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Clause 7

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Summary

Pas de prénoms. Pas de questions. Pas de lendemain. Camille, 34 ans, a appris à ne plus rien laisser au hasard. Après une trahison qui lui a coûté plus qu'elle ne l'avoue, elle rédige un contrat : un arrangement strictement physique, des règles claires, aucune attache. Adrien accepte sans discuter. Trop facilement. Calme, attentif, imperturbable, il respecte chaque clause à la lettre, jusqu'à ce que le désir commence à les contourner une à une. Un prénom échangé. Une nuit qui se prolonge jusqu'au matin. Une confidence qui n'était pas prévue. Car Adrien cache une raison de dire oui. Et Camille, qui voulait tout contrôler, découvre que certaines clauses ne se négocient pas. Une romance érotique pour adultes, où chaque règle brisée rapproche deux êtres que tout oppose, sauf l'envie. Mention : Contient des scènes sensuelles explicites. Public adulte (18+).

Status
2 mins ago
Chapters
2
Rating
n/a
Age Rating
18+

La proposition



Camille Roche avait toujours cru qu'on pouvait tout prévoir à condition de l'écrire.


C'était un principe d'architecte, et peut-être le seul qu'elle eût jamais pris au sérieux. Un plan ne laisse rien au hasard : chaque cote est posée, chaque matériau nommé, chaque tolérance calculée au millimètre. Quand un bâtiment s'effondre, ce n'est jamais à cause d'un caprice du destin. C'est parce que quelqu'un, quelque part, a laissé une ligne en blanc.


Le jour où Thomas était parti, avec deux valises, un sourire d'excuse et cette phrase insupportable, je ne voulais pas te faire de mal, elle avait compris que sa seule erreur avait été de ne rien écrire.


Elle avait construit onze ans de vie commune sur des sous-entendus, des habitudes, de la confiance. Pas une clause. Pas un article. Rien qui pût tenir devant un tribunal, ni devant elle-même à trois heures du matin.


Alors, cette fois, elle avait tout écrit.


Ce jeudi-là commença comme n'importe quel jeudi : mal.


Le réveil sonna à six heures trente, et Camille était déjà réveillée depuis une heure, allongée sur le dos dans son lit trop grand, les yeux fixés sur la fissure en forme de rivière qui courait au plafond. Elle l'avait remarquée le jour de l'emménagement, quatre ans plus tôt. Elle s'était promis de la faire reprendre. Elle ne l'avait jamais fait. On ne répare pas toujours ce qu'on voit chaque matin.


Elle prit une douche trop chaude. Elle but un café debout dans la cuisine, sans s'asseoir, ce que sa mère appelait manger comme un cheval au box. Elle choisit un tailleur gris, des escarpins plats, une chemise blanche. Dans le miroir de l'entrée, une femme de trente-quatre ans lui renvoya un regard fatigué mais net. Pas de cernes, grâce à un correcteur qui travaillait plus que son cabinet. Les cheveux châtains tirés en arrière. Une bouche qu'elle trouvait trop sérieuse, que d'autres appelaient sensuelle. Elle ne comprenait pas toujours ce que les gens voyaient. Elle ne regardait pas assez longtemps pour le savoir.


Le cabinet se trouvait à vingt minutes à pied, dans une ancienne manufacture de gants reconvertie en ateliers. Briques rouges, verrières, escalier métallique qui résonnait comme une cloche. Elle monta les marches deux par deux, parce qu'elle ne prenait jamais l'ascenseur. Une vieille histoire, une cabine bloquée à onze ans, un père en retard. Elle n'en parlait à personne. Ses collègues pensaient que c'était de la discipline sportive, et elle les laissait le croire.


— Tu as vu le mail de la mairie ? lui lança Julien dès qu'elle entra.


— Pas encore.


— Ils veulent revoir la façade de la médiathèque. Encore.


— Ils veulent toujours revoir la façade.


— Ils veulent que ce soit « plus chaleureux ».


Elle posa son sac, alluma sa lampe de bureau, sortit son crayon 2B. Ses doigts trouvèrent le grain du papier calque avant même que son cerveau eût décidé de travailler. C'était le seul moment de la journée où le monde se taisait. Il n'y avait plus que la ligne, le vide autour d'elle, la façon dont l'une définissait l'autre. Elle aimait ça. Elle aimait que tout fût lisible.


À dix heures, réunion avec le maître d'ouvrage. Elle défendit ses proportions pendant quarante minutes, céda sur la teinte du bardage, gagna sur la hauteur sous plafond. Un jeudi ordinaire. Un jeudi sans histoire.


À midi, son téléphone vibra sur le bureau. Léa.


— Alors ? dit son amie sans bonjour.


— Alors quoi ?


— Ne fais pas semblant. C'est ce soir.


Camille se leva et alla se poster près de la verrière, loin des oreilles de Julien.


— Je ne sais pas encore si j'y vais.


— Camille Roche. Tu as écrit un contrat de deux pages avec des articles numérotés. Tu l'as relu devant moi. Tu y vas.


— Je l'ai écrit pour me prouver que je pouvais.


— Et tu peux. C'est ça qui t'énerve.


Léa était sa meilleure amie depuis la fac. Elle était avocate en droit de la famille, ce qui expliquait à la fois son cynisme et son sens pratique. Elle avait vu Thomas partir, elle avait vu l'appartement vidé en un après-midi, elle avait vu les quatre mois pendant lesquels Camille ne répondait à personne. Elle était la seule à qui elle avait montré le contrat.


— Tu sais ce que j'ai pensé, en le lisant ? demanda Léa.


— Dis-moi.


— Que c'est la chose la plus triste et la plus brillante que j'aie jamais lue.


— Merci. Je crois.


— Je suis sérieuse. Tu t'es protégée de tout. Sauf de toi.


— Ça ne veut rien dire.


— Ça veut dire exactement ce que ça veut dire. Écoute : si ce type est bizarre, tu pars. Tu m'envoies le nom de l'hôtel, la chambre, l'heure. Tu m'appelles à vingt-trois heures. Si tu ne décroches pas, j'appelle la police.


— Léa.


— Camille.


Camille ferma les yeux. Elle sourit, malgré elle.


— D'accord. Je t'envoie tout.


— Et Camille ?


— Oui ?


— Essaie de t'amuser. Ce n'est pas interdit par les règles, j'ai vérifié.


Léa raccrocha. Camille resta un moment devant la verrière, le front contre la vitre fraîche, à regarder les toits de zinc scintiller sous un soleil pâle. En bas, quelqu'un traversait la cour avec un carton de maquettes. Elle se dit que l'existence était faite de petites choses de cet ordre, des gens qui portent des cartons, des matins qui recommencent. Et que ce soir, pour la première fois depuis longtemps, elle allait faire quelque chose qui n'était pas dans son agenda.


À dix-neuf heures, elle était chez elle, et elle n'arrivait pas à choisir une robe.


C'était ridicule. Elle étala cinq tenues sur le lit, comme à quinze ans. La rouge, trop affichée. La verte, trop sage. Le pantalon large, trop sûr de lui. Et la noire, celle qu'elle n'avait portée qu'une fois, deux ans plus tôt, à la remise du prix d'architecture. Une robe droite, sans manches, décolleté carré, qui s'arrêtait juste au-dessus du genou. Elle était sobre, et c'était précisément ce qui la rendait dangereuse : elle ne cachait rien de la taille, des hanches, de la ligne des épaules, mais elle ne le criait pas.


Elle l'enfila. Elle ferma elle-même la fermeture, en se contorsionnant, comme chaque fois qu'elle n'avait personne pour le faire. Pendant onze ans, c'était Thomas. Il tirait le zip d'un geste distrait, en continuant à parler d'autre chose. Elle n'y pensait jamais. C'était le genre de détail qu'on ne sait pas être de l'intimité avant que ça disparaisse.


Elle se regarda dans le miroir de la salle de bains. Elle défit son chignon strict, le refit plus bas, plus souple. Elle posa une touche de rouge sur ses lèvres, l'enleva, la remit. Elle choisit un seul bijou : le fin bracelet d'or que son père lui avait offert pour ses vingt ans. C'était la seule chose qu'elle portait sans y réfléchir.


Dans son sac, la pochette en cuir. Deux pages imprimées, rédigées sur un papier épais qu'elle avait acheté exprès. Elle les avait relues quatorze fois. Elle aurait pu les réciter.


Avant de sortir, elle s'arrêta devant la porte d'entrée. Son reflet dans le miroir du couloir la regardait. Elle murmura :


— Tu peux encore renoncer.


Son reflet ne répondit rien. Il avait l'air d'une femme qui sait très bien ce qu'elle fait et qui n'en croit pas un mot.


Elle sortit.


L'hôtel Marceau était un petit palace discret du huitième arrondissement, de ceux dont les portiers n'ont pas besoin de sourire pour inspirer confiance. Elle l'avait choisi parce qu'il était impersonnel, bien éclairé, et que personne de son cercle n'y mettait jamais les pieds. Le hall sentait la cire d'abeille et les lys. Ses talons claquèrent sur le marbre. Elle se força à marcher lentement.


Le bar se trouvait au fond, derrière une double porte capitonnée. Boiseries sombres, fauteuils en velours, lumière tamisée. Un pianiste jouait quelque chose de lent, presque pour lui seul. Elle choisit une table dans un angle, dos au mur, face à l'entrée. Un réflexe. Dans sa famille, on s'asseyait toujours de façon à voir arriver ce qui arrive.


Un serveur s'approcha. Elle commanda un verre de blanc, sec, sans se soucier de la marque. Il le posa devant elle avec un sourire courtois, et elle le remercia plus fort que nécessaire.


Vingt-et-une heures cinquante-deux.


Elle posa la pochette devant elle. La déplaça de trois centimètres, puis la remit. Elle regarda ses mains. Les ongles courts, nets, sans vernis. Un résidu de graphite sur l'index droit, qu'elle frotta du pouce sans réussir à l'effacer. Une marque d'architecte, comme d'autres portent une alliance.


Ce n'est pas bizarre, se dit-elle. Des milliers de gens font ça. Des adultes. Consentants. Sans histoires.


Alors pourquoi as-tu l'impression de te tenir au bord d'un toit ?


Elle but une gorgée. Elle lui brûla la gorge.


Pendant trois semaines, il y avait eu cet échange. Elle l'avait relu si souvent qu'elle aurait pu le réciter lui aussi. Elle avait rédigé son annonce comme on rédige un cahier des charges, sans ironie, sans charme, pour décourager les curieux :


Femme, 34 ans. Recherche arrangement strictement physique, discret, sans attaches. Règles non négociables. Aucune question personnelle. Sérieux exigé.


Elle avait reçu quarante-trois réponses en deux jours. Des salut ma belle, des pourquoi une femme comme toi ?, des photos qu'elle n'avait pas demandées. Elle avait tout supprimé, avec le même soulagement que celui qu'on éprouve en jetant des prospectus.


Puis il y avait eu un message, plus court que les autres.


Je veux bien lire vos règles. A.


Rien d'autre. Pas de compliment, pas de photo, pas d'emphase. Une réponse comme une main tendue sans pression, qui ne cherchait pas à saisir. Elle l'avait ouverte trois fois avant de répondre. Ils avaient échangé pendant trois semaines, par courtes phrases, sans jamais parler de leurs vies. Il lui avait demandé quels jours elle préférait, si elle voulait un hôtel qu'elle connaissait, si elle avait des limites. Il avait écrit limites, pas fantasmes. Elle avait remarqué la différence.


Et ce soir, il était en retard de huit minutes.


Elle détestait les gens en retard. C'était une question de respect. Mais elle devait reconnaître que cela la rassurait. S'il ne venait pas, la question serait réglée.


À vingt-deux heures pile, la porte s'ouvrit.


Il entra sans se presser, une veste anthracite sur le bras, et scruta la salle. Elle le reconnut avant qu'il ne la vît, alors même qu'elle ne l'avait jamais vu. C'était étrange. Quelque chose dans sa façon de se tenir : le dos droit, les épaules détendues, l'attention répartie sur l'espace entier plutôt que braquée sur un détail. Un homme habitué aux salles où il faut garder son calme.


Il était plus grand qu'elle ne l'avait imaginé. Trente-sept, trente-huit ans. Des cheveux sombres coupés court, déjà un peu argentés aux tempes. Une barbe de deux jours qu'il n'avait pas pris le soin de raser. Un visage sans beauté évidente, mais d'une construction rigoureuse : pommettes marquées, nez droit, une bouche qui retenait plus qu'elle ne montrait. Ses mains, quand il posa sa veste sur un dossier de chaise, étaient longues, soignées, remarquablement immobiles.


Il croisa son regard. Il ne sourit pas tout de suite. Il la regarda, c'est tout. Pas comme font les hommes d'ordinaire, avec ce glissement furtif qui mesure avant de croire. Il la regarda dans les yeux, avec une attention tranquille, presque grave, qui lui donna l'impression d'être, l'espace d'une seconde, la seule personne dans la pièce.


C'était exactement ce qu'elle redoutait.


Il s'approcha.


— Camille ?


Sa gorge se noua. Elle hocha la tête.


— Adrien, dit-il. Enfin, j'imagine que je ne devrais pas vous donner mon prénom.


— Vous n'avez pas encore lu les règles.


— Alors je le reprends pour l'instant.


Un coin de sa bouche se releva. Il tira la chaise en face de la sienne, mais ne s'assit pas avant de l'avoir regardée.


— Je peux ?


Personne ne lui avait jamais demandé la permission de s'asseoir à sa table. Elle se sentit presque ridicule d'être troublée par ça.


— Faites.


Il s'assit. Il fit signe au serveur, commanda un whisky sans glace, puis posa ses mains à plat sur la nappe. Elle remarqua la propreté de ses ongles, la netteté d'une montre simple, sans marque ostentatoire.


Il ne regarda pas la pochette devant elle. Il attendit. Il y avait chez lui une patience qu'elle n'avait jamais vue chez personne, une façon de laisser le silence faire son travail.


Elle détestait, un peu, qu'il fût aussi à l'aise.


— Je vais être directe, dit-elle.


— Je n'en attendais pas moins.


— Vous avez accepté de me rencontrer. Ça ne vaut pas accord. Si une seule clause vous pose problème, vous finissez votre verre, nous nous souhaitons bonne soirée, et personne ne se reverra. Pas de rancune, pas de message.


— Entendu.


— Pas de tentative pour me convaincre.


— Je n'essaierai pas.


Elle tira la pochette vers elle, en sortit les deux feuilles et les fit glisser sur la table. Il les prit, sans hâte. Puis il sortit de la poche intérieure de sa veste une paire de lunettes fines, qu'il chaussa avec un geste d'une banalité absolue.


Et ce détail la troubla plus qu'il n'aurait dû.


Les lunettes lui donnaient un air de lecteur, d'homme d'intérieur, d'un autre temps. Elles adoucissaient son regard et accentuaient la ligne de sa mâchoire. Elle baissa les yeux sur son verre pour ne pas le fixer.


Il lut. Lentement. Sans l'interrompre.


Elle connaissait le texte par cœur. Elle le suivait dans sa tête, ligne après ligne :


Article 1. Le présent accord est strictement physique.


Article 2. Aucun des deux ne connaîtra le nom de l'autre. Les prénoms sont interdits.


Article 3. Aucune nuit ne se prolonge au-delà de l'aube. Chacun rentre chez soi.


Article 4. Aucune question sur la vie privée de l'autre : travail, famille, passé.


Article 5. Les rencontres ont lieu à l'hôtel, jamais au domicile de l'un ou de l'autre.


Article 6. Chacun peut mettre fin à l'accord à tout moment, sans explication.


Article 7. Aucun sentiment.


Quand il arriva à la fin, il s'arrêta. Elle le sentit avant de le voir : son regard resta sur la dernière ligne un peu trop longtemps. Puis il releva la tête.


— Aucun sentiment, répéta-t-il.


— C'est la clause qui compte.


— Elle est rédigée comme une clause. Pas comme une promesse.


— Je ne vois pas la différence.


— Une promesse, on la fait sur soi. Une clause, on l'impose à l'autre.


Quelque chose se contracta dans la poitrine de Camille, un réflexe de défense. Elle croisa les jambes, lentement, et remarqua que le regard d'Adrien ne descendit pas. Il resta sur son visage. C'était presque pire.


— Vous comptez signer ou faire de la philosophie ? dit-elle.


— Je compte comprendre à quoi je m'engage.


— À peu de choses. Un soir par semaine, parfois deux. Une chambre. Aucun récit. Aucun regret.


— Et vous ?


— Moi ?


— À quoi vous engagez-vous, Camille ?


Il avait dit son prénom à voix basse, sans insistance, comme on pose un objet précieux, et la manière dont il l'avait dit lui fit quelque chose dans le ventre qu'elle n'avait pas prévu. Ce n'était pas du désir, pas encore. C'était une alerte. Une main qui tâtait une porte qu'elle croyait verrouillée.


Elle redressa le dos.


— À respecter les règles. Ce sont les seules choses que je sais faire correctement.


Il sourit pour de bon, cette fois, et ce sourire changea tout son visage. Il parut moins sérieux. Plus jeune. Plus dangereux.


— Ça, je n'en doute pas, dit-il.


Un silence. Le pianiste attaqua un nouveau morceau, plus doux. Le serveur déposa le whisky sans bruit. Adrien ne le toucha pas.


Il posa ses lunettes sur la table et croisa son regard.


— Je peux vous poser une seule question ? Elle ne viole aucun article.


— Je vous écoute.


— Pourquoi moi ?


La question était simple. Elle était surtout juste. Parce que depuis trois semaines, elle avait écarté onze profils, un trop empressé, un trop vulgaire, un trop sûr de lui, et que le sien, elle s'était surprise à le rouvrir le soir, seule dans son lit, sans vraiment savoir pourquoi.


— Parce que vous n'avez pas essayé de me séduire, dit-elle enfin. Vous avez demandé à lire les règles.


Il hocha la tête, lentement, comme si sa réponse confirmait quelque chose. Quelque chose qu'elle ne comprenait pas encore.


Pendant une seconde, une expression traversa son visage, si brève qu'elle aurait pu l'inventer : un mélange de gravité et de tendresse, presque de la tristesse, qui n'avait rien à faire dans un bar d'hôtel, entre deux inconnus qui s'apprêtaient à signer un accord de nuits sans lendemain.


Puis elle disparut.


— Je peux ajouter une clause ? demanda-t-il.


— Non.


— Une seule.


— Les clauses ne se négocient pas.


— Alors je la dirai à voix haute, sans l'écrire.


Elle l'observa. Elle aurait dû refuser. Elle aurait dû se lever, remercier, partir. Tout son corps le lui disait, avec cette lucidité froide qu'elle avait apprise à la dure. Mais il avait posé les mains sur la table, paumes ouvertes, et il attendait, avec une patience qui la désarmait.


— Dites.


— Si un soir vous voulez que je m'arrête, à n'importe quel moment, il suffit d'un mot. Un seul, que vous choisirez. Et je m'arrête. Sans question, sans rancune, sans reproche.


Quelque chose vacilla en elle. Pas à cause de ce qu'il proposait. À cause de la sincérité tranquille avec laquelle il l'avait dit. Thomas ne lui avait jamais offert ça. Aucun homme ne lui avait jamais offert ça. Même pas l'idée qu'elle pourrait en avoir besoin.


— Ce n'est pas dans le contrat, dit-elle d'une voix qu'elle ne reconnut pas.


— Je sais. C'est pour ça que je le dis.


Il retira ses lunettes d'un geste lent, les replia, les rangea. Puis il saisit le stylo posé à côté de la pochette, un stylo plume offert à Camille pour son diplôme. Il le tint un instant entre ses doigts, comme pour en peser la valeur.


— Où signe-t-on ?


— En bas. Les deux signatures.


Elle lui montra l'endroit. Il signa d'abord, d'une écriture nette, penchée, sans fioriture. A. V. Rien de plus. Puis il lui tendit le stylo par le capuchon, pour qu'elle prît le bon côté. Un geste minuscule, d'une politesse presque excessive, et leurs doigts se frôlèrent.


Une seconde. Peut-être moins.


La chaleur de sa peau lui traversa la main jusqu'au poignet. Elle retira le stylo, trop vite, et signa, C. R., en s'appliquant à ne pas trembler. La plume grinça un peu sur le papier. Elle reposa le stylo.


Elle se rendit compte qu'elle avait retenu son souffle pendant toute la signature.


Il plia sa copie en deux et la glissa dans sa poche intérieure. Il se leva, boutonna sa veste. Il n'avait pas touché à son whisky.


— Jeudi prochain, dit-il. Même heure. Vous pouvez choisir la chambre.


— Vous ne restez pas ?


— Le contrat prévoit des règles pour la nuit. Pas pour ce soir.


Il y avait quelque chose de presque tendre dans sa façon de dire ça. Il la regarda une dernière seconde, et Camille comprit qu'elle venait de commettre la première erreur de sa vie d'architecte : elle n'avait pas prévu que l'autre signataire pût être un homme dont elle aurait envie d'apprendre le nom.


— Bonne nuit, Camille.


Il s'éloigna. Il traversa le bar sans se retourner, glissa un billet au pianiste en passant, disparut derrière la double porte.


Elle ne le suivit pas des yeux, par principe. Elle regarda son verre, la pochette vide, le bracelet d'or à son poignet. Puis, sans l'avoir décidé, ses doigts vinrent se poser à l'endroit exact où les siens l'avaient effleurée.


Dehors, il pleuvait un peu. Une pluie fine, tiède, qui donnait aux lampadaires des auréoles floues. Elle refusa le taxi que le portier lui proposait. Elle avait besoin de marcher.


Son téléphone vibra dans son sac. Léa : Alors ??? Il est vivant ? Tu es vivante ?


Elle s'arrêta sous un porche. Elle tapa, effaça, retapa.


Tout va bien. Il a signé.


Et ??


Et rien. Il est parti.


Il est parti ??


Il a dit que le contrat prévoyait des règles pour la nuit. Pas pour ce soir.


Les trois petits points apparurent, disparurent, réapparurent.


Camille. Ce type est dangereux.


Pourquoi ?


Parce que tu souris. Je le sens d'ici.


Camille rabaissa le téléphone. Elle effleura ses lèvres, du bout des doigts, et constata, avec une stupeur presque scientifique, que son amie avait

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