Chapitre I
Kurth Wallex brisa le carreau de la fenêtre avec son coude. Le verre tomba à ses pieds sans un bruit, étouffé par l’herbe et des roses d’un mauve intense dont les pétales reflétaient les rayons de la lune. Seuls quelques morceaux churent de l’autre côté, dans une sorte de vieille église au clocher plat surplombant des arbres centenaires. À l’aide de sa lampe torche tubulaire, il créa un passage parmi les débris. Tel un crochet, il tira le matériau vers l’extérieur. Une brèche assez grande s’ouvrit pour sa silhouette petite et mince.
À l’intérieur, il balaya la pièce de son rayon lumineux. Une pièce remplie de vieux meubles poussiéreux ; des toiles d’araignées témoignaient de l’absence de passage depuis des années. Puis son regard bleu s’arrêta sur une petite étagère. Pas de poussière, pas de fils de coton. Rien. Cette petite bibliothèque étroite, haute comme un homme, était hors du temps. Parmi ses étagères, quelques livres inconnus sur lesquels Kurth ne s’attarda pas. Il en tira un hors de son nid, le feuilleta sans aucun intérêt, pouffa et le laissa tomber au sol, élevant un nuage de poussière. Il ne le remarqua pas, mais le livre chuta avec un bruit inhabituel, comme un bloc de béton.
Le voleur sortit de la pièce et traversa un couloir de pierre bleutée. Il atteignit l’autre bout et pénétra dans un atrium. En son centre, un jardin regorgeait de roses rouges, violettes, mauves, et d’autres d’un noir intense. Entre chaque zone, des sentiers de sable permettaient le passage au jardinier. La lune semblait bénéficier d’un accès privilégié à la cour centrale, cernée par des couloirs semi-fermés. D’un côté, ils donnaient accès à différentes pièces de la bâtisse ; de l’autre, des ouvertures de style baroque en forme d’arche offraient une vue sur le parterre de roses. Il nota un puits en pierre noire en son centre. Il n’était pas couvert ; un seau en bois était posé sur le rebord, relié à une grosse corde brune déroulée au sol.
Kurth commença à douter de son choix. De l’extérieur, il avait jaugé son futur butin en se basant sur la taille et la qualité de la structure, mais depuis son entrée, il n’avait rien vu d’estimable. Il traversa le jardin par un sentier droit qui offrait une traversée vers l’autre côté. Il arracha au passage une rose violette, la porta à son nez et la reniffla avec vigueur. Il éternua et la jeta au sol. Il sentit une gêne autour de l’index ; il approcha sa lampe torche et nota une piqûre et une goutte de sang. La rose l’avait blessé.
L’atmosphère était étrange : pas de bruit, pas de vent. Un calme perturbateur. Tout semblait abandonné mais maîtrisé, soigné, vivant. Il eut l’impression d’être un cheveu dans la soupe. Ici, rien ne semblait fermé à clé, ce qui l’embêtait et renforçait son idée d’un mauvais choix de proie.
Il traversa plusieurs couloirs, passant de pièce en pièce dans un vrai labyrinthe, puis il dénicha un escalier circulaire en pierre s’enfonçant dans le sous-sol. Il trouva une première pièce froide comprenant un bureau en bois massif et une machine à écrire étrange, rayonnant d’une aura de danger. Il ne s’en approcha pas. En revanche, son regard accrocha une cage de verre. À l’intérieur, sur un coussin bordeaux, reposait un gros livre à la couverture ancienne, gravée de reliques et bordée d’or. Sur la tranche, une grosse gemme blanchâtre était incrustée.
— Ah, finalement.
Un sourire se dessina sur son visage de rouquin. Il tenta un coup de coude dans la vitrine, mais il se fit seulement mal. Il attrapa une chaise en bois entre deux bibliothèques plus loin et la lança de toutes ses forces, brisant un côté de la prison de verre. Il posa ses mains sur le livre et, malgré ses gants fin de voleur, s’immobilisa un instant. Une goutte de sang jaillit de sa plaie et baigna la couverture runique. Une sensation de froid remonta ses bras jusqu’à son dos, le faisant trembler. Un silence de mort s’abattit sur lui ; pourtant, la musique des abysses battait autour de lui, comme son cœur. Il cligna des yeux et déploya toute sa force pour extraire le bouquin de son coussin. Il n’était pas lourd, mais l’arracher de là lui demanda un effort anormal.
Chose faite, il le cala sous son bras et refit le chemin inverse. Il avait froid. Il lui semblait transporter le poids d’un monde qui n’était pas le sien. Il traversa le sentier de sable parmi les roses, sans noter que celle abandonnée précédemment ne jonchait plus le sol. Il sauta par la fenêtre sous l’angoisse d’être suivi, d’avoir été pris en chasse par un monstre, un être d’un autre monde.
Il courut le long de la bâtisse, escalada le mur de béton à hauteur d’homme et sauta de l’autre côté, hors du périmètre du manoir Darkness. Sa voiture l’attendait là, quelques dizaines de mètres plus loin, le long d’un trottoir mal entretenu. Il sauta dans sa citadine cabossée et posa le livre sur le siège passager. Le volume s’enfonça étonnamment fort dans l’assise, ce qui déclencha l’alarme de ceinture. Il démarra et partit en trombe. Dans la tour, Kurth ne le vit pas, mais derrière une fenêtre à quinze mètres de haut, une figure sombre au chapeau le regardait prendre la fuite. Immobile.
La pluie s’abattit sur le village, suivie par le tonnerre et ses éclairs. Un ciel noir obstruait l’éclat de la lune presque pleine. Dans un mouvement d’angoisse, Kurth actionna ses essuie-glaces qui battaient frénétiquement d’un côté à l’autre dans un effort quasi inutile. La route longeant le village était sinueuse et glissante. Combinant ces éléments, Kurth perdit le contrôle de son véhicule. Il écarquilla les yeux, ne clignant plus, fixant le décor noir défiler. La voiture glissa vers la droite. Sans repères, il ne vit pas le fossé, ni les arbres. Il pressa la pédale de frein, trop fort. La voiture glissa de plus belle, sans un bruit. Sa tête partit dans l’autre sens, puis BOUM.
Un seul impact, puissant, stoppa net le véhicule. L’airbag éclata à temps, mais Monsieur Wallex n’était plus conscient, assommé par le choc. Pour lui, ce fut un court moment, un clignement d’yeux. Il ouvrit les paupières, mais les referma prestement. Il s’attendait à l’obscurité de la nuit pluvieuse ; c’était un soleil de plomb qui l’aveuglait. Sa tête était calée contre l’airbag, ce coussin sauveur, et pourtant il sentait tout son corps s’étirer. Il voulut bouger son bras pour protéger son regard, mais ses mains ne répondirent pas.
— Je me suis fracturé la colonne !
Ses jambes ne bougeaient pas non plus. Tout refusait de lui obéir. Il repensa un moment à l’accident. Dans un effort surhumain, avec une lenteur extrême pour que sa vue s’acclimate à la luminosité éclatante, il entrouvrit les paupières. Des yeux bleus, ceux d’un homme du Nord habitué aux climats nuageux, sensibles aux lumens du soleil brûlant des terres du Sud.
Il ouvrit la bouche d’un coup ; une chaleur bestiale s’y engouffra. Sa vue s’habitua. Les yeux à moitié ouverts, il fut pris d’une nausée, de celle que la peur procure en remontant des tripes. Il était haut placé, à environ trois mètres du sol. Devant lui s’étalait un paysage brûlé par le soleil, une terre aride et rouge parsemée d’arbres en forme de palmiers. Des gros rochers et, entre tous ces éléments, un chemin de pavés carrés à la romaine.
Il cligna des yeux. Sa bouche et sa langue lui semblaient gonflées. Sèche, sa gorge réclamait du réconfort : de l’eau. Au loin, il réussit à capter le mouvement d’une caravane commerciale, de celles qu’il avait déjà vues dans les films d’époque : un cheval tirant un chariot bâché. De l’autre côté, au maximum de ce qu’il pouvait tourner la tête sans se briser le cou, il nota une sorte de ville fortifiée. La double porte d’entrée était ouverte. À sa droite se tenait un homme en sandales de cuir remontant le long de ses tibias, portant une jupe en lanières sombres, un glaive à la ceinture et un casque de la légion à crête rouge.
Kurth secoua sa tête douloureuse, puis la laissa s’affaisser. Son menton toucha son thorax et il fut à nouveau pris de panique. Il se pissa dessus et sentit son urine descendre le long de sa jambe droite nue, glissant jusqu’à la pointe de son pied. Il se rendit compte qu’elles étaient toutes deux liées par une corde, tout comme ses bras, tendus de chaque côté. Il était crucifié à l’entrée d’un village, gardé par un homme en costume d’époque de l’Empire romain. Il voulut crier, mais la peur, la soif et la chaleur le tétanisaient.
Il profita de cette position privilégiée à l’entrée du village pour constater que le soleil tapait fort, au point de le faire délirer. Rares étaient les gens qui passaient, mais ceux qui le faisaient lui crachaient dessus, du moins essayaient. Certains lui lançaient des insultes qu’il ne comprenait pas, des injures au voleur en latin. D’autres encore lui balançaient des pierres ramassées à même le sol. Il s’évanouit sous la chaleur accablante qui frappait de plein fouet sa tête et son corps nu, hormis un pagne couvrant son bassin.
Il ne se rendit pas compte des heures qui s’écoulèrent. Quand il rouvrit les yeux, il vit un homme en noir dans l’ombre de la nuit, coiffé d’un chapeau foncé à large bord. Son visage était dissimulé par une ombre constante.
— Où suis-je ?
La voix n’était qu’un murmure qui grattait la gorge, mais l’étranger ne lui répondit pas. Il se tenait sur une échelle de bois, un couteau à la main rutilant sous la lune. Une lune grosse et puissante.
— Où suis-je !
— Shhh… Ils vont t’entendre.
L’homme au chapeau coupa d’abord les liens des pieds, puis s’occupa de ceux des poignets, un à la fois, en déplaçant son échelle. Quand il coupa le dernier lien retenant Kurth à la croix de bois, celui-ci chuta. L’inconnu le rattrapa au vol, l’accueillit sur son épaule, descendit l’échelle et le bascula sur le sol de terre.
— Merci…
— …
— Merci… Mais où suis-je ?
— Tu m’as volé… Maintenant, tu es maudit.
— Quoi ?
— Et… fit l’inconnu d’une voix apaisante, tu es à Romanuxa.
![The Moon's Weapon : the cursed mate [ MOVING TO GALATEA]](https://cdn-gcs.inkitt.com/vertical_storycovers/ipad_123f31099804e79c6de11657975bcaae.jpg)







