1 / Montoya
Malgré l’enthousiasme non feint de Juan, je n’aimais pas beaucoup la proposition. Mais avais-je le choix ? J’avais les compétences requises, le temps nécessaire et un grand besoin d’argent. Même si, et j’en étais parfaitement consciente, je n’aurais pas dû me plaindre, car j’avais plus que bon nombre de mes compatriotes.
Mon boulot dans le resto de Pedro ne payait que l’essentiel : nourriture, loyer et autres joyeusetés que la vie, en général, réservait à toute personne souhaitant survivre dans une société capitaliste. Malheureusement, cela ne couvrait qu’une partie des frais occasionnés par les soins médicaux dont ma mère avait besoin. Ça ne suffisait pas. Ça n’avait jamais suffi. Mes économies avaient fondu comme neige au soleil depuis mon retour au pays.
Il me restait d’autres solutions pour trouver du fric. Et légales, en plus... Le hic, c’était que je cumulais déjà plusieurs jobs peu rémunérateurs, mais dévoreurs de temps et d’énergie. Je n’étais pas Wonder Woman. J’avais mes limites.
Alors accepter ou ne pas accepter de postuler ? Je soupirais en proie au doute face à ce dilemme. Choisir la première option aurait déjà été un grand pas en avant, mais étais-je prête à le faire ? Choisir la seconde, c’était prendre le risque de voir stopper le traitement de ma mère, et voir sa maladie s’aggraver. Je n’étais pas prête pour cela. Quand bien même, je savais qu’elle n’en avait pas pour longtemps, je ne pouvais me résoudre à précipiter sa mort à cause de mon incapacité à trouver les sommes nécessaires.
Second soupir.
— Tu me jures que je ne vais pas finir sur un bout de trottoir ou dans un bordel clandé, Juan ? Tu le jures ?
— Je le jure, Rosario. Le boulot est réglo. Y’a juste que c’est pas une famille d’enfants de chœur...
Tu parles, Charles ! Pas une famille d’enfants de chœur ?! Pour sûr ! À l’église, les Peretta auraient été ces gosses qui chapardaient dans les troncs discrètement et s’arrangeaient pour faire accuser quelqu’un d’autre. Un ennemi de préférence. C’était la famille la plus influente de la région.
Impliquée politiquement, le chef de famille, Gustavo Peretta, étant un sénateur respecté et redoutable en affaire, mais aussi affiliée à des « familles » moins glorieuses menant leurs trafics dans l’ombre en toute quiétude ou presque, grâce à de généreux pots-de-vin régulièrement versés. Clairement pas des enfants de chœur, comme le disait Juan.
Cependant, les Peretta avaient besoin de quelqu’un comme moi, et moi, j’avais besoin de leur pognon. C’était une évidence. Restait à savoir si je leur conviendrais, et réciproquement. Le problème avec l’offre d’emploi des Peretta, c’était que malgré l’assurance de Juan, et la confiance aveugle que je mettais dans son jugement, je me méfiais. C’était devenu comme une seconde nature chez moi depuis deux ans. Dans mon pays, ça valait mieux si on ne voulait pas se retrouver mêler à des affaires louches ou illégales sans pouvoir rien y faire. L’exploitation d’autrui était devenu un sport national, et nous avions la menace facile.
— C’est payé plutôt généreusement pour seulement donner des cours... laissais-je tomber encore peu convaincue.
— Oui et non. Tu ferais pas mal d’heures. Mon cousin m’a dit qu’ils cherchaient quelqu’un capable de dispenser toutes sortes d’enseignements à domicile tout au long de la journée... Mais le salaire annoncé compense ceux de tous tes autres boulots cumulés et rajoute une somme rondelette.
— Pourquoi ils n’ont pas fait appel à un prof d’une quelconque école internationale ? Parce que tu vois, je trouve ça plutôt bizarre qu’une famille pareille ne trouve pas ce qui lui faut dans le circuit classique...
— Tous ceux qui se sont présentés n’ont pas convenu.
— Pourquoi ?
— Aucune idée. J’ai pas postulé, moi...
— Popopop ! Les gosses... Ils ont quoi pour qu’aucun prof digne de ce nom ne convienne ? C’est des monstres ? C’est ça ?
— Meuh, non... et puis, même si c’était le cas, ce que je ne dis pas, hein ! Je suis sûr que tu les mettras dans ta poche en un rien de temps ! C’est ta came, non ?
— Quoi ? Les monstres ?
— Non, les gosses, idiote !
— Les gosses ? répétais-je encore un peu étonnée
— Ben oui, les gosses ?! Pas les setters à poil long ?
— Juan ! Je n’ai jamais vraiment eu de frère et sœur. Je n’ai pas d’enfant. En quoi, c’est ma came, les chiards ?
— Ben, t’as pas été prof, là-haut ?
Je soupirais. Par là-haut, Juan entendait Boston, où j’avais effectivement enseigné pendant trois ans. Pas les meilleures années de ma vie si j’y réfléchissais bien, vu le contexte personnel dans lequel je me débattais à ce moment-là. Pas les pires non plus, si on prenait en compte les deux dernières années de mon existence à veiller sur ma mère malade. Quoi qu’il en soit, cette expérience américaine ne faisait pas de moi une experte en mômes. D’autant que ceux dont je m’étais occupées, étaient tous très particuliers.
— Si. J’ai été prof, mais ça ne fait pas de moi une spécialiste. Ils ont quel âge ?
— Je sais pas. Écoute, tu y vas, tu tentes ta chance, et basta ! Qu’est-ce que tu risques ? D’avoir un meilleur job, c’est tout ! Et si tu échoues, tu pourras continuer à galérer comme avant !
— Un meilleur job dans une famille à risque, quand même.
— Personne ne s’attaque aux Peretta, Rosario. Ils sont trop puissants, crois-moi. C’est stable. Et puis, pas sûr qu’ils te prennent, mais y’a pas de danger à postuler ! Après, tu fais ce que tu veux...
Le mètre quatre-vingt-dix de Juan venait de se déplier pour s’extirper de la chaise sur laquelle il était assis jusqu’ici. Il avait laissé sur la table une carte avec un numéro de téléphone. La balle était dans mon camp. À moi de la saisir, si j’en avais le courage.
Il connaissait mon histoire personnelle jalonnée d’événements qui tendaient à me préserver des brutalités que mon pays pouvait asséner de manière aléatoire. À leur manière, ma mère et mes parents adoptifs avaient tous tenté de m’éloigner de cette violence inhérente aux trafics en tout genre qui foisonnaient par ici. Alors, postuler afin de travailler pour une famille aussi controversée que les Peretta, c’était prendre le risque de foncer dans ce que, par la force des choses, j’avais pu éviter jusqu’ici.
D’un autre côté, c’était juste un boulot de prof. Rien d’illégal ou de compromettant. Juan ne m’aurait pas incitée à postuler, sinon. Il était aussi protecteur envers moi que lorsque j’étais enfant. Je pouvais lui faire confiance.
Bien que nous n’ayons aucun lien du sang, - il était simplement le frère de la meilleure amie de ma mère -, Juan était comme un membre de ma famille. Il avait toujours fait partie du cadre avant mon départ pour les USA. Et il était encore là quand j’étais revenue quinze ans plus tard, ce dont je ne me plaignais pas. Loin de là. Sans lui et ses combines, la vie ici aurait été beaucoup plus difficile, j’en étais consciente.
Aujourd’hui, il avait encore raison. Qu’avais-je à perdre ? Ma vie ressemblait à s’y méprendre à une lente descente vers le chagrin et le désespoir. Aucune lueur qui aurait pu réchauffer mon cœur meurtri. Un job plus en adéquation avec ce que j’avais été aux USA, et un salaire qui me préserverait des galères à répétition de ces derniers mois, ça ne pouvait pas me faire de mal.
Je tripotais machinalement la carte laissée par Juan, la tête ailleurs. Je réfléchissais trop sans doute. Comme toujours.
— Ah ! Au fait ! Luis te passe le bonjour. C’est sérieux avec lui ?
Je soupirais avant de me lever à mon tour en prenant appui sur la table. Luis était ma dernière erreur en date. C’était un beau gosse qui roulait parfois des mécaniques et qui, parce que j’avais fait l’erreur de coucher avec lui un soir de tristesse, quelques semaines plus tôt, cherchait à s’imposer dans ma vie. J’avais beau refuser invitations et tentatives un peu brusques de rapprochement, il ne lâchait pas l’affaire. C’était pénible.
Je savais bien qu’il m’aurait suffi d’en parler sérieusement avec mon « oncle » Juan pour que le problème se règle, mais j’avais à cœur de me débrouiller seule. Il fallait que j’apprenne à ne pas compter que sur lui. J’étais une adulte responsable. J’avais 25 ans quand même ! Et puis, il n’était pas immortel. Personne ne l’était, hein ! Surtout en Colombie où le taux d’homicide frôlait l’indécence.
— Non, mais laisse tomber. Je gère, mentis-je en regagnant le comptoir du bar pour me remettre au travail.
C’était pas tout ça, mais j’avais des verres à astiquer, moi...
— T’es sûre ? Parce que c’est un petit con... Je le connais un peu...
— Sûre. Et puis, si je me mets à bosser pour les Peretta, il va disparaître rapidement, non ?
— Probable. Ou alors, il tentera de t’utiliser. Il bosse pour Cardez, à ma connaissance. Si ça devient difficile, je m’en occuperai, Rosario. Tu n’as pas besoin d’un mec comme ça dans ta vie.
— Oui, « tio » Juan, m’amusais-je à répondre.
Il sourit avant de sortir pour de bon, cette fois. Juan, lui aussi travaillait parfois pour des personnes peu recommandables. C’était difficile d’éviter ce cas de figure dans cette ville, mais, lui, il avait l’avantage à mes yeux, d’être celui qui protégeait ce qu’il restait de ma famille : c’est à dire ma mère et moi. Et ce, sans avoir jamais rien obtenu en retour. A ma connaissance.
Juan avait toujours été amoureux de Rosetta, ma mère. Avant même qu’elle ne devienne une Montoya. Il avait sans doute souffert de la voir choisir mon père plutôt que lui. Pourtant, avant et après la mort de ce dernier, Juan était toujours resté fidèle à Rosetta, au moins moralement, - il était un client régulier des bordels clandestins de la ville -.
De mon côté, je devais bien le reconnaître, il était la seule figure paternelle dont je me souvenais. Jorge, mon père, était mort dans un accident de voiture emportant avec lui Gracia et Manolo, ma sœur et mon frère plus âgés que moi, alors que j’avais seulement trois ans.
Juan avait toujours été là, auprès de nous ou dans les environs. D’abord, comme une ombre, puis de plus en plus présent. J’imagine qu’il espérait peut-être récupérer ma mère. Ça ne s’était pas passé comme ça. Rosetta ne voulait plus avoir le cœur brisé. Compte tenu des activités de Juan, elle craignait qu’on ne lui annonce aussi sa mort. Elle ne voulait pas être de nouveau veuve.
La mort de mon père avait dévasté ma mère. Nous ne devions notre survie qu’à la présence de Juan et Anita Caribeas, restés à nos côtés sans faillir après le drame. La famille Montoya, qui n’avait jamais approuvé le mariage de ma mère avec l’un de leur rejeton, avait juste disparu de la vie de Rosetta, qui était une orpheline, sans racines connue. « Une fleur sauvage » disait Juan.
Anita, l’amie fidèle, nous avait accueillies dans sa maison pendant une année, afin que ma mère reprenne le dessus. Puis, quand ça avait été le cas, Rosetta avait retrouvé son indépendance, mais n’avait jamais rompu les liens si puissants qui nous liaient aux Caribeas.
Je me souvenais peu de cette période. Il ne me restait que de rares images plutôt joyeuses en vérité. J’étais encore innocente, et surtout, personne n’avait encore remarqué que mon cerveau ne fonctionnait pas tout à fait comme celui des autres.
Je n’avais jamais eu l’opportunité de parler avec ma mère de ce qu’elle ressentait pour Juan. J’étais trop jeune quand j’étais partie aux USA, et elle était déjà très malade quand j’étais revenue au pays. Pour autant, j’avais un avis tranché sur le gâchis sentimental qu’elle avait imposé à Juan. Qu’ils aient été en couple ou non, si jamais il avait trouvé la mort, elle aurait souffert tout autant, car je m’étais convaincue qu’elle éprouvait pour lui des sentiments profonds. Et c’était réciproque.
D’où la souffrance actuelle de Juan quand il nous rendait visite à la maison. Ma mère n’était que l’ombre d’elle-même. Et cette maladie qui la rongeait et qui lui faisait perdre peu à peu le sens des réalités, brisait mon « oncle » aussi sûrement qu’une balle qui l’aurait mortellement touchée, mais prendrait son temps pour atteindre le cœur. J’avais de la peine pour lui.
— Hé ! Montoya ! Je ne te paie pas pour bailler aux corneilles !
La tête de Pedro venait de surgir par la porte menant aux cuisines. Je lui tirais la langue et prenais un torchon propre, glissant la carte de visite que m’avait donné Juan dans ma poche arrière de jean.
— C’est marrant ! Je ne t’ai pas entendu quand j’étais assise là-bas avec Juan !
Mon patron était un homme sec à la peau plus foncée que la moyenne nationale. Un vague souvenir d’ancêtres africains arrivés ici on ne sait comment. Ses cheveux légèrement bouclés sur le haut de sa tête et soigneusement coiffés en arrière, lui donnaient un petit air d’acteur sur le retour. Il portait fièrement la moustache, et, sans corrélation, de manière générale, il n’avait aucune autorité sur ses employés. Pourtant, son bar-restaurant fonctionnait à merveille, car il respectait son personnel, et nous le respections.
— C’est ça ! Fais ta maligne ! dit Pedro en apportant un plateau sur lequel il avait disposé des coupelles de chips. Tu sais que si tu n’étais pas protégée par le « viking », et que ton père ne t’avait pas légué sa hauteur, je t’aurais corrigé depuis longtemps...
Je rigolais en prenant le plateau. La « hauteur » léguée par mon père culminait à 172 centimètres du sol, alors que Pedro approchait à peine le mètre soixante-dix...
— Je sais, je sais. Mon père m’a donné un patrimoine génétique incroyable : je suis d’une beauté inégalable et d’une taille absolument parfaite...
— C’est ça... C’est ça... Miss Univers pourrait-elle se magner le train pour l’installation des tables réservées au fond de la salle ?
— Avec plaisir, lançais-je en prenant mon plateau prêt, avec couverts, verres et serviettes.
Juchée sur mes talons hauts, je quittais le comptoir en me déhanchant outrageusement ce qui avait pour résultat de me faire ressembler à une autruche cherchant à être distinguée. Je n’étais pas pourvue des atouts nécessaires pour rendre ce genre de posture aguichante ou même agréable à regarder. Je le savais bien.
Je n’étais absolument pas une petite chose aux formes voluptueuses comme ma mère. Moi, j’avais des hanches étroites, un cul dimensionné proportionnellement à mes petits seins, et pas assez de chair autour des os pour correspondre aux critères appréciés dans mon pays. D’ailleurs, comme j’avais les cheveux coupés assez courts, il n’était pas rare que l’on me prenne pour un garçon. Un garçon mignon cependant, car j’avais pris les traits délicats de ma mère tout de même, et sa bouche généreuse. Jorge m’avait donné ses yeux aussi. Grand, noir, assez perturbants, selon certains. Bref, j’étais atypique, mais pas désagréable à regarder. Cependant, je n’étais pas assez jolie pour prétendre parader comme je le faisais à l’instant, ce qui eut pour résultat de faire rire mon patron. C’était le but.








