Prologue
Le local du club de rugby n’était pas fait pour contenir autant de monde.
Il y faisait trop chaud. Les fenêtres ouvertes sur le terrain ne suffisaient plus et la musique vibrait dans les murs bas, couvrait les voix, puis les laissait remonter dès que quelqu’un riait trop fort. Les bancs avaient été poussés contre les murs. Des gobelets traînaient sur les sacs de sport.
Ysée était assise près de Maël, une jambe repliée sous elle. Basile discutait avec Anouk de l’autre côté de la table. Stan, lui, s’était installé de biais sur une chaise, son verre à la main, sans participer vraiment à la conversation.
— Stan.
Un garçon venait de se pencher vers lui.
— Daphné est là.
Basile releva aussitôt la tête.
— Daphné ?
— Celle de terminale.
Anouk eut un petit mouvement des sourcils.
Ysée savait depuis des semaines que Daphné était sur Stan. Elles partageaient le même dortoir, et Daphné en avait suffisamment parlé pour que personne dans la chambre ne puisse l’ignorer.
Elle était belle, elle plaisait facilement et n’avait pas vraiment l’habitude de tourner longtemps autour d’un garçon.
Visiblement, ce soir-là, elle avait décidé de tenter sa chance.
— Elle veut te voir, ajouta le garçon.
Stan ne bougea pas.
— Où ?
— Dans les vestiaires.
Cette fois, Basile se mit à rire.
— Ah ouais.
Maël sourit à côté d’Ysée.
Autour de la table, deux autres garçons s’étaient retournés vers Stan. Lui regardait toujours son verre, comme si cinq personnes n’attendaient pas de voir ce qu’il allait faire.
Ysée le regarda.
— Il ira pas.
Basile tourna lentement la tête vers elle.
— Pardon ?
Stan releva les yeux.
— Pourquoi j’irais pas ?
— Parce que ça nuirait à ta réputation de mec froid et inaccessible, dont tu prends tellement soin.
Basile baissa la tête en riant.
Stan continua de la regarder.
— Si Ysée Delaunay le dit...
Il se tourna vers le garçon.
— Dis à Daphné que je viendrai pas.
Basile éclata de rire.
Ysée secoua la tête.
— J’ai pas décidé pour toi.
— Ah bon ?
— Non. J’ai juste raison.
Stan eut un sourire.
— C’est pas la même chose, avec toi ?
Maël avait toujours son bras posé derrière Ysée. Il se pencha légèrement vers elle.
— T’es contente ?
— Très.
— Ça se voit.
Elle tourna la tête vers lui avec un sourire.
À l’entrée du local, une fille leva les deux mains.
— Coupez la musique. Il y a un surveillant.
Personne ne bougea tout de suite.
Puis quelqu’un baissa le son et les conversations tombèrent presque en même temps.
Basile se leva.
— Par le fond.
Il contourna la table et ouvrit la porte près des vestiaires.
Autour d’eux, les chaises raclèrent le sol. Plusieurs élèves récupérèrent leurs affaires en vitesse.
Anouk se retourna vers le banc.
— Mon sac.
— Laisse-le, dit Basile.
— Non.
— Anouk.
— Il y a toutes mes affaires dedans.
Stan se pencha, tira le sac de dessous le banc et le lui tendit.
— Tiens.
— Merci.
Basile posa une main entre ses omoplates pour la faire avancer.
— Maintenant, bouge.
Ils sortirent les uns derrière les autres.
L’air de la nuit parut presque froid après la chaleur du local.
Ils coupèrent à travers le terrain. Maël attrapa la main d’Ysée et l’entraîna avec lui.
Derrière eux, une porte claqua.
— Plus vite, lança Basile.
— Je cours, protesta Anouk.
— Absolument pas.
Ysée éclata de rire.
Ils ne ralentirent qu’une fois arrivés près des arbres, assez loin du local pour ne plus distinguer que la lumière aux fenêtres.
Anouk serrait toujours son sac contre elle.
Basile le désigna du menton.
— On allait se faire choper pour ton sac.
— J’allais pas le laisser là-bas.
— Bien sûr que non.
Ysée riait encore.
Maël la regarda, gagné par son rire.
— T’es complètement malade, souffla-t-il.
— Pourquoi moi ?
— Parce que t’es la seule qui trouve ça drôle.
— C’est faux.
Il lui prit le visage entre les mains et l’embrassa alors qu’elle riait encore.
Anouk les regarda.
— À deux doigts de nous faire virer de Clairval deux semaines avant le bac.
Ysée se détacha de Maël.
— C’est pas nous qui organisons. Moi, s’il faut, je vous dénonce.
Elle regarda Basile.
— Surtout toi, capitaine.
Il se tourna vers elle, outré.
— Non mais qu’est-ce qu’il faut pas entendre. On organise des soirées pour faire plaisir à tout le monde et, au premier surveillant, ça nous vend.
— Ils te vireront jamais. Ils ont trop besoin de toi pour leurs statistiques.
Basile sourit.
— Enfin quelqu’un de lucide.
Stan ne les écoutait plus.
Il regardait derrière Ysée.
Elle se retourna.
Daphné avançait depuis les bâtiments, une veste claire jetée sur les épaules. Elle traversa le bord du terrain et vint droit vers eux.
Elle s’arrêta devant Stan.
— Tu viens ?
Basile eut un sourire en coin.
Stan regarda Ysée.
— Quoi ? dit-elle.
Il sourit.
Puis il se tourna vers Daphné.
— Oui.
Daphné repartit vers les bâtiments.
Stan la suivit.
Basile se pencha légèrement vers Ysée.
— Donc Ysée avait tort, marmonna-t-il.
Elle lui fit une grimace.
— Ça arrive jamais. Profite.
— Bonne nuit, lança Basile à Stan.
Stan leva une main sans se retourner.
Anouk donna un coup d’épaule à Basile.
— On rentre ?
— Oui. Avant qu’Ysée trouve vraiment quelqu’un à qui nous vendre.
— Je m’entends plutôt bien avec le surveillant, si tu veux.
— Tu vois ?
Maël reprit la main d’Ysée.
Basile et Anouk marchaient déjà vers les arcades. Elle partit avec lui pour les rattraper.
Derrière eux, Stan avait disparu dans le bâtiment avec Daphné.









Top top ce premier chapitre