Chapitre 1
Joe
Ma tête explose quand j’entends hurler dans le dortoir.
― Allez, debout les mômes ! On a du boulot !
Je me retourne contre le mur de ma couchette en râlant.
― Merde, Hank ! Crie pas si fort, j’ai mal au crâne.
Le vieux éclate de rire et me lance un truc.
Qu’est-ce que c’est ? Il est sérieux, lui ?! Il vient de me jeter un petit pain.
― La prochaine fois, tu réfléchiras avant de te saouler avec les dames du ranch. Tu savais très bien que, ce matin, on doit cravacher pour terminer plus tôt.
Je me redresse trop vite. J’ai mal au cœur. Je mange quand même la brioche. Ça fait passer le goût horrible que j’avais dans la bouche. Je secoue Sam. C’est pas possible d’avoir le sommeil aussi lourd, alors que Hank fait le café avec la discrétion d’une locomotive dans un tunnel : chaque bruit me vrille les tympans.
― Sam ! Bouge-toi, bon sang !
― Hummm !
― Lève-toi, bordel ! Je vais pas me cogner tout le taf avec le vieux grincheux.
Sam se tourne enfin et vire sa couverture. Je détourne les yeux en soupirant.
― T’es obligé de dormir à poil ?
― Tu dis ça par jalousie.
― N’importe quoi. J’ai plus de muscles que toi depuis qu’on est gosses.
Je me lève en serrant les dents. Je m’habille vite fait. Je jette son jean à Sam.
― Glisse ton petit cul là-dedans et rejoins-moi aux écuries. Je dois parer le cheval de Betty.
― Merde ! Tu sais qu’il me fout les jetons.
― Arrête ton cinéma. Blacky est vieux et fatigué. C’est un miracle qu’il soit encore de ce monde.
― Ouais, ben moi, je dis que c’est le venin qui l’entretient.
Hank finit son café.
― Je dois prendre ça pour moi aussi ?
Je passe à côté de lui et lui frotte le dos.
― Non, toi, c’est ton caractère adorable.
Je m’éloigne en gloussant.
― Un peu de respect, Doc. Je pourrais être votre grand-père à tous les deux.
Je vide ma tasse d’un trait. Que le ciel bénisse le café.
― Je sais, Hank. Justement, j’oublie pas ce que je te dois.
La matinée défile à toute vitesse. Nous réussissons à boucler le programme. Je repasse au dortoir pour faire un brin de toilette. Je veux être propre pour Emily.
Dans la cuisine de Betty et Théo, mon ventre, ce traître, gargouille bruyamment à cause de l’odeur délicieuse de rôti qui embaume la maison. Emily, ma Lily jolie, me taquine pour ça.
Les pièces bourdonnent d’activité, chacun fait quelque chose : Hank installe les rallonges de la table, Théo prépare la nappe, Sam vole des patates dans la casserole et se brûle. Bien fait. Je me propose pour dresser le couvert avec Emily.
Je pose la dernière fourchette quand j’entends une voiture se garer devant. L’instant d’après, Cole et Wes entrent sans frapper. Blackwood, c’est aussi chez eux.
Evy suit, au bras d’un homme que je ne connais pas. Son regard est doux et observateur. Evy nous embrasse, Emily et moi, puis nous présente son ami.
― Drew Collins, mon ami de Denver et mon associé au cabinet.
Il nous adresse un sourire charmant et me serre la main. Evy ajoute :
― Drew, je te présente Emily Gibbons. Elle est étudiante en droit et assiste son grand-père Edgar, l’avocat des Blackwood et des Banks, dit-elle en donnant un coup de hanche à Cole qui rouspète un peu.
― Et voici Joe, génie en soins vétérinaires, qui s’occupe de toutes les bêtes du ranch.
― Enchantée, Drew, tout le monde m’appelle Lily ici.
Je rougis un peu devant le compliment de la compagne de Cole. Cela fait un an que je la connais et Evy est toujours impressionnée par mon talent avec les animaux. Pour moi, c’est normal : j’ai toujours vécu dans une ferme.
― Salut, Drew, appelle-moi Joe ou Doc.
Betty surgit et nous pousse vers nos places en agitant sa cuillère en bois.
Le repas est bruyant et convivial, comme d’habitude. La cuisine d’Emma et Betty est délicieuse. Je me sers plusieurs fois. Hank me file une bière à chaque fois qu’il en ouvre une pour lui. Il me connaît bien. Il sait que je ne me laisserai pas distancer.
Michelle s’esquive plusieurs fois pour vérifier que les jumeaux de Betty et Théo dorment bien. Elle prend son rôle de baby-sitter très à cœur. Y a des chances qu’elle veuille travailler en puériculture à la fin du lycée.
Emily est très silencieuse. Trop. Je sais qu’elle est inquiète pour la blessure de Tim. J’ai tenté de la rassurer hier soir : il est plus résistant qu’elle ne pense. Mais il est surtout aveugle. Comment ne peut-il pas voir comment elle le regarde ? Je souris intérieurement. De qui je me moque ? J’ai le même regard envers elle.
À la fin du déjeuner, je capte des regards appuyés entre Hank, Théo et monsieur Zack. Je comprends pas trop. Merde, que préparent les boss ?
Monsieur Zack tousse un peu fort. Nous comprenons tous qu’il va annoncer quelque chose.
― Maintenant que Betty a repris le ranch en main, je vais pouvoir me consacrer à mes petits-enfants et à ma charmante future épouse.
Toute la table sourit tandis qu’Emma pique un fard et lui tape sur le bras.
― En bref, je prends ma retraite et je dois choisir un successeur.
Merde.
Il poursuit.
― J’en ai bien discuté avec mon fils. Théo et Betty sont désormais les patrons de l’entreprise Green-Blackwood, ça n’a pas de sens de nommer mon fils premier contremaître.
Je regarde Hank en souriant. Mais il me fait « non » de la tête. Hein ?
Betty prend la parole :
― Nous sommes tous les trois d’accord pour choisir Joe Pierce comme nouveau contremaître.
Je m’étouffe avec ma bière.
― Quoi ? Moi ? Mais Sam est arrivé avant moi.
Betty me sourit.
― Oui. Mais toi, tu es capable d’évaluer au premier coup d’œil la santé et la valeur d’une bête, vache ou cheval. C’est toi que je veux pendant les ventes. Sans vouloir te vexer, Sam.
― Y a pas de mal, madame Betty. Suis pas fâché de laisser cette responsabilité à Joe. J’ai aucune envie d’affronter les requins en salle des ventes.
J’ouvre et je referme la bouche plusieurs fois.
― Je... je... C’est un honneur. Merci de votre confiance.
Toute la table applaudit. Cole et Wes sifflent. Hank se marre et lève sa bière vers moi.









Ah cet univers !
C'est en lisant qu'on se rend compte à quel point ça nous avait manqué !
Je suis tellement contente que tu reprennes <3