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Lave & Corail

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Summary

Un héritage après un refus de se marier. Un atoll du Pacifique Sud. Un club très, très, très privé.

Status
Ongoing
Chapters
2
Rating
n/a
Age Rating
18+

00 L'héritage scellé


Déjà, fêter mes trente ans n’a rien d’une victoire, mais sonne plutôt le glas de ma tranquillité.

Car oui, être l’héritière du leader mondial des clubs de vacances aussi huppés que privés s’assortit de devoirs que mon patriarche, mon grand-père en l’occurrence, ne cesse de me rappeler.

Et enfer et damnation, la célébration qu’il a jugé bon de me présenter comme une surprise d’anniversaire était un rendez-vous arrangé.

Y aller en étant un minimum préparée n’aurait pas évité le désastre qui s’en est suivi.

L’heureux élu, le champion de Rodrigo, n’était autre que mon prof d’université.

Pas l’unique, non, mais j’avais le déplaisir de me souvenir de lui. Car comment oublier un évanouissement au tableau lors de l’examen oral ? C’était ça ou vomir, tant son haleine était fétide. J’ai cru que feindre une perte de connaissance était préférable.

Grossière erreur.

Il l’a remarqué et m’a forcée par la suite à passer l’examen assise face à lui, ses genoux frôlant les miens durant tout l’entretien.

Inutile de le décrire physiquement. Tout ce qui a vingt ans de plus que moi est hors de propos de toute façon, surtout quand je considère que l’espérance de vie reste défavorable aux hommes.

Autant dire qu’une union avec un tel homme, même s’il avait de beaux restes — ça aurait pu aider, au moins un peu —, se résumerait à devenir une femme au foyer qu’il farcirait comme une dinde chaque soir afin d’obtenir un héritier sans délai.

Vu le guet-apens organisé, battre en retraite n’était pas la solution. Mais une petite voix en moi me criait que son haleine, dix ans plus tard, devait être pire qu’à l’époque. Tout vaudrait mieux que cela.

Je scanne l’espace entre l’entrée du restaurant et la table. Il y a bien d’autres clients entre lui et moi, mais je préfère éviter les dommages collatéraux de ma vie sentimentale inexistante et parfaite ainsi.

Le bar ? Si je les contourne par l’autre côté, c’est risqué, surtout que j’arriverais directement sur lui. Et s’il se lève pour un câlin totalement déplacé en souvenir du bon vieux temps ? Non, non, non, pas moyen.

Il me reste donc l’attaque frontale, la ligne droite assumée. J’y vais avec l’aplomb de toute ma lignée.

Mais quand il tend la main pour saisir la mienne, un réflexe de survie me fait esquiver sa manœuvre. C’était sans compter sur la bouteille de vin déjà mise à décanter et donc ouverte. J’en heurte le goulot et elle décolle de la table sous le choc. Le liquide vermeil brille sous l’éclat des bougies. Je suis toute à contempler la beauté du chaos improvisé et ne remarque ni ses yeux éberlués ni sa main qui se porte à sa poitrine.

Je me tourne déjà pour appeler un serveur afin d’éponger le carnage.

Et tout s’enchaîne. L’employé accourt, se précipite vers Prof et desserre sa cravate. Mais c’est quoi, ce délire…

Avec le recul, j’aurais dû comprendre que ce vin était un millésime d’exception, sans doute choisi autant pour afficher son standing que pour m’impressionner. Son cœur n’a pas supporté de le voir voler sans cérémonie et, pire encore, de me voir admirer sa chute aussi théâtrale que magnifique.

Je ne suis pas restée assez longtemps pour qu’on me propose de l’accompagner dans l’ambulance. J’ai très courageusement pris mes jambes à mon cou et veillé à ne surtout jamais me retourner.

Évidemment, mon téléphone vibre dans ma poche alors que je regagne la maison. C’est un texto de mon cher grand-père. Bien sûr, il est déjà au courant.

Il me convoque chez son notaire une demi-heure plus tard.

Prof serait-il mort ?

Même si c’est le cas, pourquoi aller chez le notaire des Amutu ? Il n’aurait pas fait de moi sa légataire universelle avant notre union, de toute manière. À quel titre, alors ? L’unique étudiante tombée en pâmoison devant son charme au tableau ? Je m’égare, mais il aurait bien pu dépeindre l’accident de la sorte pour soigner son ego blessé dix ans plus tôt.

Je sens que je ne suis pas au bout de mes surprises.

Je n’ose imaginer ce qui m’attend pour le jour de mes quarante ans. Je place déjà la barre très haut sans même avoir atteint la dizaine dorée pour les hommes et censée marquer le début de la chute pour les femmes.

Finalement, je suis une experte. J’ai inversé les rôles avec plusieurs années d’avance.

J’arrive au bureau du notaire légèrement en avance, ce qui est parfaitement à l’heure au sens de Rodrigo, déjà sur place.

Il m’invite à m’asseoir sans même un bonjour. Cette chaleur d’iceberg dans la famille… Tu m’étonnes que les glaciers fondent, ils sont détournés vers les villas des Amutu.

Son visage ne laisse rien transpirer, au propre comme au figuré. Logique, il est parfaitement réfrigéré.

Le notaire, par contre, semble agité, presque fébrile, et la rougeur de son visage le trahit encore plus que ses mains tremblantes. Je me surprends à imaginer un gobelin avec ses longs doigts presque crochus et ses ongles soigneusement manucurés. Quelque chose en lui sonne faux. Ou alors je projette mon propre stress.

Ai-je vraiment tué Prof ? Enfin, le vin, pas moi, et c’est lui qui l’a choisi de toute façon. Ce n’est pas comme si je l’avais étranglé pour ne plus devoir respirer l’air vicié par sa putréfaction avancée.

Il finit par s’adresser à moi.

— Mademoiselle Amutu, me confirmez-vous que vous avez bien atteint l’âge de trente années accomplies ?

Quelle étrange manière de poser la question.

— Oui, ce jour est celui de mon trentième anniversaire.

Ensuite, il se tourne vers mon grand-père.

— Monsieur Amutu, attestez-vous qu’aucune procédure visant à unir votre unique héritière à un prétendant n’est encore en cours à l’heure où nous parlons ?

Mon sang ne fait qu’un tour.

Il avait donc passé un accord tacite avec Prof pour m’offrir en mariage ? Fichtre, l’époque Joseon ne serait donc pas révolue ?

Rodrigo ne prend même pas la peine de répondre. Il se contente de hocher la tête.

Mais je rêve.

Ça me pendait au nez. Il était vraiment prêt à me vendre au nom du saint Procréateur ?

Le notaire enfile des gants blancs.

Mais que se passe-t-il réellement ici ?

Aucune chance que mon patriarche de marbre me donne le moindre indice. Une statue aurait davantage d’expression faciale.

Il sort un petit coffre qui semble terriblement ancien.

Je regarde Rodrigo, qui soupire. C’est quoi, ce soupir ? Une folle impatience traduite en retenue Amutu maîtrisée ? L’admission que, pour une fois, il n’a aucune idée de ce qui m’attend ? J’ai de gros doutes.

Heureusement, le gobelin parle de nouveau. Ça m’évite d’extrapoler davantage.

— Les conditions de succession étant remplies après trois siècles de lignée ininterrompue, je procède à l’ouverture du sceau Amutu.

Mais de quoi parle-t-il ? Trois cents ans de quoi ?

Il brise effectivement le sceau apposé sur le coffre et en retire un parchemin usé.

— Je vais maintenant lire le document constituant l’héritage dont Mademoiselle Elle Amutu, ici présente, entre en possession.

Mais j’hérite de quoi ? Personne n’est mort. Enfin, je crois. Je n’y tiens plus.

— Le professeur Legrand est décédé ?

Mon grand-père pose une main sur mon avant-bras et me regarde sévèrement. Je suppose qu’il me l’aurait dit.

Le notaire reprend.

— Lorsque seul un héritier survivra

Et la trentaine atteindra,

Nulle descendance ou alliance ouvrira droit.

Oh poukram… Ça pue. Il parle vraiment de moi, là. Je coche toutes les cases.

— Mademoiselle Amutu, vous héritez du club Savage Eden, dans le Pacifique Sud. Un avion privé vous y emmènera sous vingt-quatre heures. Inutile de faire vos bagages. L’île pourvoira à tout ce qui vous sera utile dans votre nouvelle vie.

— Quoi ? Quand vous dites que j’hérite d’un club, vous parlez en fait d’un exil forcé…

Mon grand-père se tourne vers moi et plonge son regard, si semblable au mien, dans mes yeux.

— Elle, c’est ta destinée. Je n’en sais pas plus. Mais c’est ainsi depuis des siècles dans la famille.

— Mais… ma vie…

— Elle t’attend là-bas, sans plus aucune menace de mariage contre ta volonté.

— C’est ta façon de me dire que j’y gagne ? Une cage dorée au milieu du Pacifique pour éviter un oui forcé ?

— C’est à toi de le découvrir.

Prof n’est peut-être pas mort, mais mon libre arbitre, lui, vient officiellement d’être enterré.

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