CHUTE IN EXTREMIS
Qui aurait cru que la préfète-en-chef de Gryffondor, Rose Weasley, avait abandonné tous ses devoirs en ce début d’année pluvieux ? Hélas, ce soir, elle s’était enfuie comme une voleuse.
En réalité, elle n’avait guère touché aux mets délicieux cuisinés par les elfes de maison. Durant tout le repas, Lily, assise à ses côtés à la longue tablée des Gryffondor, lui avait jeté des regards inquiets. Mais dès les dernières recommandations de la directrice, Rose avait déjà disparu parmi le groupe d’élèves repus, en route vers leurs dortoirs.
Elle fendit la marée des capes écarlates, les yeux humides, la mâchoire serrée. À travers un vitrail, la tour d’Astronomie dressait sa flèche noire. Elle accéléra.
Scorpius Malefoy avait une sainte horreur des formalités, surtout celles imposées par son insigne de préfet-en-chef épinglé sur sa robe de sorcier.
Il ne comprenait d’ailleurs pas pourquoi la vieille directrice l’avait choisi pour représenter sa Maison. Lui et son meilleur ami, Albus Potter, faisaient les quatre cents coups ensemble depuis leur arrivée à Poudlard. Durant des années, une rumeur avait circulé comme quoi les deux Serpentards possédaient un dossier de corrections plus épais que celui du légendaire duo des jumeaux Weasley. Albus avait ricané lorsque Scorpius avait sorti l’insigne de son enveloppe avec leur nouvelle lettre de fournitures. Si le but de la directrice présageait de l’assagir, force était de constater qu’elle avait manqué son coup.
Et de beaucoup.
Ce soir, Scorpius avait profité des éclats de rire et du brouhaha de la vaisselle du dîner pour s’éclipser, bien avant les dernières recommandations du professeur McGonagall. En ce qui concernait la surveillance des nouveaux venus, les préfets de cinquième année fraîchement nommés pouvaient très bien s’en charger. Il avait envoyé balader ces deux grandes perches studieuses qui trépignaient d’impatience d’exercer leur toute nouvelle autorité. Scorpius avait d’autres projets.
Un coup d’œil dans le couloir pour l’instant désert et il disparut derrière la tapisserie d’un dragon en train de prendre un bain sous une cascade. Il chatouilla la pierre marquée d’une croix et s’engouffra dans l’étroit tunnel creusé soudain dans le mur. Le passage menait sous l’escalier de la plus haute tour de Poudlard. Scorpius aimait cet endroit. C’était le seul où il avait une chance de capter du réseau.
Rose gravit les dernières marches du colimaçon. Elle ouvrit l’épaisse porte de chêne et sortit à l’air libre. Un auvent de verre couvrait à moitié le promontoire. La pluie cinglait la pierre rendue noire et le vent hurlait à la mort. Le bruit des gouttes qui s’écrasaient sur le sol berça son esprit tout à coup étourdi. À demi consciente, Rose s’avança dans la tempête et laissa couler ses larmes. Elle marcha, à pas lents, vers la margelle des meurtrières. Très vite, elle fut trempée de la tête aux pieds. Ses épais cheveux roux s’assombrirent et sa cape devint trop lourde. Elle s’en défit, sans regret. L’insigne de préfet-en-chef cliqueta sur la surface froide et mouillée. Rose posa ses mains gelées sur le rebord glacial et se pencha pour contempler le vide. Elle vit la pelouse du parc, l’orée de la Forêt interdite et la cabane d’Hagrid encore obscure à cette heure. Le néant l’apaisait et l’orage emportait sa tristesse. Elle retint un autre sanglot tandis qu’elle se hissait sur la rambarde.
Une petite voix dans sa tête lui chuchotait qu’elle faisait une bêtise, une voix qui ressemblait à celle de Lily ou celle de sa mère. Hélas, la tempête hurlait plus fort.
Le vent d’eau glacée la faisait frissonner et elle se mit à se ficher de tout. Elle ne faisait rien de mal, après tout. Elle se contentait de se retenir à la limite de cette chute.
Était-ce de sa faute si la pluie avait rendu la pierre si glissante ?
— Allez ! maugréa Scorpius. Décroche !
Lorsque Scorpius débarqua à la tour d’Astronomie, il constata qu’il avait oublié le mauvais temps. Heureusement, il y avait l’auvent. Il avait réussi à s’abriter dans un coin tout en respectant la zone de basse interférence magique pour passer son appel. Coup de pot légendaire, datant de sa cinquième année : le petit génie, Hugo Weasley, avait relevé le défi insensé de faire marcher des appareils moldus à Poudlard. Ce blanc-bec avait découvert que, depuis la fameuse bataille contre Voldemort, le bouclier qui maintenait cette énergie avait subi beaucoup de dégâts. Grâce à l’un des sorts d’Hugo, il avait repéré la plupart des failles. L’une d’elles se trouvait au sommet de la tour d’Astronomie.
Scorpius avait payé cher cette information. Trente gallions d’or et un accès illimité à la salle de bain des préfets. Le petit diable ne perdait jamais le sens des priorités, digne successeur de son oncle George.
— Allez ! S’il te plaît ! Je me les pèle ! grogna-t-il encore en sautillant sur place.
Il tira une bouffée de sa cigarette. Autre avantage de la tour d’Astronomie : fumer en paix.
— « Allô ? », retentit le timbre métallisé d’une jeune fille.
— Allô ? s’exclama Scorpius en jetant son mégot sous la pluie. Allô ? Alice ? Je n’ai pas beaucoup de temps. Je voulais entendre ta douce voix avant d’aller me coucher pour faire de beaux rêves, roucoula-t-il.
— « Et non ! Je ne suis pas là ! Mais laissez-moi un message et je vous rappellerai ! »
Le fameux « bip ! » de la messagerie tinta à l’oreille de Scorpius et son sourire s’effaça. Dépité, il sortit une nouvelle cigarette de son paquet.
— Ouais ! C’est Scorpius ! dit-il, maussade. Il faut vraiment que tu penses à changer ton répondeur...
La porte de la tour s’ouvrit à la volée. Scorpius s’affola et s’empressa de ranger son téléphone dans la poche de sa robe. Il se plaqua ensuite contre le mur de brique et pria pour que Rusard ne le remarque pas.
À sa grande surprise, il ne s’agissait pas de l’éternel vieux fouineur de l’école, mais d’un élève.
Une élève, à en croire son épaisse tignasse. Elle lui tournait le dos, mais Scorpius reconnaissait cette dégaine. Il l’observa, curieux, s’avancer à pas lents, vers le bord du parapet. Quand l’inconnue laissa tomber sa robe à ses pieds, Scorpius pensa, avec une moue suspicieuse, que la jeune fille devait être complètement cinglée pour se dévêtir de la sorte dans la tempête. Ce ne fut que lorsqu’elle monta sur la rambarde que Scorpius décida de sortir de sa cachette.
— Hé ! Toi ! cria-t-il à travers le vacarme de la pluie.
Elle l’avait entendu, car elle se retourna un bref instant. Il reconnut la grande sœur d’Hugo, la cousine d’Albus, cette idiote de Weasley. Celle-ci aussi dut le remettre, parce qu’elle fit volte-face une seconde fois, les yeux écarquillés d’horreur.
Ils se contemplèrent comme deux imbéciles trempés, pendant un long moment embarrassant. La pluie giflait le pâle visage de Scorpius qui détaillait Rose sans comprendre. Mouillé jusqu’aux os, il émit une pensée émue pour ses cigarettes noyées dans sa poche.
— Saute pas, fut la seule chose qu’il trouva à dire.
Le pied de Rose glissa sur la pierre humide et elle pencha, comme au ralenti, vers le vide. Il se précipita tandis qu’elle basculait en arrière et agitait ses bras pour retrouver l’équilibre. Il attrapa l’un d’eux et tira de toutes ses forces. Les talons de Rose battaient l’air pour trouver une prise. Elle hurlait à pleins poumons.
« Apparemment, elle a changé d’avis. », constata Scorpius, avec cynisme.
Il la hissa de toutes ses forces et réussit à la soulever assez pour l’empoigner par la taille. Scorpius se maudit de ne pas avoir utilisé sa baguette pour la paralyser au sol avant le grand plongeon. Par malheur, le voilà à souffler comme un bœuf pour ramener sur la terre ferme cette stupide sorcière rendue inerte par la peur.
Ils tombèrent tous les deux dans une flaque. Scorpius s’étrangla avec les épaisses boucles ruisselantes de la demoiselle dans sa bouche. Il sentit tout de même sa poitrine sur son torse détrempé et ce détail le fit sourire. L’air leur manquait. Elle, d’avoir crié ; lui, de l’avoir sauvée. Elle tremblait contre lui, incapable de bouger. Il leva une main timide pour la poser sur son épaule. À ce simple contact, Rose se remit sur pied d’un bond et s’écarta vivement de Scorpius qui grimaça de douleur lorsqu’elle s’appuya sur son estomac.
— De rien ! cria Scorpius en se relevant à son tour et en rabattant ses cheveux trempés en arrière.
Rose demeurait immobile à le sonder avec angoisse, une lueur de folie dans les yeux. Pendant un instant, il crut qu’elle allait, de nouveau, se précipiter dans le vide. À la place, il vit ses épaules s’affaisser et ses genoux plier. Elle s’écroula au sol et éclata en sanglots.
Scorpius détourna le regard, gêné. Il attendit qu’elle finisse de pleurer. Il patienta longtemps. Lorsque la tempête et ses plaintes se calmèrent enfin, il s’approcha de Rose avec un soupir glacé et s’accroupit à sa hauteur.
— C’est bon, dit-il d’une voix douce.
Il la prit dans ses bras. Un geste qui la fit pousser un hoquet de surprise.
— Ça va aller.
Elle pleura de plus belle et il lui caressa les cheveux. Il savait que les filles aimaient ça, même si les siens étaient trempés.
— Il faut que tu t’arrêtes. Sinon, tu vas finir par ressembler à Mimi-Geignarde.
Il la sentit rire contre son épaule. Il la repoussa avec douceur pour la dévisager. La pluie s’était calmée, mais pas le vent glacé et ils étaient tous les deux transis de froid.
Scorpius retira une mèche collée sur l’une de ses joues en larmes.
— Je peux savoir ce qu’il t’arrive, Weasley ?
Rose avait rencontré Scorpius dans le train lorsque la machine à vapeur quittait à peine le quai neuf trois-quarts, lors de leur première année à Poudlard. James les avait abandonnés pour rejoindre ses copains. Les deux petits nouveaux, Albus et Rose, avaient trouvé les dernières places libres dans le dernier wagon et l’une d’elles était déjà occupée. Le Scorpius Malefoy de l’époque ne correspondait en rien avec celui qui essorait sa longue cape en jurant à mi-voix. Non, avant, il incarnait la fierté de sa famille de sang-purs. Tiré à quatre épingles dans son costume sur mesure, les cheveux blonds, presque blancs, gominés et ramenés vers l’arrière, l’air pompeux, le regard pédant, plongé dans un bouquin de troisième année pour fanfaronner. Albus et lui étaient faits du même bois. C’était d’ailleurs l’une des raisons de leur future longue amitié. Les grands esprits s’étaient rencontrés et ils ne s’étaient plus quittés depuis. Envoyés dans la même maison, ils passaient leurs années d’études à faire les expériences les plus farfelues, souvent en enfreignant plusieurs articles du règlement de l’école.
Rose avait essayé de les suivre. Mais il était très difficile de demeurer dans l’ombre des deux premiers de classe. Entre son frère Hugo, qui battait n’importe quel vétéran aux échecs version sorcier les yeux bandés et ses deux amis qui obtenaient les meilleurs résultats sans ouvrir un seul bouquin, Rose se sentait le QI d’un Scroutt à pétard. Il en avait été ainsi depuis sa première année à Poudlard et malgré ses efforts, ses multiples heures passées à la bibliothèque, elle avait toujours inspiré cette image de sous-douée.
Scorpius réussit à sauver une cigarette de son paquet qui avait pris l’eau. Il mit la rescapée en bouche et l’alluma. Ils s’étaient abrités, à nouveau, sous l’auvent et Rose l’observa tirer une longue bouffée de cette chose étrange qui puait la mort. Surprenant son regard, ce dernier lui souffla sa fumée au visage et elle fut secouée d’une violente quinte de toux.
— C’est immonde ! Tu veux me tuer, ou quoi ? s’étrangla-t-elle.
— C’est pas ce que tu cherchais à faire en sautant ? répliqua-t-il d’un ton détaché.
Rose baissa les yeux vers ses lacets, penaude.
— Je peux savoir pourquoi tu voulais mettre fin à tes jours ? demanda-t-il en fixant un point devant lui.
— Je ne voulais pas mettre fin à mes jours !
Elle croisa son regard en biais plus sceptique que jamais.
— Je… je voulais réfléchir. Prendre de la hauteur…
— Ouais, c’est ça… Fais ça dans ta chambre la prochaine fois. C’est plus sûr et au sec. Et réfléchir à quoi, au juste ?
Rose hésitait. Elle avait peur qu’il ne la trouve stupide, plus que d’habitude. Mais il était en droit de le savoir puisqu’il lui avait sauvé la vie. Elle croisa les bras sur sa poitrine et rougit déjà de honte pour les mots qu’elle s’apprêtait à prononcer.
— J’étais… j’étais triste pour un garçon, avoua-t-elle à mi-voix.
— Ah, se contenta-t-il de souffler, l’air blasé.
— T’as le don de réconforter les âmes en peine, toi !
— Qu’est-ce que tu veux que je te dise ? « Oh ! Par Merlin ! Rose, non ! », dit-il d’une voix fluette. « Ne me dis pas que tu comptais mourir pour un abruti prépubère ! Je ne peux le croire ! »
— Ce n’est pas un « abruti prépubère » ! rétorqua Rose, hors d’elle. Il est beau ! Il est intelligent ! C’est un dieu au Quidditch et il a des dons fabuleux !
— Rassure-moi... tu n’es pas amoureuse de moi, j’espère ?
Rose lui assena un coup sur l’épaule. Il poussa un petit cri de douleur et se plia en deux.
— Je ne parle pas de toi, idiot ! Je parle de Chase Wilson !
— Wilson ? Ce Sang-de-Bourbe ?
Nouveau coup de poing au même endroit, plus violent cette fois.
— Ne redis jamais cela ! éructa-t-elle, folle de rage.
— Pour une suicidaire, tu as une sacrée droite, lâcha-t-il en se massant le bras.
— Une bonne fois pour toutes ! Je ne suis pas suicidaire !
C’était un jeu entre eux, depuis des années. Les railleries, les claques, les boutades. Parfois, Scorpius allait trop loin. L’expression « Sang-de-Bourbe » était devenue pour lui une moquerie bénigne à balancer entre la viande et le fromage, trop habitué aux critiques acerbes de son père et de sa famille. Rose l’avait toujours remis à sa place, un peu plus fort cette fois, puisqu’il insultait l’homme qu’elle aimait de tout son cœur, au point d’en mourir. Malefoy ne s’était jamais plaint des coups de son amie. Il s’en amusait, grimaçait de douleur pour faire rire tous les élèves autour d’eux, mais jamais il ne lui avait demandé d’arrêter. La voir sortir de ses gonds lui faisait trop plaisir. Au bout du compte, c’était d’elle dont on se moquait. Pas de lui.
Scorpius se planta devant Rose, avec un sourire mauvais, toujours en train de masser son épaule endolorie.
— C’est un abruti, chantonna-t-il.
— Tu ne le connais pas !
— Toi non plus ! répliqua-t-il avec justesse. C’est un coureur de jupons. Je suis sûr que tu l’as vu entouré de sa clique au dîner, pas vrai ? Tu l’as peut-être même surpris en train d’embrasser une autre fille. Et quoi ? Il t’avait dragué ? Il t’avait promis que vous seriez ensemble cette année ?
Rose pâlit.
— Alors, c’est ça ? comprit-il. Ça ne m’étonne pas de ce connard ! grogna-t-il. Et t’as pas vu le coup venir ? Il est toujours entouré de dix mille filles…
— Il… m’a dit que j’étais… spéciale.
— Et tu l’as cru ?
Le rouge monta aux joues de Rose. Scorpius se retenait de rire. Pourtant, ses yeux brillaient d’amusement et elle y décelait aussi, à son grand désespoir, une pointe de déception.
— C’était pourtant simple à comprendre, soupira-t-il.
Il tira encore sur sa cigarette en secouant la tête. Rose tremblait, de froid et de honte. Elle se remémora les brefs instants de bonheur qu’elle avait connus avec Chase. Les Serpentards avaient remporté la Coupe des Quatre Maisons pour la cinquième année consécutive. L’attrapeur des Poufsouffles avait attiré Rose à l’abri des regards et l’avait embrassée avec une telle fougue qu’elle avait manqué de défaillir. Il avait prononcé les mêmes mots navrants de Scorpius. Et qu’avait-elle vu, à la sortie de la gare ? Chase et une cinquième année, main dans la main, à conter fleurette sous ses yeux, après un été sans lui envoyer le moindre hibou. Lily l’avait pourtant prévenu tout le long de leur voyage dans le Poudlard Express : avec les hommes, il fallait toujours se méfier de leurs belles promesses. Et pourtant, elle y avait cru.
— Tu… ne sais pas ce qu’il y a eu entre nous, articula-t-elle, malgré tout. C’était… sincère et… profond.
— Ne me fais pas rire ! Tu n’as aucune expérience des relations amoureuses et surtout des hommes. Risquer le grand plongeon pour une bêtise pareille... ajouta-t-il en rallumant son mégot éteint. Tu n’es vraiment qu’une idiote !
La gifle partit aussi vite que le vent. Rose y mit toute sa force et sa tristesse. Malefoy en cracha sa dernière cigarette et il la toisa, éberlué. Ce ne fut que lorsqu’il contempla sa fuite dans l’escalier qu’il comprit son erreur. Il poussa un juron, pour lui-même cette fois.
Scorpius rentra une bonne demi-heure plus tard, lorsqu’il fut certain que le moindre de ses petits os ait bien pris froid. En réalité, c’était lui l’idiot. Ses paroles lui avaient échappé, car il éructait de rage et il avait fait beaucoup d’efforts pour qu’elle ne le perçoive pas.
Depuis toujours, Rose Weasley incarnait la voix de la raison, la seule capable d’imposer des limites à ces deux idiots inconscients, la seule à les défendre lorsqu’ils se retrouvaient face à Rusard ou un autre professeur qui les menaçait de renvoi. La seule à pourfendre ceux qui s’en prenaient physiquement à ces deux cancrelats arrogants. Une vraie Gryffondor en somme. L’ennemi juré des Serpentards.
Scorpius était exaspéré qu’une fille aussi vaillante abandonne tout espoir pour ce dégénéré rustique de Wilson. Ce bellâtre se vantait chaque jour d’être le meilleur joueur de Quidditch depuis Harry Potter. Ce blaireau, à l’image de son blason, se prenait pour le nouvel élu et réussissait à fasciner les pauvres cruches en manque d’amour à qui il fourguait son baratin qui puait le réchauffé.
Il descendit l’escalier de pierre, et s’imagina casser la figure à cet abruti. Il n’était même pas beau ! Wilson était brun, la carrure d’un batteur, le nez de travers qu’il faisait passer pour une blessure de guerre, les yeux foncés, la dégaine d’un troll avec l’odeur.
Il ruminait encore et tandis qu’il tournait à gauche, il manqua de peu de rentrer de plein fouet dans le professeur Londubat. Scorpius se tétanisa sur place. Il s’aperçut qu’il était trempé, qu’il devait sans doute puer la cigarette et qu’il n’avait rien à faire à traîner dans les couloirs à cette heure-ci. Le professeur de Botanique leva sa baguette vers le visage de son élève.
— Mr Malefoy. Que faites-vous là ?
— Euh… , commença Scorpius pris de cours. Je… je patrouille, Professeur.
— Vraiment ?
Londubat abaissa sa baguette, éclairée par le sort Lumos, sur les habits mouillés de son étudiant et haussa un sourcil, amusé.
— J’ai patrouillé dans le parc, expliqua-t-il en tâchant de se montrer convaincant.
— Vous prenez votre rôle de préfet-en-chef un peu trop au sérieux, Mr Malefoy, sourit Londubat. Vous feriez mieux de rejoindre votre dortoir.
Scorpius ne demanda pas son reste. Il prit un soin particulier à ne plus croiser son regard pour s’éloigner à grands pas.
— Mr Malefoy ! appela encore Londubat.
Il se retourna à contre-coeur.
— Les dortoirs pour les préfets-en-chef sont de ce côté, indiqua-t-il sur la droite.
— Les dortoirs pour... quoi ?
— Bien, tout le monde est enfin arrivé ! s’exclama Flitwick à l’arrivée tardive du dernier préfet.
Scorpius pénétra le passage de la petite gargouille qui gardait l’entrée secrète du dortoir des préfets-en-chef. Rose attendait dans la salle commune aux couleurs des quatre Maisons, depuis vingt minutes, avec les deux autres. Chase tenait compagnie à cette fille de Serdaigle : une blonde aux dents de cheval.
— Miss Weasley, Mr Malefoy, dans quel état êtes-vous ! remarqua enfin le professeur de sortilèges.
— Nous patrouillions dehors, répondit Scorpius. La pluie nous a surpris.
Flitwick semblait trop à bout de nerfs pour s’en soucier. Il balaya l’air de sa petite main ridée et sortit un parchemin qui lévita de sa poche pour se suspendre dans le vide.
— Soyez les bienvenues dans le dortoir secret des préfets-en-chef, récita-t-il en ajustant ses lunettes. Même si vous appartenez toujours à vos Maisons, ces appartements privés vous sont octroyés comme privilèges exceptionnels. Nous vous remercions pour vos loyaux services durant ces deux dernières années et nous vous permettons de préparer en toute quiétude vos ASPICs.
Le parchemin se roula sur lui-même et Flitwick le fourra dans sa poche sans ménagement.
— Il est tard ! Je ne vous retiens pas. Les filles par cet escalier, les garçons de l’autre. Vous possédez, bien évidemment, chacun votre chambre. Le mot de passe pour la salle de bain est indiqué sur votre emploi du temps et est différent pour chacun d’entre vous. Je déconseille aux garçons d’essayer d’importuner ces dames dans leurs dortoirs. Cela vous concerne particulièrement, Mr Malefoy !
Rose retint un ricanement. Il critiquait Chase, mais il ne valait pas mieux. Même les professeurs connaissaient sa réputation de dévergondé.
— Rassurez-vous, Professeur, répondit Scorpius de son flegme habituel. Je ne sors qu’avec des moldues.
Flitwick lui lança un regard curieux, puis se dirigea vers la sortie, pressé d’en finir.
— C’est un immense privilège que nous vous accordons, jeunes gens. Montrez-vous-en dignes, c’est entendu ?
Sur ces mots, il disparut par l’entrée de pierre et laissa les quatre adolescents se toiser, un peu perdus. Ce fut Scorpius qui prit les devants. Il jeta sa robe encore trempée sur son épaule et en profita pour éclabousser Chase au passage.
— Bon, moi je vais dormir. Bonne nuit, les demeurés !
Personne ne trouva le temps de lui répondre. Scorpius montait déjà les marches quatre à quatre. Ils entendirent une porte claquer et la fille de Serdaigle décida de l’imiter.
— Bon, ben..., commença Chase, l’air gêné.
Rose ouvrit la bouche pour lui dire... Quoi au juste ? Qu’elle avait failli mettre fin à ses jours tellement elle était perdue sans lui ? À la place, elle le contempla monter se coucher, le cœur battant. Il disparut à l’étage supérieur des dortoirs des garçons et elle se retrouva seule au milieu d’un salon aux couleurs criardes.
Dans les escaliers de sa propre chambre, elle eut cette pensée morbide de se demander ce qui se serait passé si Scorpius ne l’avait pas sauvée.








