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L'Étreinte du Prince de la Marée

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Summary

Une malédiction. Un mariage forcé. Trois âmes solitaires unies par la tempête. Kassim est un prince maudit : à la moindre colère, ses pouvoirs déchaînent les eaux et inondent le royaume. Pour le sauver, son père l'oblige à épouser Ally, une jeune femme élevée comme une simple arme magique pour apaiser sa fureur. Débarquée dans un palais glacial, Ally se heurte au rejet de son mari. Mais entre la proximité forcée qui fait naître un désir brûlant et la présence de Sofia, la servante dévouée du prince, douce et lumineuse, le devoir s'efface peu à peu. Quand l'épouse sacrifiée et la servante aimante s'allient au lieu de se déchirer, le prince devra réinventer les règles du cœur. Plongez dans une romance romantasy feutrée et sensuelle où la magie des éléments s'entrechoque avec les désirs interdits.

Genre
Romance
Author
JCG
Status
Ongoing
Chapters
3
Rating
n/a
Age Rating
18+

Le Prince de la Tempête

L’air avait le goût du fer, de la saumure et de la peur.

Au sommet de la plus haute tour du palais de Sombreval, la lourdeur de l’atmosphère ne devait rien à la saison ni au vol des hirondelles. C’était une moite atmosphère, artificielle, une poisse invisible et tenace qui s’accrochait aux lourdes tentures de velours sombre, faisait suinter la pierre millénaire et collait les vêtements à la peau comme une seconde enveloppe de désespoir.

Une pluie invisible qui ne tombait jamais des plafonds moulurés, mais qui menaçait à chaque battement de cil de crever le ciel et d’engloutir la cité.

Au centre de ce sanctuaire étouffant, Kassim se tenait immobile face à la haute arche d’ogive surplombant la baie. Ses mains, aux phalanges blanchies par la violence de sa prise, s’agrippaient au garde-corps en fer forgé. Le métal était glacé, mais sous ses paumes, la condensation ruisselait déjà en de petites gouttes nerveuses.

Sous ses yeux, l’océan oscillait, d’un gris d’étain maladif, sous d’épais nuages bas qui semblaient stationner au-dessus du château comme un dôme de plomb.

Mais ce n’était pas la mer extérieure que Kassim redoutait. Cette immensité salée, il aurait pu l’affronter. Ce qu’il craignait par-dessus tout, c’était la marée noire, sauvage et indomptable qui grondait sous ses propres côtes, prête à déferler à la moindre brèche dans son armure d’indifférence.

Chaque inspiration était une bataille méthodique. Inspirer par le nez, sentir l’air moite brûler ses narines, compter jusqu’à quatre, puis recracher la vapeur d’eau stagnante qui s’accumulait dans ses poumons.

Respirer trop vite, c’était inviter le chaos. S’emporter, c’était condamner des innocents.

Kassim ferma ses yeux d’ambre sombre, cherchant l’obscurité. Mais la nuit derrière ses paupières ne lui apportait aucun répit. Au contraire, elle libérait les fantômes de sa mémoire, le ramenant inlassablement au même souvenir originel.

L’instant maudit où sa vie avait cessé d’être celle d’un enfant pour devenir un conte de terreur.

Il n’avait que deux ans.

Un âge où un enfant ne devrait connaître que la chaleur rassurante des bras maternels, le parfum du lait tiède et la douceur des songes d’or. Mais ce jour-là, une simple crise de larmes d’enfant insouciant, un accès d’impatience futile face à un jouet de bois brisé sur le dallage de la nursery, avait éveillé le monstre ancré dans sa chair.

L’Ancien Fléau, scellé dans le sang royal depuis des générations oubliées, s’était arraché à son sommeil dans un rugissement cataclysmique.

En quelques secondes, le ciel au-dessus de la capitale s’était ouvert comme une plaie béante et incurable. La pluie ne tombait pas : elle s’abattait en lames d’acier liquide. Les eaux des rivières avoisinantes avaient refoulé avec une violence contre-nature, grimpant les pentes à contre-courant pour investir les rues.

Les vagues de l’océan avaient franchi les digues de granit ancestrales, ravageant le bas-quartier, noyant les étals des marchands, engloutissant les bétails et emportant des dizaines d’hommes et de femmes sous des torrents de boue, de verre brisé et d’écume noire.

Il se souvenait — ou peut-être n’était-ce que l’écho cruel du récit glacé que son père lui avait répété jusqu’à la nausée durant toute son enfance — des hurlements d’agonie étouffés par la houle, de l’eau glacée montant à une vitesse terrifiante jusqu’aux fenêtres du premier étage du palais, et de la silhouette du Roi, son père, debout au milieu du carnage, la couronne de travers, réalisant avec une horreur absolue que son unique héritier mâle n’était pas un don des dieux, mais un fléau incarné.

Pour étouffer la noyade collective avant que le royaume tout entier ne fût rayé de la carte des hommes, le souverain avait dû ramper.

Il avait dépêché ses émissaires les plus rapides aux confins des terres connues, au-delà des montagnes d’émeraude, pour supplier les seuls êtres capables de sceller et de plier une telle puissance : la tribu des TiKanouï.

Ces maîtres des éléments, descendants d’une ligne primordiale qui avait appris à murmurer aux forces du monde, avaient immédiatement senti la détresse du souverain et la valeur du pacte.

L’accord avait été scellé dans le sang, l’or et la honte : en échange d’une protection militaire éternelle, de terres fertiles et des richesses inépuisables des mines royales, la tribu s’engageait à faire s’unir leurs plus puissants mages afin de concevoir une fille.

Une enfant bénie des éléments, façonnée dès le berceau, possédant une réserve magique assez vaste pour éponger et dresser la fureur du prince.

Une épouse. Une prisonnière de chair destinée à devenir la cage du démon qui dormait sous sa peau.

Kassim rouvrit lentement les yeux. Ses doigts se détendirent un à un du garde-corps en fer, révélant de profondes empreintes rouges et saignantes sur la chair de ses paumes.

Vingt ans avaient passé depuis cette nuit d’apocalypse, mais la honte n’avait jamais quitté ses épaules. Elle s’était simplement accumulée, lente, lourde et étouffante, comme les dépôts de limon toxique qui s’amassent au fond d’un fleuve croupi.

Il pivota sur ses talons, réajusta le pourpoint de velours sombre brodé d’argent qui compressait sa poitrine massive, et quitta la haute tour pour s’enfoncer dans les entrailles du palais.

Sombreval n’avait jamais si bien porté son nom. Conçu à l’origine pour protéger la dynastie des invasions maritimes, le château était devenu, par la force des choses, la cage dorée de Kassim. Une cathédrale de pierre grise, de silence lourd et de terreur rampante.

À chacun de ses pas, le bruit lourd de ses bottes de cuir ferrées sur le marbre polissait un écho sinister qui ressemblait à un glas.

Dès qu’il bifurquait dans un corridor, la scène se répétait avec une précision mécanique qui lui lacérait le cœur. Les serviteurs, croisant sa silhouette haute, sombre et imposante, se figeaient net. Leurs visages perdaient toute couleur.

Puis, pris d’une panique instinctive, ils se plaquaient littéralement contre les tapisseries aux scènes de chasse, rasant les murs, les yeux obstinément rivés vers le sol, retenant leur souffle dans l’espoir futile de devenir invisibles.

Personne ne le regardait jamais dans les yeux. Personne n’osait croiser ce regard d’ambre qui semblait couver un incendie sous la glace. Un regard de trop, une hésitation, une parole malhabile qui aurait le malheur d’éveiller chez le prince une étincelle de colère ou d’agacement, et c’était tout le corridor qui risquait d’être submergé sous une crue soudaine surgie des dalles.

Le Prince Bête. L’Héritier Maudit. La Marée Humaine.

Kassim n’avait pas besoin d’entendre leurs voix pour connaître les surnoms dont ils l’affublaient dès qu’il avait le dos tourné. La peur avait une odeur singulière : une effluve d’ozone, de sueur froide et de moite terreur que sa magie sensitive captait avec une précision chirurgicale.

Et le plus tragique, dans cette existence de monstre, c’était qu’il ne pouvait même pas leur en vouloir. Comment reprocher à des agneaux de trembler de tout leur corps lorsqu’ils croisaient la route du loup qui pouvait les noyer d’un souffle ?

Cette solitude forced était son châtiment quotidien, et il s’y enfermait avec un orgueil sombre et amer. Il préférait mille fois leur haine glacée et leur crainte servile à la moindre goutte de pitié. La pitié était une faiblesse qu’il ne pouvait se permettre.

Il traversa la galerie des portraits. Les ancêtres de sa lignée, peints à l’huile avec une maîtrise magistrale, le contemplaient depuis leurs cadres dorés avec une sévérité sans nom. Eux avaient été des conquérants audacieux, des bâtisseurs d’empires, des hommes de fer et de sang qui avaient sculpté le royaume à coup d’épée.

Lui n’était qu’une coquille vide, un homme dangereux qui passait l’intégralité de ses journées à scruter ses propres pulsations cardiaques, contrôlant sa moindre émotion de peur qu’une joie trop vive ou une rancœur trop profonde ne transforme le palais en un tombeau aquatique.

Arrivé devant la double porte en chêne massif et cerclée de bronze de la salle du Conseil, deux gardes armés jusqu’aux dents s’empressèrent de tirer les battants. Leurs poignets tremblaient si fort sous leurs brassards de fer que le métal de leurs piques tinta discrètement.

Kassim passa entre eux sans gratifier les soldats d’un seul coup d’œil, le visage taillé dans le marbre, dissimulant sous une posture hautaine et royale la faille béante qui lui dévorait l’âme.

Au fond de la vaste pièce, éclairée par des lustres imposants dont les bougies grésillaient péniblement dans l’air saturé d’eau, le Roi se tenait debout près d’une immense table de carte. À ses côtés, tirés à quatre épingles mais le teint verdâtre, se tenaient les principaux conseillers de la cour. Ils ajustaient leurs collerettes de dentelle avec des gestes saccadés et nerveux.

— Tu as pris ton temps, Kassim, déclara le souverain d’une voix rauque, dénuée de la moindre chaleur paternelle.

— Avais-je véritablement le choix de venir ou de me terrer, Père ? répliqua le prince.

Sa voix était un murmure grave, sombre et velouté, légèrement rouillé à force de ne servir qu’au silence ou aux ordres brefs.

Le Roi s’avança de quelques pas, le marbre résonnant sous ses talons d’or. Les années de règne et le poids d’un tel secret d’État avaient creusé son visage de rides profondes comme des ravins. Il fixa son fils unique avec ce mélange habituel de devoir dynastique, de lassitude extrême et de réprobation sous-jacente.

— Le moment que nous préparons depuis quinze ans est enfin arrivé, dit le souverain en posant avec une lourdeur calculée un rouleau de parchemin épais, scellé de cire rouge aux armes des TiKanouï, sur le bois précieux de la table. Les émissaires du Sud ont franchi nos frontières au lever du jour. Leur fille, Ally, a parachevé son entraînement. La tribu estime qu’elle a atteint l’âge et la maturité magique requis. Elle maîtrise désormais parfaitement les arts subtils consistant à absorber, canaliser et plier les magies chaotiques. Elle franchira les portes de ce château avant la fin de la semaine.

Un silence de plomb, presque irréel, s’abattit sur la salle du Conseil.

Dans la poitrine de Kassim, sous le velours de son pourpoint, quelque chose de fondamental se brisa.

Une onde de choc invisible mais terriblement réelle parcourut l’espace. Sur les carafes en verre taillé posées sur le buffet de chêne, l’eau se mit à entrer en ébullition sans la moindre chaleur, projetant de petites éclaboussures sur le bois. Au plafond, les pampilles de cristal du grand chandelier s’entrechoquèrent avec un tintement affolé.

Les conseillers reculèrent tous d’un même mouvement paniqué, écrasant leurs dos contre les lambris.

— Kassim ! tonna le Roi d’une voix de commandement qui trahit néanmoins une pointe de frayeur. Maîtrise tes fluides ! Tout de suite !

Le prince serra les poings à en crever sa peau. Ses ongles s’enfoncèrent profondément dans la chair de ses paumes, ravivant les coupures de la tour. Il forced la marée interne à battre en retraite, repoussant le flot déchaîné au prix d’un effort surhumain qui lui donna une violente nausée et fit battre ses tempes à rompre.

Lentement, l’eau dans les carafes retomba. Les pampilles cessèrent leur danse macabre.

— Une étrangère..., cracha Kassim, les yeux d’ambre brûlants d’une rage noire et contenue. Vous m’imposez une étrangère pour partager ma vie. Une fille élevée dans une cage du Sud, nourrie à la seule idée de devenir ma garde-chiourme !

— Elle ne vient pas pour être ta garde-chiourme, elle vient pour être ton unique salut ! répliqua le souverain sans ciller, faisant un pas autoritaire vers son fils. As-tu oublié ce que tu es, Kassim ? As-tu oublié l’enfant que tu étais et le monstre que tu deviens chaque fois que tes émotions prennent le dessus ? As-tu oublié que sans sa magie pour servir de tampon, le jour où ta colère ou ta peine sera trop vaste pour tes seules forces, ce palais et toute la ville basse finiront au fond de l’océan ? Cette alliance a été payée au prix fort par ce royaume. Elle est gravée dans le sang de nos traités depuis ta deuxième année. Tu l’épouseras. Tu partageras son lit pour sceller la magie s’il le faut, et tu la laisseras drainer ce poison qui te dévore !

— Je n’ai pas besoin d’être sauvé par une marchandise façonnée par les TiKanouï ! rugit le prince à demi-mot, la voix vibrant d’un danger sourd.

Il détestait cette idée. Il la haïssait du plus profond de son être avant même d’avoir posé les yeux sur son visage.

Cette Ally n’était pas une femme à ses yeux : elle était le symbole vivant et ambulant de son infirmité. Elle était le rappel perpétuel qu’il n’était pas un homme capable de régner sur lui-même, mais une bête incontrôlable que l’on devait enchaîner à sa dompteuse pour éviter le massacre. On l’envoyait vers lui comme on jette une offrande expiatoire dans la caverne d’un dragon pour apaiser sa fureur.

— Tu n’as pas le luxe d’avoir une volonté sur ce sujet, tranchas le Roi d’une voix glaciale qui ne souffrait aucune réplique. La caravane royale est déjà engagée dans la vallée. Le mariage sera célébré dans l’intimité dès son arrivée au château. Prépare-toi à recevoir la Princesse Consort comme il se doit. La séance est levée.

Les conseillers n’attendirent pas que le Roi répète son ordre. Ils s’esquivèrent par la porte dérobée au pas de course, la tête basse, évitant soigneusement de croiser le regard meurtrier du jeune prince.

Seul au milieu de la vaste salle du Conseil où planait encore l’odeur caractéristique de l’eau stagnante et de l’ozone, Kassim resta pétrifié. Sa respiration était court-circuitée, hachée, sa gorge sèche malgré l’atmosphère moite qui continuait de régner dans la pièce.

La colère brûlait en lui, une colère noire, acide, destructrice, dirigée autant contre son père que contre lui-même. Il maudissait le jour où il avait poussé son premier cri, il maudissait ce sang royal corrompu par la magie des anciens, et il maudissait déjà cette fille du Sud qui traversait le continent pour venir lui imposer sa présence, son contrôle et son mépris.

savait trop bien ce qui l’attendait. Il voyait déjà le triste théâtre de sa vie se rejouer sous ses yeux. Cette fille ne serait qu’une comédienne de plus : elle arborerait une soumission protocolaire pour mieux dissimuler son dégoût, et étoufferait sa terreur sous de parfaites manières d’épouse accomplie.

Et lui, au milieu de cette mascarade, devrait supporter l’effroyable certitude d’être une fois de plus un monstre traqué, consigné dans sa propre cage dorée aux côtés de sa gardienne.

Tournant brutalement le dos au trône de son père, Kassim quitta la pièce à grands pas. Il s’enfonça de nouveau dans les couloirs sombres et humides de Sombreval, cherchant désespérément le calme de ses appartements secrets — le seul endroit où la tempête qui hurlait sous son crâne pouvait espérer trouver un semblant de répit avant l’arrivée du cauchemar.

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