : une façon pour notre superviseur de vérifier qu’on ne s’effondre pas sous le poids des affaires.
Paul est déjà dans son bureau, la porte entrouverte. Trente-deux ans, célibataire, blond cendré, grand, musclé… sexy. Sous ses airs de mec détendu se cache une intelligence redoutable. HPI, crack en informatique, capitaine à seulement dix-huit ans. Le genre d’homme qui coche toutes les cases… sauf celle du respect.
Sans frapper, j’entre et balance mon évaluation annuelle sur son bureau. Il relève la tête, surpris par la tempête qui vient d’envahir la pièce avant même que j’ouvre la bouche.
— C’est quoi ce bordel ? T’as écrit que j’étais trop familière avec toi, et en plus t’as mis en gras que j’avais tendance à t’embrasser sur le lieu de travail ! T’es complètement con ! Déjà, c’était même pas pendant nos heures de service. Ensuite, c’est toi qui m’as embrassée le premier ! Mais laisser entendre à nos supérieurs que tu l’as fait uniquement par pitié ? Ça, je l’accepte pas. Oublie mon numéro en dehors du boulot. À partir d’aujourd’hui, toi et moi, c’est strictement professionnel. Et tu peux faire une croix sur une quelconque relation avec moi.
Paul se fige. Son assurance vacille. Il se redresse, la mâchoire crispée.
— Petrova… attends. C’est pas ce que tu crois. J’ai jamais dit que c’était par pitié. J’ai noté ce passage parce que le comité exige qu’on signale tout ce qui pourrait être considéré comme un conflit d’intérêts. Je voulais pas te descendre, juste être honnête. Et oui… c’est moi qui t’ai embrassée. Je l’assume. Mais jamais je n’ai prétendu que c’était par pitié.
Il marque une pause, cherchant ses mots.
— Je veux pas qu’on en arrive là. Je veux pas que tu me bloques. Je tiens à toi… et je refuse que ça se termine comme ça.
Je claque la porte.
Le bruit résonne dans tout le couloir, sec, brutal. La colère pulse encore dans mes veines. Il refuse d’accepter la rupture. Pire, il refuse de la comprendre. Et ça me rend folle.
Je m’éloigne sans me retourner. Les mots que je viens de lui lancer reviennent en boucle dans mon esprit. Ils sont durs, irréversibles. Je suis blessée, épuisée, et je ne veux plus rien avoir à faire avec lui. C’est terminé. Désormais, il ne sera plus que mon supérieur. Rien d’autre.
L’après-midi s’installe et le service s’anime. Une intervention urgente. Secteur à haut risque.
J’aperçois Paul traverser le couloir, son badge à la main, le visage fermé par la concentration. Il ne me regarde pas. Ne prononce pas un mot.
Il s’en va.
Je me persuade que c’est mieux ainsi.
Il ne reviendra jamais.
La nouvelle nous frappe comme une balle perdue.
D’abord un murmure. Puis des regards qui se croisent. Enfin, un silence si lourd qu’il semble avaler l’air lui-même.
Je reste figée.
Mon cerveau refuse de comprendre.
Quand la vérité finit par s’imposer, mes jambes cèdent. Je m’effondre contre mon casier, incapable de retenir mes larmes. Aucun son ne sort de ma bouche. Une seule pensée tourne en boucle.
Les derniers mots que je lui ai adressés étaient des mots de haine.
Son enterrement est la cérémonie la plus bouleversante à laquelle j’aie assisté.
Sobre. Digne. Déchirante.
Je dépose trois roses rouges sur son cercueil. Sa couleur préférée. Il disait toujours que le rouge était la couleur de la vie.
Devant sa tombe, je reste immobile. Les mots sortent tout seuls.
Je lui demande pardon.
Je lui avoue qu’il me manque déjà.
Que son absence a laissé en moi un vide impossible à combler.
Son bureau est vidé en une matinée.
Ses dossiers disparaissent.
Son parfum s’efface.
Son rire n’est plus qu’un souvenir.
Puis son portrait rejoint le mur des agents morts pour la patrie.
Je passe devant chaque jour.
Je ne m’arrête jamais.
Je n’en ai pas la force.
Je continue d’avancer dans ces couloirs comme si rien n’avait changé.
Pourtant, tout est différent.
Paul n’est plus là.
Et les derniers mots qu’il aura entendus de moi resteront ceux que je regretterai jusqu’à mon dernier souffle.









super couverture!!!
merci ☺️