Ascounter
Chapitre 1 — Le départ
Des roues à toute vitesse.
Une autoroute.
Un bus.
Assis près de la vitre, un garçon observe le paysage.
La joue posée contre sa main, il regarde les arbres et les bâtiments défiler à toute vitesse.
Ses cheveux bleu foncé tombent jusqu'à ses yeux, ne laissant apparaître qu'un seul iris.
Un iris bleu sombre.
Un regard qui semble refléter un vide total.
Call murmure :
— Des Ascounters...
Le bus s'engouffre dans un tunnel.
---
Quelques jours plus tôt.
La nuit est belle et calme dans la ville d'Ozalie, au sud du pays.
Une clôture.
Une maison.
Chez les Reshitsu.
À l'intérieur, Call enfile ses baskets devant la porte.
— Où vas-tu, mon chéri ?
La voix résonne derrière lui.
Call répond sans se retourner :
— J'vais courir un peu.
Sa mère s'approche.
Mizeria Reshitsu.
Une femme aux longs cheveux sombres aux reflets bleutés, qui glissent jusqu'au milieu de son dos.
Elle lui adresse un sourire chaleureux avant de déposer un pull-over sur ses épaules.
— Il fait froid ce soir. Ne rentre pas trop tard, d'accord ?
Call saisit la poignée.
— D'accord.
Il ouvre la porte.
Les ruelles sont calmes.
Pas même un chien.
Pas un chat.
Call court, la tête sous sa capuche.
Ses pas accélèrent progressivement.
Il avance jusqu'à un croisement.
Ses chaussures claquent contre les dalles.
Soudain—
Une main jaillit de l'obscurité d'une ruelle étroite.
Elle l'attrape par le dos et le projette à l'intérieur.
BAAM !
Call s'écrase contre un mur.
Aussitôt, une piqûre transperce son bras.
Sa vision devient floue.
Ses yeux s'éteignent.
---
À ses côtés, deux silhouettes.
Une grande.
L'autre plus mince.
Dans la nuit noire, on entend seulement le bruit de gouttelettes tombant sur du fer rouillé.
Humide.
Silencieux.
Call est assis contre un mur, les mains et les pieds attachés.
Ses yeux s'ouvrent lentement.
... Où je suis ?
Il observe les alentours.
Vu le décor, je dirais une industrie abandonnée.
Un homme muni de gants noirs s'approche.
Son regard se pose sur Call.
Ses lèvres s'étirent en un sourire inquiétant.
— T'es réveillé, gamin !
Call l'ignore et tourne son regard vers le fond de la pièce.
Impossible de distinguer une sortie.
Il fait trop sombre.
L'homme sourit.
Comme s'il se forçait à sourire.
Il attrape le visage de Call d'une main.
Ses doigts s'enfoncent dans ses joues.
Il rapproche son visage du sien.
— Écoute-moi bien, morveux.
Son sourire disparaît.
— Un seul mot. Une seule syllabe. Et je te tue.
Un autre homme, beaucoup plus costaud, entre dans la pièce.
— Le p'tit s'est réveillé ?
L'homme aux gants se redresse.
— Ouais. J'te le laisse.
Le colosse s'accroupit devant Call.
Son corps imposant projette une ombre qui recouvre entièrement le garçon.
— Alors, mon p'tit... ça va ?
Call le fixe.
Calme.
Le colosse sourit.
— Tu veux bien nous rendre un p'tit service, mon gars ?
Quelques secondes passent.
— Tu vas appeler papa et maman... Mizeria, c'est bien son nom ?
L'homme aux gants sort un briquet de sa poche et allume une cigarette.
— Autant le buter. Ensuite, on ira terminer le reste chez lui.
Call détourne les yeux vers l'homme aux gants.
Toujours calme.
De toute évidence, ils nous observent depuis longtemps.
Ce ne sont pas de simples criminels.
Call demande tranquillement :
— Vous tuez des gens, c'est ça ?
L'homme aux gants pivote brutalement.
Son pied fend l'air.
BAM !
Il s'écrase contre le ventre de Call.
— LA FERME !
Call ne réagit pas.
Pas même un cri.
Comme s'il n'avait rien senti.
L'homme aux gants le regarde du coin de l'œil.
Il n'est pas normal, ce môme.
Je ne ressens ni peur ni colère chez lui.
Son regard est totalement vide.
Il me fout les jetons.
CLAC !
Des bruits de pas résonnent depuis l'entrée.
Les deux hommes se retournent.
— Qui va là ?
L'homme aux gants s'avance.
— Barre-toi avant que je m'énerve.
Une voix glaciale fend l'atmosphère.
— Partir ?
Puis un rire froid résonne dans l'obscurité.
— Mais je viens de trouver mon dîner...
Le colosse se relève.
— Laisse. J'm'en charge.
Il avance lentement vers l'inconnu.
— Je te conseille de rentrer chez toi, mon ami.
L'inconnu relève la tête.
Un sourire terrifiant apparaît sur son visage.
— Je crois que je vais décliner ton conseil.
Le colosse serre le poing.
— Je t'aurai prévenu.
Il lève son poing.
Le coup fend l'air.
Droit vers l'inconnu.
Une seconde plus tard...
Plus rien.
Un silence absolu.
La tête du colosse glisse sur ses épaules.
Elle tombe et roule sur le sol avant de s'arrêter aux pieds de l'homme aux gants.
Celui-ci reste figé.
— Qu'est-ce que... ?
Le corps du colosse s'effondre.
MMBAM !
L'inconnu écarquille les yeux.
— Il est mort ?
Il porte un costume noir.
On dirait un simple employé de bureau.
L'homme aux gants reste paralysé.
L'inconnu s'assoit tranquillement.
Il arrache un doigt au cadavre et le porte à sa bouche.
— Humm... un vrai délice.
Il tourne la tête vers l'homme aux gants.
— T'en veux ?
L'homme prend la fuite.
Qu'est-ce que c'est que ce bordel ?!
Je dois me tirer d'ici !
Il court.
Puis trébuche devant Call.
Il se relève immédiatement.
Son briquet tombe de sa poche.
Je dois me barrer d'ici !
Il repart en courant.
Call tend calmement les jambes et récupère le briquet.
Un cannibale ?
Probablement.
L'homme aux gants jette un regard derrière lui.
Soudain, une voix résonne devant lui.
— Tu vas où, mon dîner ?
L'homme ouvre grand la bouche.
Une goutte de sueur coule sur son front.
L'inconnu lui saisit le cou d'une seule main.
Les pieds de l'homme quittent le sol.
Sa voix tremble.
— Pitié... j'veux pas mourir !
Il tente de reprendre son souffle.
— Tu... tu veux du blé ? J'en ai !
Call observe la scène sans sourciller.
L'inconnu sourit.
— Un repas n'a pas le droit de fuir !
Il resserre lentement sa prise.
— C'est même son destin !
Des flammes jaillissent soudain de sa main et consument l'homme.
— Ahlala... ça brûle !
Le corps de l'homme tombe au sol.
L'inconnu se tourne vers Call.
— À ton tour, mon pigeon.
Il avance.
Call ne bouge pas.
L'inconnu s'arrête.
— Tu ne fuis pas ?
Call répond calmement :
— Ça n'aura aucun résultat.
Il marque une pause.
— Tu es plus rapide que moi.
L'inconnu sourit.
— Intéressant !
Un pas.
Puis un deuxième.
Et soudain...
Il disparaît.
Call garde son regard fixé sur l'endroit où il se trouvait.
Je ne peux pas le suivre des yeux.
Une ombre apparaît devant lui.
Une main l'attrape par le cou et le soulève.
— Tu es vachement calme.
L'inconnu sourit.
— C'est bien !
Il rapproche son visage.
— Continue. Tu m'excites !
Call se débat.
Son visage reste pourtant impassible.
L'inconnu sourit davantage.
— Oui, c'est ça !
Il resserre sa prise.
— Continue !
Call cesse de se débattre.
Il ferme les yeux.
L'inconnu le rapproche de son visage.
— Eh ben quoi ?
Il ricane.
— T'as peur maintenant ?
Call rouvre les yeux.
— Non. Pas du tout.
Sa main part brusquement.
Le briquet qu'il tient vient frapper les yeux de l'inconnu.
Celui-ci le relâche immédiatement.
— Ah, putain !
Call se redresse et fait un pas.
L'inconnu l'attrape par le col et le projette contre le mur.
BAAM !
— Un repas qui se rebelle !
Il éclate de rire.
— Elle est bien bonne, celle-là !
Du sang coule du nez et de la bouche de Call.
Mon corps ne peut plus bouger.
J'ai un bras cassé.
L'inconnu lève les mains.
— Tu m'as dégoûté !
Son sourire disparaît.
— J'vais te buter.
Une lueur embrase soudain ses mains.
— Verre de feu incandescent.
Des flammes apparaissent au-dessus de lui et prennent la forme de morceaux de verre.
— Crève !
Call est au sol.
Il regarde les flammes arriver au ralenti.
J'ai aucune chance de survivre.
Même si je survis aux flammes... l'éboulement me tuera.
Soudain—
Une voix résonne dans son esprit.
Je compte sur toi... mon fils.
Une voix d'homme.
Un jour, tu feras la fierté de cette famille.
Puis une voix de femme.
Les voix surgissent de ses souvenirs.
Call serre les poings.
Son regard reste vide.
J'ai pas encore le droit de mourir.
Ce serait pas logique pour eux.
Tout devient blanc.
Une vague d'énergie bleue dévaste la zone.
Puis une explosion retentit.
BOUM !
---
Les étoiles brillent dans le ciel.
Une heure plus tard.
Call ouvre lentement les yeux.
— Tu n'as pas tardé à te réveiller.
Une voix se trouve à côté de lui.
Un peu plus loin, adossé à une rambarde, un jeune homme aux cheveux violets observe l'horizon.
Un casque repose autour de son cou.
Son long manteau noir flotte sous la brise.
— Ça va ? Tu respires ?
Call se relève et s'approche.
— Il s'est passé quoi ?
L'homme tourne légèrement la tête.
— T'as fait sauter toute une industrie.
Il regarde les ruines derrière eux.
— Même si elle était abandonnée.
Call observe les débris.
Il n'a pas tort.
J'ai bien vu cette énergie bleue se dégager de mon corps.
Call se tourne vers lui.
— Et donc, vous êtes... ?
L'homme sourit.
— Je suis un Ascounter.
Il tend la main.
— Mon nom, c'est Lastte Gotsu.
Call le regarde.
— Qu'est-ce qu'un Ascounter ?
Lastte observe l'horizon.
— Sûrement ce qui maintient encore l'humanité en vie sur cette terre.
Il se tourne vers Call.
— Ce que tu as affronté tout à l'heure...
Un sourire apparaît sur son visage.
— ... c'était un miroir noir.
Call reste silencieux.
Lastte poursuit :
— Un être ignoble qui ne s'intéresse qu'à tuer.
Il se redresse puis se met à marcher.
— Dis-moi.
Il jette un regard à Call.
— T'as pas eu peur ?
Call répond immédiatement :
— Non.
Lastte s'arrête.
— Les émotions, je connais pas.
Call baisse légèrement les yeux.
— On peut peut-être parler de douleur physique.
Lastte sourit.
— C'est bien ce que je me disais.
Il pose une main sur la tête de Call.
— Je cherchais un disciple.
Il sourit davantage.
— Mais je crois que je l'ai trouvé.
Call le regarde.
— Tu vas intégrer le lycée Countra.
— Dans la ville de Sweib.
Call répond calmement :
— C'est l'un des deux lycées qui forment le plus de cadres du pays.
Lastte acquiesce.
— L'autre, c'est Countor.
— Quel est le lien avec vous ?
— Countra et Countor forment des Ascounters.
Il marque une pause.
— Des combattants.
Puis il ajoute :
— Mais pas seulement. Ce sont aussi des institutions qui préparent les élèves à toutes les possibilités de leur vie future.
Lastte se tourne vers lui.
— Tu t'appelles comment ?
— Call Reshitsu.
Lastte sourit.
— Tu sais...
Il pose une main sur son épaule.
— Je sens que tu vas t'y plaire.
Il ricane.
— Mon p'tit Shitsu.
---
Trois jours après l'incident.
Le soleil se lève.
Un vent doux souffle sur la ville.
Chez les Reshitsu.
Le matin.
Meku Reshitsu affiche un immense sourire.
— Mon fils est trop fort !
Call soupire.
— Abuses pas, papa.
Meku lui donne une tape amicale sur l'épaule.
— T'as décroché une bourse pour le lycée Countra ! Félicitations, fiston !
Mizeria prend son fils dans ses bras.
— Fais de ton mieux.
Elle le serre un peu plus fort.
— Mais ne te surmène pas trop.
— T'en fais pas.
Call se dirige vers la porte.
— Attends !
Mizeria s'approche.
Elle embrasse son fils sur le front.
— Que Dieu te protège.
Meku lève le poing.
— T'as intérêt à tout casser, fiston !
Call sourit légèrement.
— Et oublie pas de manger du poisson surtout !
— Chéri, arrête.
— Souviens-toi de nos journées de pêche, mon fils !
Meku rit.
— Le poisson, c'est le meilleur des meilleurs !
Call ouvre la porte.
— T'inquiète pas. J'en mangerai assez.
Il se retourne une dernière fois.
— Maintenant, je dois vous laisser.
Un silence.
— Au revoir.
---
Dans le bus.
Call a la joue posée contre sa main.
Il regarde le paysage défiler à travers la vitre.
Une voix retentit derrière lui.
— Mademoiselle, asseyez-vous là. Il y a une place.
Call tourne la tête.
Une jeune fille s'assoit à côté de lui.
Ses longs cheveux argentés attirent immédiatement son regard.
Elle met ses écouteurs.
Puis ferme les yeux.
Comme si le reste du monde n'existait pas.
Call tourne de nouveau la tête vers la vitre.
Au loin...
Le lycée Countra apparaît.
Un nouvel endroit.
Une nouvelle vie.
Et sans le savoir...
Le début de son histoire.








