Chapitre 1
Le jour se lève déjà, jetant des rayons de soleil dans ma petite mansarde.
Encore un jour de plus à Elysia, dans une des villes les plus magnifiques du monde.
Mais hélas, ce n’est pas dans une élégante robe de chambre que je me réveille, mais dans une misérable chemise en laine grossière. Parce que je ne suis qu’une servante, et non comme les dames nobles et bourgeoises qui passent leur temps à socialiser et à ne rien faire. J’étire mon corps brisé par l’effort. Encore un jour où je devrais tout faire dans cette maison, et être payée misérablement.
Mais il faut que je continue. Il faut que je me rappelle que je suis très chanceuse.
J’ai de la nourriture dans mon ventre, et je suis nourrie et logée.
Et puis, cela n’est qu’un début. Madame Rochen m’a promis que plus tard elle m’enverra être formée comme cuisinière. Et alors là, je gagnerais beaucoup plus que ce que je gagne maintenant. Peut être que je pourrais ouvrir un restaurant.
Être libre. J’y pense tous les jours. La liberté.
En soupirant, je m’habille hâtivement dans la pénombre, avant de sortir et de me diriger dans le salon pour ouvrir les volets, et ranger le salon, puis la cuisine, où il faut s’occuper du tapis, dépoussiérer, brosser dans tous les coins.
Alors que je me relève, sale de partout, la cloche sonne, et Madame Rochen crie.
-Ourika, viens !
En tant que servante à tout faire, je dois bien évidemment également m’occuper de la toilette de ma maîtresse. Je me précipite dans sa chambre, où je me sens minuscule.
Il faut dire que sa chambre est si grande.
Tout est or, velours, organdi et marbre et raffinements.
Assisse devant son miroir, elle m’attend, en robe de chambre, les cheveux remplis de bigoudi.
Elle est une femme aux traits exceptionnellement ordinaires, sans grâce particulière.
Mais je suis admirative de ses longs cheveux sombres qui s’éparpillent sur ses épaules.
Evidemment qu’elle a des cheveux magnifiques. Quelqu’un s’en occupe pour elle à sa place.
Mes cheveux sont complètement abîmés depuis des lustres, et je préfère les laisser sous un foulard.
-Tu te rends compte !
Ma maîtresse, Mme Rochen , tourne furieusement les pages du journal alors que je coiffe ses cheveux.
-Kwame a été nommé baron d’Eranthe. Lui ! Oh, quel scandale !
Un simple kusharien !
Elle doit sûrement oublier que je suis kusharienne.
-Oh, cela n’est il pas scandaleux pour toi ?
-Madame, je suis kusharienne.
-Oh, oui.
Elle lève les yeux au ciel.
-C’est vrai, tu es kusharienne.
Oh, je l’oublierais presque. Tu n’es pas comme eux, tu sais.
Tu es un peu plus claire.
J’ai envie de lui mettre mon poing dans la figure, à cette femme complètement idiote.
Mais ceci dit, j’ai toujours envie de lui faire du mal.
Je décide de me calmer et de ne pas faire attention à ce qu’elle dit.
Après tout, voilà comme cela qu’elle est.
Incroyablement enrageante. Mais après tout, elle reste ma maîtresse.
-Après, qu’est-ce qu’il va se passer ? Ils vont venir davantage pour être anobli, et nous serons envahis de kushariens et des autres gens de nos territoires occupés.
Oh, ce qu’ils vont causer comme pagaille.
Oh, ce Kwame. Il est capable de faire épouser sa fille au prince héritier.
Nous aurons des enfants élysiens et kushariens !
Oh, quelle pagaille.
J’ai presque envie de dire que nous en avons déjà, mais elle continue de discuter.
-Oh, cela est terrible, terrible. Oh, quelle misère. Quelle misère.
Elle continue de se plaindre en secouant la tête.
-Oh, cela est terrible. Terrible.
Je finis d’arranger ses cheveux, qui trônent maintenant en couronne sur sa tête.
Elle me sourit.
-Ah, que devient donc notre pays ?
Notre glorieux pays.
Oh, que cela est triste.
Elle dit absolument n’importe quoi.
Je roule des yeux. Cette femme est complètement folle.
Je fais comme si je ne l’entends pas.
Je dois faire comme si je ne l’entends pas.
Sinon, je vais devenir folle.
Comme j’ai l’habitude de faire.
Il faut enfiler le rôle de la servante soumise et ne rien dire.
C’est ce que les employeurs veulent.
C’est ce que le monde veut que nous soyons.
Pas des personnes. Des mannequins.
Je souris.
Je dois sourire.
Sourire, oui.
Donc je souris, bien que mes lèvres soient douloureuses.
Elle sourit.
-Toi, si tu pouvais être noble, tu ne le ferais pas, n’est ce pas ?
Tu ne sais pas à quel point leur monde est différent.
Tu ne te sentirais pas à ta place.
Tu ne serais pas intégrée.
N’est ce pas ?
Oui, cela me fait peur. Je préfère passer mon temps à nettoyer,
Ranger, me briser le corps pour un travail que je méprise.
Oui, évidemment.
J’ai envie de l’insulter.
Cependant, je ne fais rien de tel.
Au lieu de protester, je me contente de me taire.
Parce que quand tu es servante, voilà ce que tu dois faire.
Te taire et endurer, voilà tout.
-Ne voudriez vous pas être noble, madame Rochen ?
-Oh, bien sûr que non. Je serais idiote de vouloir être noble.
Ils doivent vivre à la Cour et quémander des charges de l’empereur pour avoir la reconnaissance de l’empereur.
La Cour n’est rien de spécial.
Ils sont les bouffons de l’empereur, oh non, je ne voudrais cela pour rien au monde.
Pourquoi ? Oh, ne me dis pas que c’est ce que tu veux.
Etre femme de médecin est bien mieux que d’être noble.
Oui, bien sûr. Tout le monde sait que cela est faux.
Quand tu es noble, tu peux tout faire.
Tu ne payes pas d’impôt, tu n’as pas à travailler, tu peux accéder à la Cour pour y vivre , tu peux aller dans des endroits où les autres ne peuvent pas partir.
Il y a des parcs, des cafés, des bars, de quartiers réservés aux aristocrates, où le menu peuple et des gens sophistiqués et riches comme Madame Rochen ne peuvent pas partir,
Tout simplement parce qu’ils ne sont pas titrés.
Servante d’une bourgeoise odieuse qui me paye une misère pour que je fasse la cuisine, le ménage, le linge, sa coiffure, ses vêtements…Tout, moi je ferais tout pour être noble.
Je suis la servante à tout faire.
J’essaye de me reprendre, et de sourire.
Ah, si seulement. Si seulement j’étais noble.
On frappe à la porte alors que je finis d’habiller Madame Rochen.
Je cours pour aller ouvrir la porte et accueillir le visiteur.
Mr le comte de Orlo est devant la porte.
Il est un client de Mr Rochen.
Toujours parfaitement habillé et souriant, je suis surprise de voir sa redingote froissée, et son air hagard. Il ne sourit pas et se contente de me saluer en baissant son chapeau.
Il est le noble le plus gentil que je connaisse.
Je suis tout de suite inquiète, et alors que je me hâte de prendre son chapeau et son manteau, je lui demande :
-Que se passe t il, monsieur ?
-Oh, c’est ma fille.
Mr de Orlo est un veuf qui a décidé d’adopter une fille de Kushara pour qu’elle soit anobli, qui d’ailleurs me ressemble énormément.
Elle a toujours été extrêmement gentille quand elle venait avec son père.
Mais je n’ai jamais pu être son amie.
Parce que elle n’est pas comme moi.
Elle est noble.
-Elle a disparu.
J’ai perdu ma fille.
Elle est morte ?
Je n’ose pas prononcer ses mots terribles.
Je l’amène dans le salon, où l’attend Madame Rochen.
Dès qu’elle voit son air catastrophé, elle m’envoie chercher du thé.
Je me dépêche de partir , les laissant ainsi à leur conversation, et me posant également plein de questions sur la fille du comte, Elyse. Que lui est-il donc arrivé.
Est-elle réellement morte ? Où est ce qu’il prend le mot disparition pour un euphémisme ?
Lorsque je ramène le thé, ils me regardent étrangement.
Que se passe t-il ? Etrangement, je ne le sens pas très bien.
Elle sourit grandement, et il sourit lui aussi grandement.
Mais leurs sourires sont crispés.
Je fronce les sourcils. Que se passe-t-il ?
Un silence de plomb règne alors que je sers le thé.
Puis soudainement, Madame Rochen prend la parole.
Elle a un air circonspect au visage, ce qui ne lui ressemble guère, elle qui est si autoritaire.
-Nous avons réfléchi, Ourika. Tu connais l’Ecole Impériale ?
Elle sait très bien que je connais l’Ecole Impériale. Parce que tout le monde connaît l’école Impériale. Elle est l’école la plus réputée de l’Empire. Seuls les nobles peuvent y entrer.
Les hommes qui en sortent deviennent des grandes figures dans tous les domaines, que ce soit la politique, l’art, la science, l’armée, etc.
Les femmes qui en sortent épousent ces grandes figures ou et gagnent des postes prestigieux à la Cour Impériale, et sont célébrées pour leur beauté, raffinement et sont le centre des événements mondains de la haute société élyséenne.
Tout cela, je le sais des gazettes que je lis après que Madame Rochen les ait lu.
-Tu va remplacer la fille de Monsieur le comte, et tu va donc intégrer l’Ecole impériale d’Elysium, où elle étudiait.
Tu lui ressembles, cela fera bien l’affaire.
Il a besoin de toi.
Il n’a personne d’autre pour hériter de ses terres.
Tu es d’accord, n’est ce pas ?
De toutes les manières, on ne te laisse pas le choix.
-Ne dites pas ça, Madame. Bien sûr, on lui laisse le choix.
Monsieur de Orlo me regarde avec son visage si avenant, plein d’espoir.
-Qu’est ce que tu veux, Ourika ?








