Chapitre 1
NAALITH
Tome I — Ailleurs
Épisode 1 — Ailleurs
De cette période, mes souvenirs ne me revenaient plus vraiment nettement.
Le temps avait œuvré sans que je puisse vraiment me retourner pour y penser, à part quelques moments charnières qui me laissaient encore un sourire aux lèvres.
J’allais avoir vingt-cinq ans.
J’avais réussi à survivre jusque-là.
Je souris à cette pensée, avec une pointe de nostalgie.
Je me demandais encore comment j’avais pu accomplir une chose qui, à l’époque, aurait paru impensable : intégrer un équipage de Galactiques denèbiens.
Ils auraient très bien pu me débarquer sur la première planète vivable pour moi !
Il faut croire que la destinée en avait voulu autrement.
Cette petite fille d’une douzaine d’années que j’avais été était bien loin d’imaginer ce qui l’attendait lorsqu’elle était montée dans une sonde qui ravitaillait un vaisseau en eau et en oxygène.
J’avais du mal à me rappeler ma planète natale, la Terre.
Quelques images fugaces me revenaient parfois, mais elles se transformaient le plus souvent en simples ressentis. Avec le temps, même les visages de mes parents s’étaient estompés dans la brume de mes souvenirs.
En revanche, je me souvenais parfaitement de la sonde.
J’étais entrée par curiosité.
Le petit engin avait bipé à mon approche et, lorsque je l’avais touché, il s’était ouvert.
Bien évidemment, ma curiosité d’enfant avait pris le pas sur la prudence et la méfiance.
J’y étais entrée doucement.
Un pas, puis un autre.
On ne calcule pas vraiment les conséquences quand on est enfant.
La cabine était toute petite. J’en avais fait le tour en observant d’étranges panneaux couverts de signes qui s’articulaient comme une écriture.
Puis, soudain, la porte s’était refermée.
Je m’étais retournée.
Trop tard.
Le temps de comprendre que la situation m’échappait, la sonde s’était mise à vibrer.
Et elle avait décollé.
Il y avait un tout petit hublot.
Depuis mon siège, j’avais assisté au décollage sans vraiment comprendre ce que je voyais. Le sol s’était éloigné, puis tout ce que je connaissais avec lui.
Jusqu’à l’espace.
Ma surprise avait alors laissé place à une terreur panique.
J’étais enfermée dans un engin dont je ne comprenais rien, incapable d’ouvrir la porte ou de savoir où il m’emmenait.
Je ne sais plus combien de temps j’avais pleuré.
À un moment, j’avais retrouvé le petit sac à dos que j’avais presque oublié jusque-là. En fouillant dedans, mes doigts étaient tombés sur un petit gâteau.
Alors je l’avais mangé.
C’était ridicule, mais ce petit gâteau avait réussi à me calmer un peu.
Pendant plusieurs dizaines d’heures, je n’avais pratiquement rien pu faire d’autre qu’attendre dans cette minuscule cabine. Il y avait un siège et quelques aménagements malgré tout confortables, mais je ne pouvais faire que quelques pas avant de me heurter à une paroi.
J’avais fini par ne plus regarder le hublot. Il n’y avait plus rien que je puisse reconnaître dehors et cela me faisait encore plus peur.
J’avais essayé plusieurs fois de comprendre les signes sur les panneaux. Certains changeaient régulièrement, d’autres restaient immobiles. J’avais appuyé sur quelques-uns au hasard avant de décider qu’il valait peut-être mieux ne plus toucher à rien. Après tout, c’était ma curiosité qui m’avait mise dans cette situation.
Mon sac était devenu mon dernier morceau de maison. Je l’avais gardé contre moi pour dormir, serré contre ma poitrine. Il contenait peu de choses, mais elles venaient de chez moi.
À cet instant, je ne savais évidemment pas encore que ces quelques objets allaient devenir tout ce qu’il me resterait de la Terre.
Lorsque la sonde avait finalement changé de vibration, je m’étais redressée d’un coup.
Quelque chose se passait.
J’avais dormi.
Je m’étais réveillée.
J’avais regardé par le hublot.
J’avais attendu encore.
Puis la sonde avait fini par s’immobiliser.
La porte s’était ouverte toute seule.
J’étais restée sur mon siège quelques instants, sans bouger.
L’ouverture donnait sur l’obscurité.
J’avais fini par me lever.
À peine avais-je posé le pied dehors que des lumières s’étaient allumées autour de moi.
Je m’étais figée.
Quelques secondes plus tôt, tout était noir. Maintenant, je pouvais distinguer une immense soute remplie de modules semblables à celui que je venais de quitter.
Je n’avais aucune idée de l’endroit où j’étais.
Mais les lumières s’étaient allumées pour moi.
Cela m’avait rassurée.
L’espace d’un instant.
Parce qu’il faisait froid.
Terriblement froid.
Le petit manteau roulé dans mon sac à dos avait été enfilé à toute vitesse, mais il suffisait tout juste.
J’avais les dents qui claquaient toutes seules et mes jambes tremblaient tellement qu’elles me portaient à peine.
J’avais réussi à faire quelques pas.
Puis quelques autres.
Perdue.
Terrorisée.
La soute me semblait immense.
Après avoir passé autant de temps enfermée dans la sonde, je n’arrivais même plus à en apprécier les dimensions. Il y avait des caisses, des modules, des structures dont j’ignorais totalement l’utilité et, partout où je regardais, du métal.
Je m’étais finalement réfugiée derrière de grosses caisses fixées au sol.
L’endroit laissait juste assez de place pour mon petit corps d’enfant.
Je m’y étais recroquevillée.
Et j’avais attendu.
Je ne savais pas quoi.
Peut-être que quelqu’un vienne.
Peut-être que quelqu’un me ramène chez moi.
Peut-être simplement que quelque chose se passe.
Mais rien ne s’était produit.
Ou plutôt, rien que je puisse comprendre.
Il y avait seulement cette immense soute.
Le froid.
Le silence.
Et une vibration.
Au début, je n’y avais pas prêté attention.
Elle était presque imperceptible.
Un bourdonnement régulier qui semblait traverser le sol, les caisses contre lesquelles j’étais appuyée et jusqu’à mon propre corps.
Petit à petit, je m’étais mise à l’écouter.
Le son revenait toujours avec la même régularité.
Encore.
Et encore.
Comme le bourdonnement rythmé d’un énorme bourdon.
Je ne savais pas encore que j’étais à l’intérieur d’un vaisseau gigantesque.
Je ne savais pas qui l’avait construit.
Je ne savais pas qui pouvait y vivre.
Je ne savais même pas où il m’emmenait.
Mais ce bourdonnement avait fini par me calmer.
Après quelques heures de prostration dans mon petit coin, j’avais relevé la tête.
Rien n’avait changé.
Les lumières étaient toujours là.
La soute était toujours aussi immense.
J’avais toujours aussi froid.
Seulement, ma peur avait commencé à laisser de la place à autre chose.
Cette même chose qui m’avait fait entrer dans la sonde.
La curiosité.
Je m’étais relevée.
Et j’avais commencé à explorer.








