Chapitre 1
C’est un dimanche comme les autres.
Enfin, comme tous les dimanches depuis huit mois.
Comme d’hab’, je me suis levé à dix heures moins le quart. Que je me couche avant minuit (ce qui est rarissime en fait le samedi !) ou à cinq heures du matin, je me lève toujours à ce moment-là le dimanche. Le carillonnant appel aux fidèles ne me laisse pas le choix. C’est le prix à payer lorsqu’on habite juste sous un clocher.
Quoique...
Avant, on ne les entendait pas ces cloches, elles ne nous réveillaient pas. À croire que nos horloges internes étaient réglées sur midi et que nos cerveaux bouclaient fort judicieusement les écoutilles de nos oreilles. Claire et moi dormions presque systématiquement jusqu’au milieu du jour. Voire bien au-delà, pour peu qu’au réveil, quelques tendresses, quelques caresses n’aient ravigoté nos appétits coquins et engendré des débordements nécessitant alors un petit rab de dodo.
Mais ça, c’était avant !
Avant que Claire ne me quitte, du jour au lendemain, pour un bellâtre. Mister Univers, son prof de fitness. Des muscles à gogo et le QI d’une huître. Je sais-je sais, c’est pas gentil pour les huîtres.
Si vous connaissiez Claire, vous comprendriez que son départ m’a laissé dans un état lamentabilissime. Je suis tombé à -8000 ! Éparpillé façon puzzle ! Pendant une semaine, je n’ai rien foutu, incapable de me concentrer, totalement asséché, l’esprit vide, à court d’idées, ce qui, pour un créatif, est le pire qui puisse arriver. Passés ces huit jours, mon associée-pourvoyeuse de fonds a déboulé au bureau, m’a gentiment remonté les bretelles, remis les points sur les i et balancé trois dossiers sur mon bureau ainsi qu’une carte de membre VIP du Macumba, le discret club privé mais néanmoins mythique du centre-ville.
— Le week-end, tu t’éclates, tu te trouveras sans problème des gentils p’tit culs pour te faire oublier ton anorexique ! (Thérèse n’a jamais beaucoup aimé Claire !) Mais la semaine, tu bosses ! Je veux ces trois campagnes ficelées pour lundi prochain. Sinon, je retire mes billes ! ».
La menace ultime ! Pas le choix, ou alors je me retrouvais avec un ticket pour Pôle Emploi ! Je me suis donc remis à bosser, d’arrache-pied. Et à m’éclater le week-end.
Depuis huit mois donc, tous les dimanches matins, debout aux premières cloches. Pas le choix, passé ce délai, en été surtout, aller courir sous le cagnard serait de la folie. Et surtout, mon footing, c’est une stratégie. Je pars en laissant un petit mot scotché sur la porte de ma chambre :
« Je suis parti courir – Retour à 11H – Le petit dèj est prêt – Si tu es pressée, tu claques juste la porte derrière toi ».
Huit fois sur dix, ça marche. Ma conquête de la veille s’est faite la malle avant mon retour. Pour les deux autres cas, je sers l’excuse du rituel rosbif-fayots dominical avec papa-maman et hop, merci-ciao. Elles ne sont pas censées savoir que je suis orphelin ! Ça marche à tous les coups ! Salut mam’zelle, à la prochaine ! Ou pas...
Ce matin, comme d’hab, j’ai accroché mon panonceau sur la porte de la chambre. Je suis parti faire deux petits tours du quartier, vite fait et je suis rentré. Fissa. C’est clair, je ne voulais surtout pas que Clara file sans me laisser une chance…
Claire – Clara. Ferais-je une fixette sur les déclinaisons de ce prénom ? Je ne vois que ça, car pour le reste, elles sont aussi différentes que le jour et la nuit. Claire, elle l’était : claire de peau, cheveux très blonds, yeux bleus très pâles. Cette petite nana fluette arborait en outre une poitrine ahurissante. Clara, elle, est grande, fine, très brune, peau mate et p’tits nibards. Bon, soyons clairs, Clara est beaucoup plus mon genre de femmes a priori. Claire était en quelque sorte une exception, un écart de régime. C’est clair ?
Est-ce uniquement pour son physique idéal que je ne voulais pas risquer de voir Clara filer en douce ?
Parce que bon, je ne sais rien d’elle. On s’est connu hier…
Je suis assis-debout contre l’allège d’une des fenêtres de la cuisine et je sirote mon café. Lorsqu’elle est apparue au seuil de la pièce, Clara n’a répondu à mon « Bonjour » que par un vague hochement de tête et un timide grognement genre « ’jour ». Sans un regard. Pas plus loquace lorsque je lui ai proposé du café, juste un signe de tête. Serait-elle du genre à ne desserrer les dents qu’après un premier café ? À moins qu’elle ne soit agacée de me trouver là, bien avant l’heure annoncée sur mon petit mot ?
Elle tourne sa cuiller dans sa tasse. Manœuvre parfaitement inutile puisqu’elle n’a ajouté ni sucre ni lait dans son double-expresso. Geste automatique ? Réminiscence d’une époque où elle sucrait son café ou juste une façon de se donner une contenance ? Les yeux dans le vague, le regard fixe, elle est ailleurs. Visage fermé, sans expression, je ne sais pas si elle continue sa nuit ou si elle réfléchit intensément. Elle a l’air un peu perdue.
Moi, je reste silencieux. J’ai bien compris que lui adresser la parole à cet instant serait une agression. Et je ne veux surtout pas la braquer. Je la regarde. Je la contemple. Elle porte l’ample chemise de coton qu’elle avait enfilée cette nuit en m’attendant au lit. Seule variante, elle n’a fermé qu’un seul bouton, au niveau du nombril, ce qui me laisse le bonheur d’apercevoir les contreforts des montagnes alpines. Enfin, disons plutôt des collines sous-vosgiennes dans son cas.
Elle finit par arrêter de son touillage, sort la cuiller de sa tasse, la fixe un instant avec une petite moue, comme si elle réalisait à l’instant la vacuité de sa manœuvre. Elle boit trois gorgées, repose doucement sa tasse et pour la première fois ce matin, porte son regard sur moi.
— Il est bon ton café.
Son ton est parfaitement neutre, sans chaleur aucune, sans animosité non plus. Neutre. Le pâle sourire qui a un peu détendu son expression n’est-il juste qu’un réflexe ?
Elle finit sa tasse.
— Un autre ?
— Oui, volontiers !
J’ai droit à un vrai sourire cette fois (ouf !). Pendant que je nous prépare deux nouveaux expresso, je cherche désespérément comment engager la conversation. Mais rien ne vient et je panique grave. J’aurais mille choses à dire à cette charmante inconnue mais si je ne lui en disais seulement qu’une ou deux sur les mille, elle partirait en courant, persuadée que je suis un dangereux malade mental. Comment pourrait-elle comprendre cette incroyable flamme qui me consume depuis cette nuit, comment pourrait-elle admettre la sincérité de cette passion imprévisible ?
Le silence perdure, lourd, inconfortable. C’est elle qui le rompt, enfin, après avoir goûté son second café. Affichant un air perplexe, elle plante son regard dans le mien et lâche :
— Je ne sais vraiment pas quoi penser à ton sujet.
J’ouvre de grands yeux et dois afficher un air si ahuri qu’elle rit. Ben merde, si je m’attendais à cela ! Qu’est-ce qui va me tomber dessus ?
— Je peux être franche ?
— Euh… oui, bien sûr, je t’en prie !
— Très franche ?
— Oui ! Vas-y.
Je n’en mène pas large, c’est le moins qu’on puisse dire. Qu’est-ce que je vais prendre ?
— Eh bien, je me pose pas mal de questions à ton sujet. Au Macumba, tu passes pour être un tombeur, un coureur, un… queutard. Un bon coup éventuellement. Très exactement le genre de mec que je ne supporte pas !
Qu’est-ce que vous voulez répondre à ça ? Un queutard ! Je suis déstabilisé et ne peux m’empêcher de rougir.
— Attend, j’explique : il y a quelques mois, au Macumba, je t’ai repéré parce que oui, physiquement, tu es plutôt mon type. Mais bon, j’étais avec mon mec. Toi, évidemment tu ne pas calculée mais…
Mon petit mouvement de tête oblique et ma moue l’arrêtent.
— Quoi, demande-telle ?
— Détrompe-toi, je t’avais repérée : tu es tout à fait mon type de femme ! Mais tu étais accompagnée…
— Ah oui ! Et donc ?
— Maquée, donc pas touche ! La brebis est accompagnée de son mec, elle a un bâton de berger sous la main, inutile de lui est proposer un autre. Non je plaisante ! Il y a juste que je ne suis pas un briseur de ménages.
Visiblement, Clara n’est pas très convaincue :
— M’ouais, je vois. Ou pas. Ou alors, courageux mais pas téméraire et surtout, pas de temps à perdre !
Je hausse les épaules et grimace un peu mais la laisse continuer.
— Monsieur est un tombeur, le play-boy du quartier, les nanas prennent la file au comptoir — tu notes que j’aurais pu dire « prennent la queue » mais ça aurait été too much — et je t’ai vu, d’un samedi à l’autre, t’éclipser vers des coins sombres ou carrément partir avec une de ces amatrices de câlins express. Parce bon, de toute évidence, tu embarquais des petits lots qu’on qualifiera de… faciles. Je me trompe ?
Je pourrais protester, pour la forme, mais préfère jouer la carte vérité.
— Tu as tout à fait raison ! Mais si tu permets, j’aimerais replacer ça dans le contexte.
Clara opine du chef et d’un geste, m’invite à m’expliquer.
— Il y a huit mois, le jour du réveillon du Nouvel An, Claire, ma compagne depuis deux ans et trois mois m’a brutalement plaqué pour aller filer le parfait amour avec son coach sportif. Je dois avouer que je n’ai pas très bien pris la chose. Déprime, interrogations existentielles, enfin tu vois le topo...
Clara m’écoute certes, mais je la vois réfléchir : petite ride au front, yeux étrécis et sourcils froncés. Elle lève la main pour m’interrompre :
— Dis-voir, ta "Claire" avec son sportif, ce ne serait pas Claire Rombaud par hasard ?
« Claire Rombaud ? Ben oui mais comment... Là, je suis grave désarçonné et je bafouille »
— Euh… oui mais… Tu connais Claire ?
— Depuis le lycée. On n’était pas vraiment super copines à l’époque, au contraire, mais elle a été très agréable quand je l’ai rencontrée, sur le pas de sa porte il y a tout juste trois jours. Hasard ! Elle m’a invité à boire un café chez elle et là, sans crier gare, elle a ouvert les vannes, elle est passée du sourire aux sanglots ! Elle m’a raconté sa mésaventure avec son coach, histoire close d’ailleurs. Elle m’a aussi et surtout parlé de l’homme avec lequel elle formait, je cite, « un couple idéal ». Alors donc, c’était donc toi, l’ex qu’elle a cocuf... trompé !








