Chapter 1 : bande 1 face A
L’homme en face de moi a étranglé sa femme pendant quarante secondes, et il attend que je lui dise qu’il est quelqu’un de bien.
Il ne le formule pas comme ça. Personne ne le formule comme ça. Serge Vaudran a quarante-quatre ans, des mains de carreleur, une chemise que quelqu’un a repassée pour lui avant le parloir, et il me raconte depuis vingt minutes une histoire dans laquelle il n’apparaît jamais au présent. Ça a dérapé. Il y a eu de la casse. On s’est retrouvés par terre. Sa vie est un enchaînement de phénomènes météorologiques.
Je ne prends pas de notes. Je ne prends jamais de notes pendant un entretien — un stylo qui bouge, c’est une récompense, et les gens comme Vaudran apprennent en trois minutes quelles phrases font bouger le stylo. Ils vous servent ensuite celles-là toute la matinée. À la place, je pose sur la table un petit enregistreur noir, je le mets en marche devant eux, et je les laisse s’habituer à sa présence. Au bout d’un quart d’heure, ils l’oublient. La voix, elle, n’oublie rien. Elle garde les hésitations, les reprises de souffle, l’endroit exact où le débit s’accélère parce que le mensonge est arrivé plus vite que prévu.
— Elle avait bu, dit Vaudran.
Il me regarde. Il attend.
Je ne réponds rien. Le silence est mon seul outil coûteux : il faut le payer soi-même, en inconfort, et il faut tenir plus longtemps que l’autre. Douze secondes, en moyenne. Vaudran tient dix-neuf. C’est un bon score. Les gens honnêtes tiennent moins longtemps, parce qu’ils n’ont rien à surveiller.
— Enfin, elle avait pas bu, se corrige-t-il. Elle avait pris ses médicaments avec un verre. C’est pas pareil.
Voilà. Il vient de me donner ce que je suis venu chercher, et il ne le sait pas. Ce n’est pas l’aveu, ce n’est pas le remords, ce n’est même pas le détail matériel. C’est la correction. Il a rattrapé sa phrase parce qu’il a entendu, une demi-seconde trop tard, qu’elle rendait sa femme responsable de façon trop visible. Il surveille son récit de l’extérieur. Il sait ce qu’il faut dire, il sait ce qu’il ne faut pas dire, et il n’a aucune idée de ce qu’il ressent.
Ce n’est pas de la culpabilité. C’est de la maintenance.
Je baisse la voix d’un demi-ton et je ralentis. C’est machinal ; je le fais quand quelqu’un se contracte, et ça marche à tous les coups. Les épaules de Vaudran descendent de deux centimètres et il expire par le nez sans s’en apercevoir.
J’ai toujours eu ça. On me l’a dit à la fac, on me l’a redit en formation, un magistrat m’a demandé un jour, à moitié sérieusement, si je faisais de l’hypnose. Je réponds toujours la même chose, qui est vraie : ce n’est pas une technique, c’est un timbre, on l’a ou on ne l’a pas, et je ne sais pas d’où me vient le mien.
— Monsieur Vaudran, est-ce que vous avez peur d’elle ?
Il cligne des yeux. La question est absurde, et c’est pour ça que je la pose. Une question absurde attrape la vérité par surprise, comme un escalier auquel il manque une marche.
— De Nadia ? Non. Pourquoi je…
— Est-ce qu’elle a peur de vous ?
Cette fois, il y a un temps. Un vrai. Ses mâchoires se contractent une fois, deux fois. Ce n’est pas de la colère : c’est un calcul qui a rencontré un obstacle.
— Elle devrait pas, dit-il enfin.
Je note mentalement l’heure. 10 h 47. J’aurai besoin de retrouver ce passage sur la bande.
Nous parlons encore trente-cinq minutes. Il me raconte son père.
Ça vient tout seul, comme toujours, parce qu’au bout de quarante minutes tout le monde raconte son père. Carreleur lui aussi. Un homme qui posait des mosaïques dans les piscines des riches de la Croix-Rousse et qui rentrait avec les genoux en sang, et qui buvait, et qui ne parlait qu’à table et seulement pour dire ce qui n’allait pas.
— Il m’a jamais touché, dit Vaudran. Faut pas croire.
— Je ne crois rien.
— Il gueulait, c’est tout. Il gueulait, on baissait la tête, ça passait. Le lendemain il vous emmenait au stade.
Il regarde ses mains.
— C’est ce que j’ai dit à Nadia. Que chez nous, c’était pire. Que moi au moins je gueulais pas.
Et voilà la charnière. Elle est là, dans cette phrase, et il vient de me la donner comme on donne l’heure.
Moi au moins. C’est l’unité de mesure de tous les hommes que je reçois : ils ne se comparent jamais à ce qui serait bien, ils se comparent à ce qui a été fait à eux. Un homme qui mesure sa violence à l’aune de celle de son père a déjà décidé qu’il en avait un stock autorisé.
— Monsieur Vaudran, est-ce que votre père a déjà fait ça à votre mère ? La même chose. Les mains sur le cou.
Long silence. Vingt-deux secondes, cette fois. Il bat son propre record.
— Une fois, dit-il.
— Vous aviez quel âge ?
— Neuf ans. Dix.
— Vous étiez où ?
— Dans le couloir.
Il dit ça sans me regarder, et il ajoute, exactement du même ton, avec exactement la même quantité de rien dans la voix :
— La porte de la cuisine, elle avait un carreau dépoli, en bas. On voyait à travers si on se mettait par terre.
Je ne bouge pas.
Je pourrais lui demander combien de temps il est resté par terre dans ce couloir. Ce serait la question suivante, c’est même celle que j’écrirai dans mon rapport comme n’ayant pas été posée faute de temps.
Je ne la pose pas.
Je passe à autre chose, et je note l’heure — 11 h 18 — et je me dis que je reprendrai ce passage sur la bande.
Nous parlons encore vingt minutes. Il me raconte l’atelier, la fatigue, les chantiers qu’on ne paye pas. Il n’est pas un monstre. Personne n’est un monstre ; c’est la première chose qu’on apprend, et la plus difficile à porter. Il est un homme qui a construit, brique par brique, un système où ce qu’il fait de ses mains ne lui appartient pas tout à fait. Et un homme qui a appris à ne pas être propriétaire de ses actes recommencera, parce qu’on ne répare pas ce qui n’est à personne.
— Une dernière chose, monsieur Vaudran. Quand vous repensez à ce soir-là, vous vous voyez de quel endroit ?
Il fronce les sourcils.
— Comment ça, de quel endroit ?
— Vous vous voyez de l’intérieur, avec vos mains devant vous. Ou vous vous voyez de l’extérieur, comme si vous regardiez la scène.
— De l’extérieur, dit-il immédiatement. De la porte. Je nous vois tous les deux par terre.
Il n’a même pas réfléchi.
C’est un détail sans valeur juridique et sans intérêt pour personne dans ce dossier. Un souvenir vécu se rejoue en vue subjective : on voit ce qu’on a vu, avec ses propres mains au premier plan. Un souvenir qu’on s’est raconté trop souvent bascule en vue extérieure — le cerveau finit par le monter comme un film, avec la caméra dans le couloir.
Serge Vaudran a passé sept mois à se raconter cette nuit-là. Il ne s’en souvient plus. Il en connaît la version.
Je coupe l’enregistreur. Le petit voyant rouge s’éteint. Vaudran le regarde s’éteindre avec une expression que je connais bien, et qui me met toujours légèrement mal à l’aise : du soulagement.
Comme si la vérité était dans l’appareil, et pas dans lui.
*** Le bureau du juge Aymard sent le café refroidi et la moquette de 1997. Il a mon rapport préliminaire devant lui, quatre pages, et il en fait tourner un coin entre ses doigts pendant que je parle. Il fait ça avec tous les rapports. Un jour, j’ai calculé qu’il devait avoir écorné plusieurs kilomètres de papier depuis le début de sa carrière.
— Donc, en résumé ?
— En résumé, il n’est pas dangereux au sens où vous l’entendez. Il ne va pas la traquer, il ne va pas la guetter en bas de chez elle. Il est dangereux au sens où j’entends, moi : si elle revient, ça recommencera, et il sera aussi sincèrement désolé la fois suivante que celle-ci.
— Ça ne m’aide pas beaucoup pour le contrôle judiciaire.
— Ça ne m’aide pas beaucoup non plus, monsieur le juge.
Il sourit sans lever les yeux. Aymard m’apprécie parce que je ne lui donne jamais ce qu’il veut. C’est une base de relation professionnelle plus solide qu’on ne croit.
— Il y a une demande de retour au domicile, dit Aymard. Formulée par la victime.
Je relève la tête.
— Nadia Vaudran veut qu’il rentre ?
— Nadia Vaudran a deux enfants, un mi-temps à la blanchisserie de l’hôpital et un loyer qu’elle ne paye pas toute seule. Elle a écrit une lettre. Trois pages. Elle explique que c’était une période difficile, que son mari suit un traitement, et qu’elle assume la responsabilité de la dispute.
Il fait tourner le coin du rapport entre ses doigts.
— Je vous la fais lire ?
— Non.
— Pourquoi non ?
— Parce que je sais ce qu’il y a dedans, dis-je, et parce que si je la lis je vais y chercher une preuve qu’elle a été contrainte de l’écrire, et je vais la trouver, parce qu’on trouve toujours. Et ce ne sera pas une expertise, ce sera une conviction avec des notes de bas de page.
Aymard repose la feuille.
— Alors qu’est-ce que je fais, Morel ?
— Vous faites votre travail et moi le mien. Je vous dis qu’il recommencera. Ce que ça vaut face à une femme majeure qui écrit trois pages pour dire le contraire, ce n’est pas à moi d’en décider, et je n’aimerais pas être vous.
Il sourit à moitié, ce qui chez lui doit être un éclat de rire.
— Rendez-moi ça écrit avant jeudi.
En sortant, je croise la commandante Belkacem dans le couloir du premier étage. Noor porte le même manteau depuis quatre hivers et un gobelet en carton qu’elle tient comme si quelqu’un allait le lui reprendre.
— Morel. T’as une tête de cadavre.
— Merci. Toi aussi.
— Moi j’ai une excuse, j’ai dormi ici.
Elle boit une gorgée, grimace.
— Tu passes jeudi ? On a le dossier de Villeurbanne, j’aimerais bien ton avis avant que le proc décide qu’il n’en a pas besoin.
— Envoie-moi les PV.
— Je te les ai envoyés lundi.
— Alors je les ai lus, dis-je, et je me rends compte en le disant que ce n’est pas vrai.
Noor me regarde une seconde de trop. Puis elle hausse une épaule et s’en va vers l’escalier, et j’entends encore longtemps ses talons décroître dans la cage de béton.
Je reste debout dans le couloir. J’essaie de me rappeler ce que j’ai fait lundi soir.
Rien ne vient. Ce n’est pas grave. Personne ne se rappelle ce qu’il a fait lundi soir.
*** À dix-neuf heures, Camille m’appelle du magasin.
— Je finis tard. J’ai une bande de 1962 qui se désagrège, il faut que je la cuise.
— Que tu la quoi ?
— Que je la cuise. Au four. Cinquante degrés, huit heures. Le liant s’hydrolyse avec le temps, la bande devient collante, elle laisse son oxyde sur les têtes de lecture. Si tu la passes comme ça, tu perds l’enregistrement pour toujours. Si tu la chauffes doucement, tu récupères vingt-quatre heures de stabilité. Tu numérises, et après elle peut mourir.
— Tu fais un métier morbide.
— Je fais un métier de médecin, dit-elle, et j’entends qu’elle sourit. Les morts parlent, mais pas longtemps. Ne m’attends pas pour manger.
Je raccroche. Je regarde le téléphone un moment. Camille a cette manière de manipuler le passé des autres avec une compétence tranquille, une familiarité de gestes, comme d’autres retournent la terre. Il y a huit ans que nous sommes ensemble et je suis toujours incapable de dire si c’est un métier qu’elle a choisi ou un métier qui l’a choisie.
*** Je décide de repasser au cabinet.
Le cabinet, c’est deux pièces au troisième étage d’un immeuble de la rue des Capucins, au-dessus d’un opticien et à côté d’un cabinet de kiné. Une plaque en laiton : Élias Morel — Psychologue. Expertises judiciaires. Sur rendez-vous. Je m’y installe le soir quand je dois rédiger, parce que chez nous il y a Camille, la lumière, l’odeur du dîner, et qu’on n’écrit pas correctement sur la dangerosité d’un homme dans une cuisine où quelqu’un fait griller des oignons.
Je descends au parking. Je monte en voiture. Je mets le contact.
Ensuite, je suis rue des Capucins.
Ce n’est pas une sensation désagréable. C’est même l’inverse : c’est la sensation ordinaire du trajet automatique, celle que tout le monde connaît, où l’on se gare devant chez soi sans avoir aucun souvenir des trois derniers feux rouges. Le corps conduit, l’esprit est ailleurs. J’ai lu des articles là-dessus. Il y a même un nom pour ça, l’hypnose de la route, et un professeur de Cambridge a montré que…
Je coupe le moteur. Le tableau de bord affiche 20 h 34.
Je fronce les sourcils.
Le trajet du palais à la rue des Capucins prend dix-huit minutes le soir. Vingt-deux s’il y a du monde sur les quais. J’ai raccroché avec Camille à dix-neuf heures et quelques, je suis descendu au parking dans la foulée.
Je fais le calcul deux fois. Puis je me rappelle que j’ai relu les conclusions Vaudran avant de partir, que j’ai cherché mes clés, que j’ai discuté avec le gardien à propos du badge du parking — non, ça c’était mardi dernier. Peu importe. Il y a toujours vingt minutes qui traînent quelque part dans une soirée. C’est ce qui fait qu’on n’arrive jamais à l’heure nulle part.
Je monte les trois étages à pied. Les minuteries de l’escalier n’ont jamais fonctionné correctement dans cet immeuble.
La porte du cabinet est fermée à clé. Je la déverrouille. Rien n’a bougé : la salle d’attente et ses quatre chaises, le petit paravent, la plante que je n’arrose pas assez, l’odeur de papier chaud du photocopieur.
J’entre dans le bureau. J’allume la lampe.
Et il y a une cassette au milieu du sous-main.
*** Je reste debout, la main encore sur l’interrupteur.
Une cassette audio. Une compacte, de celles qu’on trouvait par lots de cinq dans les supermarchés, boîtier plastique translucide, coque grise. Posée bien à plat, parfaitement centrée sur le rectangle de cuir vert du sous-main. Pas jetée, pas déposée à la hâte. Centrée.
Ma première pensée est absurdement administrative : je n’ai pas de lecteur de cassettes.
Ma deuxième est meilleure : comment est-elle entrée ?
Je vérifie tout, dans l’ordre, parce que c’est ce que je sais faire. La porte du palier : pas d’éraflure autour de la serrure, le pêne coulisse normalement. La fenêtre du bureau : fermée, poignée en position basse, et de toute façon nous sommes au troisième sans balcon. La porte de communication avec le cabinet de kiné, condamnée depuis les travaux, toujours condamnée. Je ressors sur le palier, j’examine le sol, la rampe, l’ampoule du deuxième qui pendouille de son douille depuis février.
Rien.
Trois personnes ont une clé de ce cabinet : moi, Camille, et Mme Sorel, qui fait le ménage le mardi et le vendredi et qui a soixante-douze ans.
Nous sommes jeudi.
Je reviens au bureau. Je m’assois. Je regarde la cassette sans la toucher pendant peut-être une minute entière, et je m’entends penser, avec une netteté clinique et un peu ridicule : voilà, c’est le moment où tu appelles Noor.
Puis je prends la boîte.
Le boîtier est légèrement poussiéreux sur le dessus, propre sur les tranches — quelqu’un l’a tenu. À l’intérieur, la cassette elle-même : les deux bobines ne sont pas à égalité, la bande est enroulée presque entièrement du côté gauche. Quelqu’un l’a rembobinée jusqu’au début. Ou l’a écoutée jusqu’au bout, puis rembobinée.
Sur l’étiquette blanche de la face A, une écriture au stylo bille noir, penchée, appliquée, avec cette régularité un peu scolaire des gens qui écrivent lentement pour être lisibles :
« N’écoute pas jusqu’au bout. »
Rien d’autre. Pas de nom, pas de date. La face B est vierge.
Je retourne l’étiquette vers la lumière. L’encre a légèrement bavé sur le b de bout, comme si la main s’était arrêtée là, une seconde, avant de finir le mot.
Je pose la cassette sur le sous-main.
Je réfléchis à ce que je suis en train de faire, et je le formule honnêtement, parce que c’est mon métier de le formuler honnêtement : un inconnu est entré chez toi sans forcer et t’a laissé un message qui te dit de ne pas l’écouter en entier. Un homme raisonnable met ça dans un sachet et appelle la police.
Et juste derrière, aussi nette, aussi rapide, la deuxième pensée : un homme raisonnable n’aurait pas passé huit ans à interroger des gens qui étranglent leur femme.
La curiosité, dans mon métier, n’est pas un défaut. C’est l’outil principal. On me paye pour entrer dans des pièces où personne ne veut entrer, et pour en ressortir avec la description exacte du mobilier. Une phrase qui me dit de ne pas écouter jusqu’au bout est une phrase qui a été écrite exactement pour ça : pour être désobéie. Je le sais. Je le vois. Je peux même nommer le procédé — c’est de l’injonction paradoxale, c’est vieux comme le monde, ça marche sur tout le monde.
Ça marche aussi sur les gens qui savent que ça marche.
Il me faut vingt minutes pour trouver un lecteur.
Le vieux radiocassette est dans le placard du couloir, derrière les cartons d’archives, sous un manteau que je ne mets plus. Il vient du bureau de ma mère. C’est un modèle des années quatre-vingt, gris sale, avec une poignée en plastique dur et un haut-parleur unique protégé par une grille dont il manque un coin. Je ne l’ai pas branché depuis — je ne sais pas. Des années. Je ne me souviens même pas de la raison pour laquelle je l’ai gardé, sinon celle qu’on garde tout ce qui reste des morts : parce que jeter le dernier objet, c’est prendre une décision, et qu’on n’en a jamais envie le jour où c’est possible.
Je le pose sur le bureau. Je le branche. La diode d’alimentation s’allume, orange, faible, et le boîtier émet ce petit claquement de plastique qui se dilate.
J’ouvre la trappe. Le mécanisme grince. J’installe la cassette, face A vers moi.
Je referme.
Je regarde ma montre : 21 h 12.
J’appuie sur play.
*** D’abord, le souffle.
Ce n’est pas du silence. Une bande vierge ne fait jamais silence : elle fait ce bruit blanc très doux, granuleux, presque respiratoire, le bruit de la matière elle-même qui défile contre la tête de lecture. Camille appelle ça le souffle de fond. Elle dit que chaque enregistreur a le sien, aussi identifiable qu’une empreinte, et qu’elle peut reconnaître une machine à l’oreille comme on reconnaît une voix.
Le souffle dure quatre secondes.
Puis un clic. Sec, minuscule, très net. Quelqu’un a appuyé sur une touche.
Puis la voix.
— Bonjour Élias.
Ma nuque se glace instantanément, avant même que je comprenne pourquoi. Le corps est toujours en avance ; c’est ce que j’explique aux magistrats qui ne me croient pas.
La voix est masculine. Calme. Posée. Elle ne théâtralise rien. Ce n’est pas la voix d’un homme qui menace — c’est la voix d’un homme qui informe, à peu près sur le ton dont on se sert au téléphone pour confirmer un rendez-vous chez le dentiste. Il y a une légère réverbération, comme dans une pièce vide, ou carrelée.
Et il y a autre chose, quelque chose que je n’arrive pas à saisir, une familiarité dans le placement des syllabes, dans la façon de tenir la fin des mots. Une impression d’avoir déjà entendu cette voix récemment. Aujourd’hui, peut-être. Aujourd’hui.
Je fais mentalement la liste : Vaudran. Aymard. Le greffier. Noor. Le gardien du parking. L’homme qui m’a demandé du feu devant le palais.
Aucun ne colle.
— Je ne vais pas te faire perdre de temps, parce que tu vas en manquer beaucoup plus que tu ne crois.
Je me penche vers le haut-parleur. Ma main est posée à plat sur le bureau, à côté de l’appareil, et je remarque qu’elle est parfaitement immobile. C’est une chose que j’ai apprise il y a longtemps sans savoir où : quand tout le reste tremble, garder une main immobile. Ça calme. Ça donne un point fixe.
— Il y a trois choses que tu dois savoir, et une seule que tu dois faire. Les trois choses, je te les dis maintenant. La quatrième est à la fin de la bande. Ne va pas jusque-là ce soir. Ce soir, tu n’es pas prêt.
Un temps.
Le souffle. Le défilement.
— Première chose.
Je retiens ma respiration, et je m’en aperçois, et je la relâche exprès, parce qu’un psychologue qui retient sa respiration devant un magnétophone est un homme qui a déjà cédé quelque chose.
— Bonjour Élias. Si tu entends cette voix, c’est que tu as déjà commis ton premier meurtre.








