Chapitre 1: le départ
C'est le grand jour. On est enfin prêtes.
Voilà au moins dix ans qu'on ne s'était pas retrouvées pour voyager toutes les trois. L'excitation est à son comble. Pour marquer le coup, nous avons réservé une suite : des chambres adjacentes et une salle de bain chacune pour conserver un peu d'intimité tout en restant ensemble.
Comme dix heures de trajet nous attendent, nous prenons le départ au cœur de l'obscurité.
Pendant les premiers kilomètres, les bavardages vont bon train. On se remémore les souvenirs d'enfance, nos rires d'avant. Puis, le sommeil finit par nous rattraper tour à tour, au rythme du passage des conductrices.
Lorsque je m'endors, une vague de bien-être m'enveloppe. Une sensation oubliée depuis bien longtemps, bercée par la présence rassurante de mes deux meilleures amies, Joy et Ange.
Mais l'apaisement est de courte durée.
Je me réveille en sursaut, le souffle court, les yeux noyés de larmes. Un frisson d'angoisse me traverse. Ange se retourne immédiatement vers moi :
— Ça va ?
Non. Plus rien ne va.
Encore ce même cauchemar. Depuis ce drame, monter à bord d'un véhicule après le coucher du soleil est devenu un calvaire. Le sommeil m'échappe et, dès que je ferme les yeux, l'horreur refait surface. La mémoire de ce moment où mon monde s'est effondré.
J'ai tout organisé pour que ce séjour se passe au mieux, mais il en faudra davantage pour effacer le passé. Ce même passé qui m'a brisée et qui motive ma présence ici aujourd'hui.
Impossible de me rendormir. Le regard fixé sur l'asphalte, je regarde le paysage défiler en silence.
Pour faire ce trajet, nous utilisons mon nouveau véhicule : une BMW X2 rouge toutes options, aux vitres arrière teintées. Commandée un an auparavant — bien avant le drame —, je ne l'ai réceptionnée que la semaine dernière et ne l'ai testée que sur de courtes distances diurnes. C'est la raison pour laquelle mes amies ont pris le premier relais.
Au petit matin, je prends enfin le volant. Plus que deux heures avant d'atteindre l'hôtel. Deux semaines de vacances s'offrent à nous.
Rien que pour nous.
Nous arrivons enfin à destination, au cœur d'un petit village perché. L'hôtel est gigantesque : plusieurs piscines dont une couverte, un espace spa, des toboggans, une salle de sport et même un cinéma... Le cadre parfait pour se relaxer entre amies. Nous avons fait exprès de partir en fin de saison pour éviter la cohue.
Pourtant, en franchissant le hall, nous constatons qu'il y a encore beaucoup de monde entre les départs et les arrivées. Nous nous dirigeons vers la réception.
— Bonjour, je suis madame Élisabeth Nico. Nous avons réservé une suite avec trois chambres.
La réceptionniste tape sur son clavier, sourit, puis fronce les sourcils.
— Un instant, je vérifie... C'est bizarre, je ne trouve pas votre nom dans les réservations.
Un froid s'installe.
— Je vais me renseigner auprès de mon supérieur, ajoute-t-elle avant de s'éloigner.
Son absence me semble durer une éternité. Je me tourne vers mes amies, amère :
— Joy... À quoi je pouvais m'attendre ? Je crois que ma poisse m'a encore suivie cette année.
— Arrête, ne vois pas le mal partout, il y a sûrement une explication... tente de me rassurer Joy.
La réceptionniste revient, l'air embarrassé :
— Excusez-moi mesdames. Suite à un bug informatique, votre réservation a été annulée. Malheureusement, un séminaire commence aujourd'hui et, bien que ce soit une période plus creuse, toutes nos chambres sont complètes.
La colère monte d'un coup.
— Vous voulez dire qu'on vient de faire dix heures de route pour s'entendre dire qu'on n'a nulle part où dormir ? Ça fait plus de six mois qu'on a réservé !
Mon ton monte malgré moi. Autour de nous, quelques clients se retournent, agacés. J'entends des murmures, des gens qui chuchotent qu'il n'y a pas de quoi se mettre dans un tel état. Mais ils ne savent rien. Ils ne connaissent pas la raison de ce voyage. Pour moi, ces vacances étaient vitales. Je sens le rouge me monter aux joues et la rage m'envahir.
— Qu'est-ce que vous regardez ? fusillé-je du regard les curieux. Si vous étiez à ma place, vous feriez pareil !
— Éli, calme-toi, intervient Ange en posant une main apaisante sur mon épaule. On va trouver une solution. Il y a toujours une solution.
— Merci Ange... Mais je ne sais pas ce que j'ai fait dans une vie antérieure pour que le karma m'en veuille autant.
— Il y a toujours une raison, murmure-t-elle. Tu le découvriras bien assez tôt.
Pendant qu'Ange essaie de tempérer la situation, mon regard balaie machinalement le hall bondé. Soudain, au milieu de la foule, une silhouette attire mon attention. Mon cœur rate un battement. J'ai l'impression de reconnaître quelqu'un... Mais la personne se déplace trop vite et disparaît aussitôt derrière une colonne, me laissant dans le doute le plus total.








