01 - Dernière Chance
L.A., paradis des peaux dorées par le soleil, des vagues à se damner même sans surfer et des night-clubs qui répliquent un séisme avec leurs basses dans tout le quartier.
Et au milieu de ce joyeux chaos, il y a moi, Enrique, un habitué.

Pour peu, on me prendrait pour un pilier de bar si mon secret de l’eau gazeuse déguisée en cocktail était éventé.
Mais rien ne me trahit, car mon sourire n’est jamais forcé et ma détermination à ne pas danser est presque légendaire ici. Je laisse ça aux autres. Personnellement, je tiens à mes tympans, à mon hydratation et au peu de dignité qu’il reste généralement à mes potes après deux heures sur une piste surchauffée.
Quelqu’un doit bien pouvoir conduire au retour.
Pourtant, si je regarde ce que j’ai accompli avec ce fichu potentiel que tout le monde voit en moi…
Rien !
Nada !
Juste une bourse sportive complète que j’ai réussi à foutre en l’air… Deux années de suite.
C’est la fin. Enfin, le bout d’un chemin, pas celui de mon rêve.
Car oui, un jour j’intégrerai les forces spéciales… Ce sera juste plus long, mais je ne lâche rien.
Rejoindre l’académie de police est mon unique option. Sans diplôme, seule l’expérience de terrain peut être valorisée pour la carrière que je vise.
Ce n’est pas la filière que j’avais prévue mais ça tombe bien, je ne suis plus vraiment en position de faire le difficile.
Quand je ne joue pas le chauffeur pour mes amis bien entamés, je passe le plus clair de mon temps à la salle de sport. La rigueur et la discipline que je m’impose depuis des années sont sans doute les seuls ancrages qui me prouvent que je peux obtenir ce que je veux pour autant que j’y mette suffisamment d’efforts.
J’ai évidemment grandi au bord de l’eau. Une famille nombreuse qui a une plage presque privée à cinq minutes de la maison, c’est le paradis pour occuper les enfants sans que ça coûte un bras.
Du moins tant qu’ils ne rêvent pas de plonger ou de surfer… Là, bizarrement, le concept d’activité gratuite prend l’eau.
Quand j’ai eu l’âge de demander autre chose, ce qui a sauvé la santé mentale de mes parents est que j’ai eu un accès illimité à la salle de sport où bosse mon grand frère. Vu notre différence d’âge de près de dix ans et le fait qu’il y travaille depuis toujours, autant dire que toute mon adolescence s’est passée à soulever des poids ou à frapper dans des sacs.
J’ai remporté des prix en CrossFit junior puis en adulte. Ça me permet de donner cours quand il manque quelqu’un à la salle et ça arrondit ce que je gagne en travaillant le soir comme ouvreur au cinéma.
Pas exactement la carrière dont je rêve, mais payer ma coloc et ma bouffe me permet de survivre sans dépendre de ma famille.
Je me vois déjà d'ici six mois, je passe les épreuves éliminatoires et j’emménage en internat à la police. Enfin, c’est l’idée.
Quand j’ai annoncé que j’arrêtais l’univ, ma mère a fondu en larmes et a tenu à me consoler. Je n’étais pourtant pas triste…
Mon père, lui, a voulu m’en coller une mais, vu mon entraînement, il a cessé de tenter de m’attraper dès que j’ai quitté la cuisine. Je n’avais aucune envie de rester à portée pour la recevoir.
Il a hurlé sur toute la rue que je ne revienne plus sous son toit avant d’être devenu responsable. Il n’avait jamais capté que j’avais libéré ma chambre pour ma plus jeune sœur le jour où je suis parti sur le campus… Deux ans plus tôt.
Je n’ai pas jugé utile de revenir lui expliquer ce détail non plus.
Depuis, je donne des nouvelles via mon frère, Julio, que je vois toujours au gymnase. Et ma mère sait que je vais passer les sélections pour entrer à la police.
J’attends juste que ce soit concret avant d’affronter mon paternel. Parce que baratiner avec du vent, ça m’endort, que ce soit moi qui essaie ou un autre qui tente le coup sur moi. Et mon vieux fonctionne tout pareil.
Des faits. Rien que du tangible. Alors je reviendrai quand j’aurai quelque chose à poser sur la table.
J’ai inclus de la course sur trois kilomètres dans mon entraînement hebdomadaire, car le reste des épreuves de présélection fait déjà partie de ma routine CrossFit.
Un petit diable perché sur mon épaule me souffle que c’est une formalité et que rien ne sert d’en faire trop. Le petit ange m’incite à la prudence et me rappelle que la préparation est la clé.
Pour une fois, j’écoute celui qui a les ailes. J’ajoute que tant que c’est physique, c’est dans mes cordes.
Et le questionnaire écrit est un choix multiple basé sur des mises en situation. J’ai téléchargé des exercices des promotions précédentes. C’est suffisamment proche de la réalité pour que je sache quoi faire la plupart du temps.
Une situation, plusieurs possibilités, une décision à prendre.
Ça, je peux faire.
Ce n’est pas comme un putain de syllabus à se farcir par cœur, c’est déjà ça. J’ai un peu donné et je n’ai plus aucun doute à ce sujet : la théorie n’est pas pour moi.
La police se targue d’axer son cursus sur des réalités de terrain.
Je l’espère franchement, car m’asseoir à nouveau pour regarder un singe qui s’écoute parler pendant des heures, ça fait deux ans que je cherche comment ne pas décrocher…
Sans succès.
Si au moins lire me passionnait…
Bon, si je me foire, je trouve un mangaka pour dessiner des mangas d’apprentissage pour les nuls et je deviens riche en les vendant.
Plan B du plan B.
On a connu pire.
Bref, je n’ai plus le droit de me louper.
Du coup, je ne me foirerai pas cette fois.
Ça manque de flics mignons après tout, ça pourrait redorer leur réputation auprès de certaines populations. Un genre de campagne de sensibilisation sur le thème de ces policiers qui vous donnent le sourire. Là, je suis certain qu’on m’engage direct.
Je peux même poser pour les affiches.
Et si je dis que je me débrouille dans une cuisine tant que les plats sont latinos, je me doute que ça coche aussi des cases.
Mais probablement pas celles d’un sergent instructeur…









