Chapitre 1
AMAYA
La basse traverse le sol avant même d’avoir franchi les portes capitonnées. Lina me serre le poignet à me couper le sang, les yeux brillants d’une excitation mêlée de panique. Dans nos sacs, nos fausses cartes d’identité brûlent le cuir. Deux ans de plus sur un bout de plastique mal imprimé — le sésame pour traverser la frontière de l’ennui. Un sésame qui nous a tout de même coûté, au début des vacances, la somme de 50 euros chacune auprès du frère d’une copine.
La carte passe une fois sur deux. Quand ça rate, on nous la rend sans faire d’histoires.
Ce soir, nous allons donc tenter notre chance au Renégat, une boîte-bar du nord de la ville. Pas la mieux fréquentée, mais ma meilleure amie et moi sommes bien trop curieuses pour nous arrêter à une simple réputation.
J’ai presque dix-huit ans et Lina vient d’avoir ses dix-sept ans. On se connaît depuis la primaire. Nous nous surnommons l’équipe de choc, toujours prêtes à nous amuser et à faire des rencontres. Lina espère se trouver un copain qui change un peu des lycéens, et moi… je la suis dans ses délires, qui me permettent de lâcher prise avant le grand bain des études.
Les cours reprennent d’ici quelques jours et, pour elle comme pour moi, ce sera la fin des soirées débauche et le début des révisions. J’entre en première année à la faculté de droit, poussée par mon père plus que par mes propres convictions. Devenir avocate n’a jamais été mon rêve : je ne vois vraiment pas l’intérêt de passer ma vie à défendre des ordures.
Pour l’occasion, j’ai mis une tenue un peu trop sexy à mon goût. Mon père n’a rien dit en me voyant sortir, donc j’imagine que ma mini-jupe moulante ne lui a pas parlé plus que ça ; sinon, il m’aurait obligée à aller me changer. J’ai caché mon top argenté sous une veste restée chez Lina, car ce soir, je dors chez elle !
On avance en riant comme deux folles, et c’est là que je le vois pour la première fois. Il semble attendre contre le mur. Du haut de ses un mètre quatre-vingt-cinq, il impose un calme inhabituel au milieu du chaos. Il a tout au plus vingt-quatre ans, des cheveux châtains légèrement ondulés lui tombent sur le front et encadrent des traits taillés au couteau. Mais ce qui me stoppe net, ce sont ses yeux : d’un bleu-gris acier, si perçants qu’ils semblent me transpercer.
Il me regarde de la tête aux pieds, me laissant cette sale impression d’être nue. Lina le remarque elle aussi.
— T’as un ticket, on dirait, murmure-t-elle. — Tu rigoles ? Trop vieux pour moi. — Oh, il n’a pas vingt-cinq ans, n’exagère pas ! — Pas mon style. — Moi je ne dis pas non, s’il me dit oui, ricane Lina en riant un peu trop fort.
Il plisse les yeux en nous fixant.
— Arrête, Lina. On dit qu’il y a des mecs chelous dans ce bar ! Lina repousse l’une de ses mèches blondes derrière son oreille. — Des gars louches, il y en a partout. Mais lui, il est vraiment pas mal.
On passe devant lui. Lina lui adresse un sourire auquel il ne répond pas. On sort nos cartes en les regardant une dernière fois, priant pour que ça passe.
— Respire, murmure Lina en réajustant son haut. Ils ne vérifient jamais vraiment. En plus, regarde le portier… Je suis sûre qu’il ne sait même pas lire. Tout dans les muscles, rien dans la tête, c’est ce qu’on dit !
Le portier ressemblait à une ombre massive sculptée dans le néon rouge du Renégat. Un néon au grésillement sourd, presque électrique, qui donne au hall une allure d’antichambre poisseuse. L’endroit ne ressemble en rien aux boîtes classiques du centre-ville : pas de miroirs dorés ni de banquettes en velours, mais une lumière rauque, des volutes de fumée lourde et un son sourd qui fait vibrer la cage thoracique.
— Vos pièces.
La voix du videur, Rachid, tombe, sèche, sans le moindre regard amical. Lina tend la sienne la première, les doigts légèrement tremblants, en affichant son plus beau sourire de fille sûre d’elle. Le colosse la scrute sous la lumière crue d’une lampe de poche, repasse son pouce sur le coin plastifié, puis son regard glisse vers elle.
— Toi, dehors.
Le sang de Lina se vide d’un coup. — Pardon ? J’ai dix-huit ans et le droit d’entrer ! Monsieur, regardez bien la date, la photo… C’est ma carte, je vous jure que… — J’ai dit dehors. Plastique trop fin, photo mal centrée. Tu penses vraiment que c’est mon premier soir ?
Il attrape Lina par le coude avec une poigne d’acier pour la reconduire vers le trottoir. Paniquée, je fais un pas en arrière pour la suivre, prête à abandonner l’aventure. Ma carte ne va pas passer non plus et je n’ai aucune envie d’énerver ce molosse.
Le videur pousse Lina un peu plus loin et revient vers moi pour me prendre ma carte des mains, l’examinant comme si sa vie en dépendait.
— Laisse-la tranquille, Rachid. Elle est avec moi.
La voix vient de l’homme aux yeux bleus qui n’a cessé de nous observer.
— Elle n’a pas l’âge, Grégory, réplique Rachid. La gamine s’est foirée sur son faux papier. — La blonde peut partir si tu veux, dit Grégory d’un ton neutre en désignant Lina d’un mouvement du menton. Mais celle-ci rentre. C’est le bar de mon cousin, je gère.
Lina me jette un regard horrifié, partagée entre la peur et le sentiment de trahison, avant de protester. Mais la porte lourde se referme sur elle sans ménagement, étouffant au passage les bruits de la rue.
Je me retrouve seule dans le sas, le cœur battant à tout rompre face à cet inconnu qui vient de régler mon sort d’un simple mot. Je réajuste mes boucles brunes frisées qui me tombent sur les épaules et ancre mes yeux noirs dans les siens, remplis d’une défiance immédiate.
Grégory s’approche d’un pas lent, me détaille de la tête aux pieds sans le moindre sourire, puis se penche légèrement vers moi pour couvrir le vacarme de la musique :
— Tu devrais faire plus attention à la qualité de tes faux papiers, jeune fille. Suis-moi. — Mes papiers ne sont pas faux, et ceux de ma copine non plus ! répliquai-je sans bouger d’un pouce.
Un léger sourire étire ses lèvres, un sourire d’une assurance arrogante qui m’agace aussitôt. Il tend une main ferme vers moi.
— Montre. Et si tu me mens, mon cousin te montrera ce qu’on fait aux petites filles ici.
Je déglutis d’un coup, la gorge sèche. — Je vais plutôt rentrer, ce sera mieux, répondis-je sans ouvrir mon sac. Sans mon amie, ce sera moins drôle !
Il laisse échapper un petit rire sombre. — La petite fille prend la fuite ? — Pas du tout. Mais ma copine est seule dehors, et… — Et ? — Ce n’est pas le meilleur quartier de la ville. — Il fallait réfléchir avant de venir. Donne-moi ta carte, à présent.
Tout en me parlant, il fait un pas de plus vers moi, imposant et intimidant.
— Je vais partir, insistai-je en reculant d’un millimètre. — Ta carte. Je ne me répète jamais plus de deux fois.
Il me fixe intensément, son regard bleu plongé dans le mien, sûr de lui et dominant. Face à lui, malgré la colère qui me brûle, je sens mes jambes se dérober, devenant molles comme du caramel prêt à fondre sous la chaleur.
Sous la pression de son regard bleu glacier, mes mains se mettent à trembler. Je compte remettre la carte dans mon sac pour prendre la fuite, mais l’inconnu ne m’en laisse pas le temps. D’un mouvement sec et précis, il me l’arrache des mains.
— Hey ! Rendez-moi ça ! protestai-je, la voix haute et crispée par la colère.
Sans même me répondre, il fait pivoter le bout de plastique entre ses doigts longs et agiles, l’examinant sous la lumière blafarde du néon avant de replanter ses yeux perçants dans les miens. Un petit rire sombre et moqueur s’échappe de sa gorge.
— Dix-neuf ans ? Et née à Brest ? Tu n’as même pas l’ombre d’un accent.
Il se tourne vers le couloir sombre menant aux bureaux et appelle d’un ton parfaitement tranquille :
— Malik ! Viens voir deux minutes.
Quelques secondes plus tard, la porte en bois massif s’ouvre dans un grincement sur une silhouette impressionnante. Le cousin. Une armoire à glace d’au moins trente-cinq ans, des bras larges comme des troncs d’arbres sous un t-shirt noir tendu, le crâne rasé et un air sombre à couper au couteau. Il s’arrête devant moi, croise ses bras imposants sur sa poitrine et me détaille de la tête aux pieds. Son regard lourd et pesant me donne immédiatement des sueurs froides.
Grégory lui tend mon faux papier avec un petit sourire en coin. Le molosse jette un œil au bout de plastique, puis ses sourcils épais se froncent.
— Qu’est-ce que je fais de toi ? gronde le cousin d’une voix de rocaille qui couvre la basse. J’appelle tes parents ou je te colle une fessée direct ? Parce que si les flics débarquent à cause d’une gamine avec des faux papiers en carton, je me fais fermer la boîte et je perds tout !
Malik se tourne vers Grégory, le regard noir :
— D’abord, quel est l’abruti qui t’a laissé rentrer ? — C’est moi, j’ai fait confiance, répond Grégory en haussant légèrement les épaules, les mains enfoncées dans les poches de son blouson en cuir. — Je t’ai déjà dit mille fois qu’il ne fallait pas ! Et le videur, il a dit quoi ? — Il n’a rien dit, j’ai dit que je gérais.
Malik affiche alors un sourire carnassier, découvrant ses dents dans une grimace intimidante. De mon côté, je sens tout le sang de mon visage se vider d’un coup. Je reste incapable de sortir le moindre mot, la gorge totalement nouée par la panique.
— Alors je te laisse gérer, reprend Malik d’un ton sec. Moi dans ces cas-là, cousin, je te jure que je laisse le choix : les parents ou la trempe. Et crois-moi, je rigole pas. En plus, elle vient faire quoi dans un bar comme le mien… t’es une prostituée ? — Ça va pas ! criai-je en faisant un bond en arrière, scandalisée.
Il m’inspecte à nouveau du regard, s’arrêtant sur mon top brillant et mon bas moulant.
— Et cet accoutrement, c’est pour quoi ? Ton père sait que tu sors comme ça ? Parce que tu serais ma fille…
— Laissez-moi rentrer chez moi ! me précipitai-je de couper, la voix tremblante. Je ne le referai plus !
La panique pure m’envahit. S’ils appellent mon père, je suis morte. Ma fête d’anniversaire va sauter, ma liberté va voler en éclats et je vais me retrouver cantonnée toute l’année au trajet fac-maison, maison-fac, sans aucun droit de sortie.
— Alors, tu as choisi ? insiste le cousin en faisant un pas vers moi. J’appelle papa ou on te rougit les fesses pour t’apprendre à être prudente ?
L'homme ou plutot le salaud qui m'a laissé entrer, laisse échapper un rire franc, visiblement très amusé par mon désarroi. Il s’adosse contre le mur, plante son regard bleu dans le mien et me lance un clin d’œil provocateur avec un sourire presque moqueur :
— Pour la fessée, je la donne sans souci, cousin.
C’est la goutte de trop. Mon cœur fait un bond dans ma cage thoracique. Prise d’un réflexe de survie, je ne cherche même pas à négocier ma carte. Je pivote sur mes talons et m’élance à toute vitesse.
— Hé ! Attends ! crie la voix du salaud derrière moi.
Je n’écoute rien. Je pousse brutalement la porte battante qui mène à la salle principale.
La foule est dense, la musique électro tape dans les caissons à m’en donner le tournis, et des lasers balayent l’obscurité.
Je joue des coudes, bousculant des gens au passage qui me lancent des injures étouffées par le son. Mes talons glissent sur le sol poisseux, mes boucles me battent le visage, mais je ne regarde pas en arrière.
Je fonce vers l’enseigne néon indiquant la sortie de secours comme s’il y avait le feu, l’esprit obnubilé par une seule idée : fuir cet endroit et ces deux mecs complètement fous.
Je pousse la porte de secours d’un coup de foule, le cœur au bord des lèvres. L’air frais de la nuit me fouette le visage et j’avale une grande bouffée d’oxygène, le corps encore vibrant des basses du Renégat.
Sur le trottoir, Lina est plantée là, les bras croisés, le visage décomposé par l’inquiétude et la colère.
— Amaya ! Mais tu fous quoi ? J’ai cru qu’ils t’avaient séquestrée ! C’est qui ce mec ? Il t’a fait quoi ?
— On se tire, tout de suite ! crachai-je en l’attrapant par le bras pour l’entraîner vers l’avenue. direction le métro.
Je jette un coup d’œil affolé par-dessus mon épaule, persuadée d’avoir le salaud ou son molosse de cousin sur mes talons. Mais la lourde porte en métal reste fermée.
Pendant tout le trajet du retour en métro, Lina ne cesse de me poser des questions. Je lui raconte l’histoire à demi-mot, dissimulant la partie la plus humiliante de l’échange. La fausse carte est perdue, volée par ce type aux yeux bleus trop sûr de lui. Une preuve matérielle de ma bêtise qui dort désormais dans la poche de son jean. Mais au fond, je me rassure : la ville est grande, l'adresse était une fausse, et les chances que je croise à nouveau la route d’un type de vingt-quatre ans qui traîne dans des boîtes louches du nord de la ville sont strictement égales à zéro.








