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BLACKWOOD The Perfect Prey

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Summary

Ils ont dit que c'était un suicide. Elle sait que c'est un mensonge. Leo Sterling était le garçon parfait. Capitaine de football. Fils d'une dynastie puissante. Étudiant à Blackwood, internat d'élite où les fils de milliardaires apprennent à régner. Un matin de novembre, on l'a retrouvé noyé dans le lac du campus. Vêtements pliés sur la rive. Lettre d'adieu dans sa chambre. Suicide. Fin de l'histoire. Mais Nora, sa jumelle, refuse. Leo ne s'est pas suicidé. Quelqu'un l'a poussé. Et ce quelqu'un est encore entre les murs de Blackwood. Alors elle coupe ses cheveux, bande sa poitrine, altère sa voix. Elle devient Noah. Un fantôme. Un mensonge vivant. Infiltré au cœur de l'endroit qui a tué son frère. Mais le pire danger n'est pas d'être démasquée. C'est Asher. Colocataire. Ancien meilleur ami de Leo. Témoin silencieux de sa chute. Sombre, brisé, terrifiantment observateur. Il déteste ce nouveau garçon maladroit. Pourtant, quelque chose chez Noah l'attire. Un appel auquel il ne peut résister. Le jour, ils se repoussent. La nuit, anonymement, sur un jeu en ligne, ils tombent amoureux. Sans savoir qu'ils dorment à trois mètres l'un de l'autre. Certains secrets valent la peine qu'on meure pour eux. D'autres qu'on tue pour eux. Et Nora est sur le point de découvrir que la proie parfaite… c'est peut-être elle.

Genre
Romance
Author
ALFA
Status
Ongoing
Chapters
1
Rating
n/a
Age Rating
16+

Chapitre 1 — La Terre et l’Eau

« On ne guérit pas d’un deuil en l’enterrant. On guérit en déterrant la vérité. »

Le froid me mordait les doigts à travers mes gants noirs.

Pas doucement.

Pas comme l’hiver qui s’installe.

Comme des dents.

Je fixais mes chaussures enfoncées dans la boue, incapable de relever la tête. La terre collait aux semelles vernies, lourde, humide, presque vivante. À chaque fois que je bougeais d’un millimètre, elle faisait ce bruit mou, dégoûtant, comme si le sol essayait déjà de m’avaler moi aussi.

Autour de moi, les gens murmuraient.

Des voix basses.

Des respirations retenues.

Des sanglots polis.

Tout était poli, ici. Même la douleur.

Les parapluies noirs formaient un plafond au-dessus du cimetière. Un ciel artificiel tenu par des mains gantées, tremblantes, manucurées. Les Sterling ne s’effondraient pas en public. Les Sterling ne criaient pas. Les Sterling enterraient leurs morts avec des costumes sur mesure, des fleurs blanches et des silences impeccables.

Mon frère, lui, était dans une boîte.

Leo Sterling.

Dix-sept ans.

Capitaine de l’équipe de football de l’Institut Blackwood.

Fils parfait.

Héritier parfait.

Garçon parfait.

Mort parfait.

Je détestais ce mot.

Parfait.

Ils l’avaient répété toute la matinée, comme si ça pouvait remplacer son prénom. Comme si Leo n’avait jamais été autre chose qu’une statue dorée dans un couloir de lycée privé. Comme s’il n’avait jamais ri la bouche pleine de céréales à deux heures du matin. Comme s’il n’avait jamais laissé ses chaussettes sales dans ma chambre juste pour me rendre folle. Comme s’il n’avait jamais eu peur.

Mais moi, je savais.

Leo avait eu peur.

La dernière fois que je lui avais parlé, sa voix n’avait plus rien de parfaite.

— Nora.

Juste mon prénom.

Murmuré au téléphone à 3 h 17 du matin.

Je m’en souvenais parce que j’avais regardé l’heure sur mon écran, furieuse d’avoir été réveillée en pleine partie classée. Je m’apprêtais à l’insulter. À lui dire que s’il m’appelait encore une fois pendant un tournoi, je piraterais son compte bancaire pour acheter des skins hors de prix.

Mais il n’avait pas ri.

Alors je m’étais redressée dans mon lit.

— Leo ? Qu’est-ce qui se passe ?

Un silence.

Puis son souffle. Court. Irrégulier.

— Si jamais il m’arrive quelque chose, Nora… ne les crois pas.

Je n’avais pas compris.

Je lui avais demandé de répéter.

Il avait raccroché.

Trois jours plus tard, on l’avait retrouvé dans le lac de Blackwood.

Noyé.

Ses vêtements pliés sur la rive.

Son téléphone posé dessus.

Une lettre d’adieu dans sa chambre.

Suicide.

Fin de l’histoire.

Sauf que Leo ne pliait jamais ses vêtements.

Jamais.

Même sous la menace.

Même quand notre mère menaçait de brûler toute sa garde-robe s’il continuait à laisser ses hoodies en boule sur les fauteuils du salon. Leo jetait. Leo froissait. Leo oubliait. Leo vivait comme si le monde entier était son vestiaire personnel.

Leo ne pliait pas ses vêtements avant de mourir.

Je relevai enfin les yeux.

Le cercueil brillait sous la pluie fine. Un bois sombre, trop lisse, trop cher. Mon père avait choisi le modèle le plus sobre, ce qui, dans notre famille, signifiait probablement plus cher que la voiture de la plupart des invités.

Il se tenait à ma droite.

Droit.

Impeccable.

Noir sur noir.

La mâchoire serrée si fort qu’un muscle battait près de sa tempe. Alexander Sterling ne pleurait pas. Il avait bâti des entreprises, détruit des concurrents, racheté des réputations. Il ne laissait jamais rien paraître. Même devant le cercueil de son fils, il ressemblait à un homme en réunion.

À ma gauche, ma mère semblait sur le point de se casser.

Evelyn Sterling portait un voile noir qui collait à ses joues humides. Pas assez pour cacher ses yeux rouges. Pas assez pour cacher ses lèvres qui remuaient sans produire de vrai son. Elle murmurait quelque chose. Une prière, peut-être. Ou le prénom de Leo. Ou le mien.

Depuis sa mort, elle évitait de me regarder trop longtemps.

Je savais pourquoi.

J’avais ses yeux.

Pas son visage. Pas son sourire. Leo et moi étions jumeaux, mais le genre de jumeaux qui rendaient les inconnus sceptiques. Lui avait pris toute la lumière. Le charisme facile. Les épaules larges. Les dents blanches. Cette façon d’entrer dans une pièce comme si elle lui appartenait déjà.

Moi, j’avais pris les angles plus doux. Les genoux maladroits. Les doigts trop rapides sur un clavier et inutiles dans le monde réel. Les cheveux sombres jusqu’au bas du dos. Les sweats trop grands. Les nuits sans sommeil devant trois écrans.

Leo était fait pour Blackwood.

Moi, j’étais faite pour rester derrière une porte fermée.

Une main chaude glissa dans la mienne.

Jules.

Ma meilleure amie n’avait rien dit depuis le début de la cérémonie. Elle n’en avait pas besoin. Sa présence était un point fixe dans un monde qui tanguait. Ses doigts serrèrent les miens, fermes, presque douloureux.

Ne tombe pas, disait sa main.

Pas ici.

Pas devant eux.

Alors je ne tombai pas.

Le prêtre parlait encore. Des mots sur la paix. La lumière. Le repos. Des mots propres pour une mort sale.

Je ne l’écoutais pas.

Mon regard accrocha un homme au premier rang, légèrement en retrait sous un grand parapluie noir tenu par un assistant.

Le directeur de Blackwood.

Edmund Vale.

Je l’avais vu dans les brochures de l’école, sur les photos officielles, dans les vidéos promotionnelles que mon père m’avait forcée à regarder quand Leo avait été admis. Même posture. Même visage calme. Même élégance froide de ceux qui dirigent des institutions plus anciennes que la plupart des familles.

Il portait un manteau long. Des gants en cuir. Une écharpe gris anthracite.

Et ce sourire.

Pas un vrai sourire.

Un pli de circonstance. Une imitation.

Quand il s’avança vers le cercueil, les murmures diminuèrent. Même les adultes riches savaient reconnaître quelqu’un de plus puissant qu’eux dans une pièce. Ou dans un cimetière.

— Leo Sterling était plus qu’un élève pour nous, déclara-t-il d’une voix grave. Il était l’incarnation de ce que Blackwood espère former chez ses garçons. Discipline. Excellence. Loyauté.

Loyauté.

Le mot me donna envie de vomir.

Jules resserra encore ma main.

Le directeur continua, les yeux posés sur le cercueil, jamais sur moi.

— Sa disparition laisse un vide immense dans notre communauté. Un vide que nous ne prétendrons jamais combler. Nous garderons de lui l’image d’un jeune homme lumineux, courageux, profondément aimé par ses camarades.

Profondément aimé.

Alors pourquoi personne ne l’avait sauvé ?

Je le fixais.

Je voulais qu’il me regarde. Juste une seconde. Je voulais voir quelque chose. De la culpabilité. De la peur. Une fissure.

Mais Edmund Vale regardait tout sauf moi.

Mon père.

Ma mère.

Le cercueil.

Les fleurs.

Le trou dans la terre.

Jamais moi.

Puis il leva légèrement la main pour replacer son écharpe, et je le vis.

Un éclat d’argent à son poignet.

Pas une montre. Un bouton de manchette.

Un petit emblème gravé.

Un corbeau aux ailes repliées autour d’une lettre B.

Le symbole de Blackwood.

Je l’avais déjà vu.

Pas sur une brochure.

Pas dans une salle de classe.

Sur le bureau de Leo.

Une semaine avant sa mort, il m’avait envoyé une photo floue de sa chambre en se plaignant qu’un “vieux taré en costume” lui avait donné “un truc de secte” après l’entraînement. Sur la photo, posé près de son ordinateur, il y avait ce même bouton de manchette. Leo avait ajouté en légende :

Si je commence à parler latin dans mon sommeil, viens m’exorciser.

J’avais répondu avec trois emojis crâne.

Je n’y avais plus pensé.

Jusqu’à maintenant.

Le directeur baissa la main.

Le bouton disparut sous sa manche.

Mon estomac se contracta.

Pourquoi portait-il un objet que Leo avait eu dans sa chambre ?

Je fis un pas vers lui sans m’en rendre compte.

Jules me retint.

— Nora, souffla-t-elle.

Sa voix était à peine audible.

Je clignai des yeux.

Le cercueil descendait.

Lentement.

Les cordes grinçaient sous le poids du bois et du corps qu’il contenait. Ma mère émit un son. Un petit souffle cassé, animal, qu’elle étouffa aussitôt derrière sa main. Mon père posa une paume sur son épaule sans la regarder.

Moi, je regardais mon frère disparaître dans la terre.

Je m’attendais à pleurer.

Depuis des jours, tout le monde me regardait comme si j’étais une bombe défectueuse. Pas encore explosée. Juste dangereuse à manipuler. Ma mère me caressait les cheveux en murmurant que ça viendrait. Mon père disait que le choc pouvait créer une forme de blocage. Jules dormait chez moi presque tous les soirs, parce qu’elle avait peur que je fasse quelque chose de stupide.

Mais je ne pleurais pas.

Il y avait trop d’eau déjà.

Le lac.

La pluie.

Les yeux de ma mère.

Les mensonges qu’ils essayaient de nous faire avaler.

Moi, j’étais sèche à l’intérieur.

Vide.

Le cercueil toucha le fond.

Un bruit sourd remonta du trou.

Quelque chose en moi s’arrêta.

Voilà, pensai-je.

C’est comme ça qu’on enterre un garçon qu’on ne comprend pas.

On met sa mort dans une boîte.

On met la boîte dans un trou.

On met des fleurs par-dessus.

Puis on appelle ça la paix.

Le prêtre invita les proches à jeter une poignée de terre.

Mon père y alla le premier. Il prit la terre dans le petit récipient en argent prévu à cet effet, parce que même la boue devait être présentée élégamment chez les Sterling. Il la jeta sans trembler.

Ma mère essaya. Ses doigts ratèrent presque la poignée. Une femme de ma famille — tante, cousine, fantôme parfumé — l’aida.

Puis ce fut mon tour.

Je m’approchai.

La terre était froide dans ma paume. Granuleuse. Humide. Elle se glissa sous mes ongles parfaitement limés. Pour la première fois depuis ce matin, quelque chose me sembla réel.

Je regardai le trou.

— Je vais trouver, murmurai-je.

Personne ne m’entendit.

Sauf peut-être Jules.

Je lâchai la terre.

Elle tomba sur le bois avec un son minuscule.

Trop minuscule pour un adieu.

Trop minuscule pour une promesse.

Mais c’en était une quand même.

Je reculai.

Au moment où je me retournai, mon regard croisa enfin celui du directeur Vale.

Une seconde.

Pas plus.

Ses yeux étaient gris. Calmes. Trop calmes.

Puis il détourna le regard.

Comme si me voir lui avait coûté quelque chose.

Ou comme s’il venait de comprendre que j’avais vu quelque chose.

La maison était pleine de monde.

Et pourtant, elle n’avait jamais semblé aussi vide.

Les invités parlaient dans les salons, près des cheminées, sous les portraits de nos ancêtres qui jugeaient tout depuis leurs cadres dorés. Des mains se posaient sur mon épaule. Des bouches prononçaient mon prénom. Des parfums chers se mélangeaient à l’odeur du café, des lys blancs et des vêtements mouillés.

— Courage, ma chérie.

— Ton frère était exceptionnel.

— Si jeune…

— Une tragédie.

— Tes parents sont très forts.

Très forts.

J’avais envie de rire.

Ou de casser un verre.

Peut-être les deux.

Jules me suivait comme une ombre, prête à me rattraper si je décidais de m’effondrer ou d’assassiner quelqu’un avec une petite cuillère en argent. Elle connaissait mon visage. Elle voyait ce que les autres ne voyaient pas.

Je n’étais pas calme.

J’étais en train de brûler sans flammes.

— Tu veux monter ? demanda-t-elle doucement.

Je hochai la tête.

Nous traversâmes le hall sans que personne nous arrête. Ou peut-être que si. Peut-être que des voix m’appelèrent. Je ne sais pas. Tout était loin. Comme sous l’eau.

L’escalier principal grinça à peine sous nos pas. La maison Sterling ne grinçait pas. Elle avait été rénovée trop souvent, entretenue par trop de mains invisibles. Même les vieux murs avaient appris à se taire.

La chambre de Leo était au bout du couloir ouest.

Je n’y étais pas entrée depuis qu’ils avaient ramené ses affaires de Blackwood.

La poignée était froide.

Je restai devant la porte.

Jules ne me pressa pas.

— Je peux t’attendre ici, dit-elle.

— Non.

Ma voix sortit rauque. Étrangère.

— Viens.

J’ouvris.

L’odeur me frappa avant l’image.

Leo.

Pas exactement lui. Pas entièrement. Une trace. Son gel douche. Son déodorant hors de prix. Le cuir de son sac. Cette odeur chaude et propre qui lui collait à la peau après les entraînements, quand il entrait dans ma chambre sans frapper et s’écroulait sur mon tapis en prétendant mourir de faim.

Pendant une seconde, mon cerveau fit une erreur.

Il va revenir.

Il va sortir de la salle de bain en râlant.

Il va dire que tout ça est une blague horrible.

Puis je vis l’uniforme de Blackwood suspendu à l’armoire.

Veste noire.

Chemise blanche.

Cravate bordeaux.

Écusson brodé sur la poitrine.

B.

Comme Blackwood.

Comme tombeau.

Ses trophées occupaient toujours les étagères. Football. Natation. Débat. Excellence académique. Excellence sportive. Excellence sociale. Excellence dans l’art de devenir exactement ce qu’on attendait de lui.

Son lit était fait.

Ça me donna presque plus mal que le cercueil.

Leo ne faisait jamais son lit.

Quelqu’un d’autre avait arrangé cette chambre. Quelqu’un avait essayé de transformer sa vie en musée. De retirer le désordre. De lisser les bords.

Je m’avançai vers son bureau.

Son ordinateur n’était plus là. La police l’avait pris, puis rendu à mon père, qui l’avait fait “examiner” par ses experts. Aucun élément suspect. Aucune trace de harcèlement. Aucun message alarmant. Juste un adolescent sous pression qui avait craqué.

C’était ce que disait le rapport.

C’était ce que mon père répétait d’une voix blanche.

C’était ce que ma mère ne supportait pas d’entendre.

Moi, je n’y croyais pas.

J’effleurai la surface du bureau.

Un écran fantôme s’alluma dans ma tête. Leo penché dessus. Leo m’envoyant des memes nuls. Leo me demandant comment effacer un historique “pour un ami”. Leo me volant mes câbles HDMI. Leo vivant.

— Nora, murmura Jules derrière moi.

Je ne répondis pas.

Mes doigts passèrent sous le rebord du bureau.

Je ne cherchais rien.

Pas vraiment.

C’était un geste idiot. Une façon de toucher ce qu’il avait touché.

Puis mon ongle accrocha une aspérité.

Je me figeai.

Sous le plateau, tout au fond, quelque chose avait été gravé dans le bois.

Je m’accroupis.

— Ton téléphone, dis-je.

Jules comprit immédiatement. Elle sortit son portable, activa la lampe et me la tendit.

La lumière blanche découpa les ombres sous le bureau.

Au début, je ne vis que des rayures.

Puis les lettres apparurent.

Maladroites.

Creusées avec une pointe métallique, peut-être une clé.

NE FAIS CONFIANCE À PERSONNE À BLACKWOOD.

Mon souffle se bloqua.

Jules jura tout bas.

Je touchai les mots du bout des doigts.

Les rainures étaient irrégulières. Violentes. Pas un message laissé calmement. Pas une phrase écrite pour faire joli. Leo avait gravé ça vite. Fort. Assez fort pour entailler le bois.

— Nora…

Je me relevai trop vite. La pièce tourna. Jules posa une main sur mon bras, mais je la repoussai sans brutalité.

Je devais réfléchir.

Leo savait.

Il savait qu’il y avait quelque chose à craindre.

Il savait que Blackwood mentait.

Et il avait laissé ça ici, dans sa chambre, sous son propre bureau, comme s’il avait prévu que quelqu’un finirait par chercher.

Comme s’il avait prévu que moi, je chercherais.

Mon regard balaya la pièce.

Si Leo avait laissé un message, il avait peut-être laissé autre chose.

Je connaissais mon frère.

Il était désordonné, impulsif, incapable de ranger une chaussette correctement. Mais il n’était pas stupide. Et il me connaissait aussi. Il savait que je ne m’arrêterais pas à une phrase gravée dans du bois.

Je me dirigeai vers ses trophées.

— Qu’est-ce que tu fais ? demanda Jules.

— Je cherche.

— Quoi ?

— Je ne sais pas encore.

Je pris le premier trophée. Rien. Le deuxième. Rien. Le troisième était plus lourd que les autres. Coupe dorée, ballon argenté au sommet, plaque gravée :

LEO STERLING — BLACKWOOD FOOTBALL — MVP

Je le retournai.

Le dessous était recouvert d’un feutre noir collé.

Un coin se soulevait légèrement.

Mon cœur se mit à battre plus fort.

Je posai le trophée sur le bureau et arrachai le feutre.

Quelque chose tomba dans ma paume.

Une clé USB.

Minuscule.

Noire.

Sans marque.

Jules resta immobile.

— Putain, souffla-t-elle.

Je refermai mes doigts autour de la clé.

Le métal était glacé.

Pendant quelques secondes, il n’y eut plus de maison. Plus de voix en bas. Plus de fleurs. Plus de pluie contre les fenêtres.

Il n’y avait que cette clé dans ma main.

Et les mots sous le bureau.

Ne fais confiance à personne à Blackwood.

Je levai les yeux vers l’uniforme suspendu dans l’armoire.

Noir.

Impeccable.

Vide.

Une peau abandonnée.

Leo ne s’était pas noyé dans un lac.

Leo s’était noyé dans un endroit.

Et cet endroit portait un nom.

Blackwood.

En bas, mon père parlait au téléphone.

Je m’arrêtai en haut de l’escalier, la clé USB serrée dans ma manche. Jules était derrière moi, silencieuse. Elle avait compris qu’il ne fallait pas parler. Pas encore.

La voix de mon père venait du bureau, porte entrouverte.

— Non, l’affaire est close. Je ne veux plus entendre parler d’enquête privée. Nous avons assez donné aux vautours.

Un silence.

Puis :

— Ce qu’il faut maintenant, c’est gérer la situation. Protéger Evelyn. Protéger Nora. Protéger le nom.

Le nom.

Pas Leo.

Le nom.

Je descendis quelques marches, lentement.

— Les médias se lasseront, continua-t-il. Blackwood a accepté de créer une bourse à son nom. C’est élégant. Digne. Nous allons avancer.

Avancer.

Je regardai mes chaussures encore tachées de boue.

Comment avançait-on quand la terre gardait votre moitié ?

Dans la cuisine, ma mère était assise devant un verre de vin blanc presque vide. Une pilule reposait sur sa langue. Elle l’avala avec une gorgée, les yeux perdus quelque part entre la table et le néant. Une tante lui frottait le dos en murmurant des phrases inutiles.

Ma mère leva les yeux vers moi.

Pendant une seconde, elle sembla me voir.

Vraiment me voir.

Son visage se déforma.

— Leo…

Le prénom tomba de sa bouche comme un objet cassé.

Puis elle porta une main à ses lèvres.

— Nora. Pardon. Nora.

Je restai immobile.

Je ne lui en voulais pas.

C’était peut-être ça, le pire.

Je portais encore assez de Leo sur mon visage pour la blesser, mais pas assez pour le ramener.

Elle détourna les yeux.

Encore.

Et je compris.

Ils ne chercheraient pas.

Mon père protégerait le nom Sterling.

Ma mère survivrait à coups de cachets, de vin et de pièces où elle ne croiserait pas mon reflet.

Les avocats classeraient les documents.

Blackwood planterait un arbre.

Le directeur Vale ferait un discours devant une plaque gravée.

Et Leo deviendrait une histoire triste qu’on raconterait à voix basse avant de passer au dessert.

Ils l’avaient enterré deux fois aujourd’hui.

Une fois dans la terre.

Une fois dans le silence.

Je remontai sans un mot.

Jules me suivit jusque dans ma chambre. Dès que la porte se referma, elle attrapa mon poignet.

— Nora, écoute-moi.

Je me tournai vers elle.

Son visage était pâle, mais ses yeux brûlaient.

— Ce qu’on a trouvé… c’est énorme. Mais tu ne peux pas faire n’importe quoi.

Je ris.

Un son bref. Sec. Sans joie.

— Tu me connais mal.

— Justement, je te connais trop bien. Tu as cette tête-là.

— Quelle tête ?

— Celle que tu avais quand tu as décidé de pirater le serveur de notre collège parce que la prof de maths t’avait mis 18 au lieu de 20.

— Elle avait tort.

— Nora.

Sa voix se brisa un peu.

Je baissai les yeux.

La clé USB avait laissé une marque rouge au creux de ma paume.

— Il m’a laissé un message, dis-je. À moi. Pas à eux. Pas à la police. À moi.

Jules passa une main dans ses cheveux.

— On va regarder ce qu’il y a dessus. Ensemble. Mais s’il te plaît, promets-moi que tu ne vas pas…

Elle ne termina pas.

Elle n’avait pas besoin.

Promets-moi que tu ne vas pas te détruire.

Promets-moi que tu ne vas pas foncer vers Blackwood comme si tu pouvais te battre seule contre une école entière.

Promets-moi que tu vas rester Nora.

Je ne pouvais pas.

Alors je ne promis rien.

Plus tard, quand la maison se vida enfin, quand les voix disparurent et que les couloirs retrouvèrent leur silence luxueux, je restai seule devant mon miroir.

Jules était partie chercher son ordinateur chez elle. Elle avait insisté pour revenir dans une heure. Elle disait qu’on devait analyser la clé proprement. Hors réseau. Sans prendre de risque.

Une heure.

C’était suffisant pour mourir une première fois.

Je regardai mon reflet.

Cheveux longs, noirs, encore humides de pluie.

Visage trop pâle.

Yeux trop secs.

Robe noire qui me serrait la taille comme une main étrangère.

Nora Sterling.

Fille de bonne famille.

Sœur endeuillée.

Silencieuse.

Fragile.

Inutile.

Je levai une mèche entre mes doigts.

Leo avait toujours plaisanté sur mes cheveux.

— Si tu les coupes un jour, je porte plainte.

— Pour quel motif ?

— Destruction de patrimoine national.

Je fermai les yeux.

Sa voix était là.

Puis elle disparut.

Comme tout le reste.

Sur ma coiffeuse, une paire de ciseaux brillait près d’un ruban noir. Je la pris.

Le métal était lourd.

Réel.

Je pensai à Blackwood.

Aux murs de pierre.

Au lac.

Au directeur qui évitait mon regard.

Au bouton de manchette argenté.

À la phrase gravée sous le bureau.

Aux vêtements pliés sur la rive.

Au mensonge parfait.

Mes doigts se refermèrent sur les ciseaux.

Je n’avais pas les épaules de Leo.

Je n’avais pas sa voix.

Je n’avais pas sa place dans ce monde de garçons riches, cruels et bien dressés.

Mais j’avais son sang.

Et j’avais sa colère.

Je coupai la première mèche.

Elle tomba dans le lavabo sans bruit.

Puis une autre.

Et une autre.

À chaque coup de ciseaux, quelque chose se détachait de moi. Pas seulement des cheveux. Une version plus douce. Plus obéissante. Plus facile à protéger. Plus facile à ignorer.

Quand Jules revint, elle me trouva assise devant le miroir, entourée de mèches noires.

Elle s’arrêta sur le seuil.

Son visage se vida.

— Nora…

Je levai les yeux vers elle.

Dans le miroir, mon reflet ne ressemblait pas encore à un garçon.

Pas vraiment.

Mais il ne ressemblait déjà plus à la fille qu’on avait enterrée debout aujourd’hui.

Je posai les ciseaux.

Ma voix était calme.

Trop calme.

— On va entrer à Blackwood.

Jules ne bougea pas.

— C’est un internat pour garçons.

Je soutins son regard dans le miroir.

— Alors tu vas m’apprendre à en devenir un.

Elle ouvrit la bouche.

La referma.

Puis ses yeux glissèrent vers les cheveux au sol, vers la clé USB posée sur ma coiffeuse, vers mes mains qui ne tremblaient plus.

Elle comprit avant même que je le dise.

Il n’y avait plus de retour possible.

Je regardai mon reflet une dernière fois.

Nora Sterling était morte aujourd’hui.

Demain, quelqu’un d’autre naîtra.

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