Le retour de Yumi
Yumi regardait par le hublot et essayait de reconnaître quelque chose. Une route, un bâtiment, une colline, un morceau de paysage qui pourrait lui dire qu’elle était enfin arrivée. Cela faisait presque une heure que l’avion descendait lentement vers sa ville natale et, pourtant, elle n’arrivait toujours pas à réaliser qu’elle était réellement en train de rentrer. Ses doigts se resserraient autour de l’accoudoir tandis qu’elle contemplait les nuages qui s’effilochaient progressivement sous l’appareil. Par moments, le ciel s’ouvrait et laissait apparaître des parcelles de terre, des routes minuscules et des habitations qui, vues du ciel, semblaient appartenir à un monde parfaitement calme. Elle prit une profonde inspiration. Elle était nerveuse. Ce n’était pas comme si elle revenait dans un endroit qu’elle ne connaissait pas. Elle y avait grandi, passé toute son enfance et toute son adolescence. Elle en connaissait les rues, certains quartiers, les habitudes de ses habitants, les endroits où elle avait l’habitude de se
retrouver après les cours, et pourtant, depuis qu’elle avait décidé de revenir définitivement, cette ville lui paraissait presque aussi étrangère que le pays dans lequel elle avait passé ces dix dernières années. Peut-être parce qu’elle n’était plus la même. Dix ans avaient passé. Dix années pendant lesquelles elle avait étudié, travaillé rencontré d’autres personnes et construit une carrière en essayant de devenir la femme qu’elle voulait être. Lorsqu’elle était partie, elle avait dix-huit ans. A présent elle en avait vingt-huit, elle se demandait parfois si la jeune fille qui avait quitté cette ville avec des rêves plein la tête reconnaîtrait la femme qu’elle était devenue. Elle baissa les yeux vers ses mains. Elles tremblaient légèrement. Elle se trouvait ridicule. Elle allait simplement retrouver ses amis. Ses meilleurs amis, Tag et Amaury. Un sourire apparut malgré elle lorsqu’elle pensa à eux.
Ils avaient continué à communiquer pendant toutes ces années, même si la distance avait fini par modifier leurs habitudes. Au début, ils se parlaient presque tous les jours. Puis leurs études, leurs emplois et leurs vies respectives les avaient éloignés peu à peu. Pourtant, ils ne s’étaient jamais réellement perdus. Un message pour un anniversaire, une photo envoyée au milieu de la journée, une conversation improvisée lorsque l’un d’eux avait besoin de parler... Les réseaux sociaux leur avaient permis de rester présents dans la vie des autres, même si cette présence n’avait été que virtuelle.
Comment allait-elle réagir en les voyant pour de vrai ? Est-ce qu’ils allaient avoir l’impression de s’être quittés hier, ou est-ce que dix années allaient immédiatement s’interposer entre eux ? Est-ce qu’ils allaient la trouver différente ? Bien sûr que oui. Ils avaient changé eux aussi, pensait-elle. Elle voyait leurs visages évoluer au fil des photos, leurs cheveux pousser, leurs styles vestimentaires changer, leurs vies prendre de nouvelles directions. Elle connaissait certains détails de leur quotidien, mais elle savait aussi que les réseaux sociaux ne montraient jamais tout. Et s’ils lui en voulaient ? Cette question la traversa soudainement et elle détourna les yeux du hublot. Elle n’avait jamais vraiment osé leur demander. Peut-être parce qu’elle redoutait la réponse. Elle leur disait qu’elle ne regrettait pas d’être partie, et c’était vrai. Du moins, en partie. Elle avait un rêve, un véritable besoin de découvrir autre chose, de faire ses études à l’étranger et de construire son avenir par elle-même. Elle voulait prouver qu’elle était capable de réussir sans dépendre de personne. Mais réussir ne signifiait pas forcément ne rien regretter. Elle l’apprit avec le temps.
Elle ferma les yeux quelques secondes et laissa sa tête reposer contre le siège. Cette fois, elle voulait faire les choses différemment. Elle voulait travailler, évidemment. Elle aimait son métier et ne pouvait pas imaginer abandonner l’architecture après tout ce qu’elle avait accompli. Mais elle ne voulait plus passer sa vie entière dans un bureau. Elle ne voulait plus découvrir qu’il était minuit en regardant l’heure sur son ordinateur. Elle ne voulait plus annuler un dîner parce qu’un projet prenait du retard, ni répondre à des mails au milieu d’une conversation importante. Elle avait passé dix ans à se donner entièrement à sa carrière. Peut-être était-il temps de donner un
peu d’elle à autre chose. À ses amis, sa famille, à cette ville... et aussi à elle-même. Peut-être même à l’amour, un jour. Cette dernière pensée la fit sourire, mais elle la chassa presque immédiatement. L’avion amorça une nouvelle descente et son cœur se mit de nouveau à accélérer. Elle regarda par le hublot. Cette fois, elle reconnut certains paysages. Elle ne pouvait pas encore distinguer précisément les rues, mais quelque chose dans la forme de la ville lui semblait familier. Elle était chez elle. Ou du moins, elle allait bientôt l’être. Lorsque les roues touchèrent enfin le sol, une étrange émotion lui serra la poitrine. Elle resta immobile quelques secondes après l’atterrissage, comme si quitter son siège signifiait réellement accepter que cette nouvelle étape de sa vie commençait maintenant. Elle
prit une grande inspiration puis se leva et récupéra ses affaires, avant de sortir de l’avion.
Une fois ses bagages récupérés, Yumi traversa lentement la salle prévue pour les arrivées, sa valise roulant derrière elle. Plus elle s’approchait des portes automatiques, plus son cœur accélérait, et elle se demanda soudain si elle ne devait pas faire demi-tour. Les portes s’ouvrirent et elle les vit immédiatement. Elle reconnut immédiatement leurs sourires. Tag était le premier qu’elle aperçut. Il avait changé, bien sûr. Son visage était plus adulte, ses cheveux avaient poussé et une barbe encadrait désormais sa mâchoire. Pourtant, il possédait toujours cette expression joyeuse qui la ramena instantanément à leur adolescence. À côté de lui se tenait Amaury. Ses cheveux avaient eux aussi considérablement poussé et encadraient maintenant son visage d’une manière qui lui donnait une allure complètement différente. Elle portait une tenue colorée qui lui ressemblait parfaitement, avec ce petit détail original qui fit sourire Yumi avant même qu’elle ne lui ait adressé la parole. Pendant quelques secondes, ils se dévisagèrent simplement. Puis Amaury se précipita vers elle. Yumi lâcha presque la poignée de sa valise pour profiter de cette étreinte qu’elle avait tant espéré. Sans s’en rendre compte, ses yeux se remplirent de larmes.
Tu es vraiment là, lui murmura Amaury.
Oui, je suis revenue.
La voix de Yumi tremblait.
Tag les rejoignit quelques secondes plus tard et les enveloppa toutes les deux dans ses bras.Elles riaient. Elles parlèrent en même temps. Elles se reprochèrent gentiment de ne pas s’être suffisamment appelées. Et pendant cette longue étreinte, quelque chose se détendit enfin en Yumi. Elle réalisait à quel point ses amis lui avaient manqué.
Après cette longue étreinte, Tag saisit la valise le Yumi.
Donne-moi ça.
Je peux la porter, protesta Yumi.
Je sais. Mais tu viens de traverser la moitié du monde. Laisse-moi faire quelque chose d’utile.
Yumi sourit.
Tu es toujours aussi serviable, à ce que je vois.
Toujours, répliqua Tag, un sourire chaleureux aux lèvres.
Ils se dirigeaient tous les trois vers la voiture d’Amaury, en parlant tellement qu’ils avaient à peine le temps de reprendre leur souffle entre deux anecdotes. Yumi allait loger chez Amaury, le temps de trouver un emploi, puis un appartement. Elle ne souhaitait pas se précipiter. Pour une fois, elle voulait prendre le temps de choisir ce qui lui convenait réellement.
Lorsqu’ils arrivèrent chez Amaury, Yumi découvrit un appartement qui semblait avoir été décoré par une personne incapable de choisir entre plusieurs univers. Des tableaux partout, des objets colorés, des meubles qui ne semblaient pas toujours avoir été conçus pour aller ensemble et qui, pourtant, formaient un ensemble étonnamment harmonieux.
Elle rit en déposant son sac.
Je vois que tu n’as pas changé.
Amaury haussa les épaules avec un sourire satisfait.
Pourquoi changer quelque chose qui fonctionne ?
Bon, le repas chinois arrivera dans environ une heure, annonça Tag.
Parfait, répondirent les filles.
Ils s’asseyèrent tous les trois autour de la table basse. Yumi sut immédiatement qu’elle n’allait pas échapper à l’interrogatoire. Amaury la regarda avec un sourire malicieux.
Alors ?
Alors quoi ? Dit Yumi en riant.
Qu’est-ce que tu as fait pendant dix ans ?
Je dois raconter tout ça ?
Absolument tout. J’ai toute la soirée, dit Amaury en lançant à Tag un sourire.
Yumi commença par son diplôme d’architecture. Elle leur raconta les longues nuits de travail, les projets qui lui avaient donné envie d’abandonner et ceux qui l’avaient au contraire convaincue qu’elle avait choisi le bon métier.
Elle leur montra ensuite plusieurs photographies de ses réalisations et quelques articles de journaux dans lesquels son travail était mentionné.
Amaury poussait un petit cri admiratif.
Yumi, mais tu es célèbre là-bas !
N’exagère pas.
Je n’exagère rien du tout !
Tag se pencha pour regarder à son tour.
Tu as vraiment fait tout ça ?
Elle sourit.
Elle leur raconta ensuite son passage dans un cabinet d’architecture particulièrement réputé, les responsabilités qu’elle avait progressivement obtenues et la satisfaction qu’elle avait ressentie lorsque certains de ses projets avaient enfin été réalisés.
Puis vint la partie plus personnelle.
Chris.
Elle leur expliqua qu’elle avait eu une relation amoureuse quelques années après son départ, mais qu’elle n’avait jamais réellement eu le temps de devenir quelque chose de profond.
Ils s’entendaient bien, pourtant Yumi passait tellement de temps à travailler que leur relation était progressivement dégradée. Chris voulait davantage de présence, davantage de temps, davantage d’elle, mais elle était incapable de lui donner tout cela. Elle regrettait de ne pas avoir compris plus tôt que l’on ne pouvait pas demander à quelqu’un de patienter éternellement derrière une carrière. Elle leur donna ensuite des nouvelles de ses parents.
Ils finirent par comprendre que son retour n’était pas une décision prise sur un coup de tête, mais quelque chose dont elle avait réellement besoin.
Elle se tourna vers Tag.
Et toi ?
Il afficha immédiatement son sourire de gamin.
Je suis devenu agent immobilier.
Sérieusement ?
Très sérieusement. Et j’adore ça.
Il lui expliqua qu’il appréciait énormément son travail, notamment la liberté qu’il avait et le fait de pouvoir accompagner des gens dans des projets importants de leur vie. Puis il ajouta, comme si ce détail était secondaire :
Et je suis en couple.
Non ! Lança Yumi, bouche-bée.
Amaury éclatait de rire.
Tag parut très fier de lui.
Elle s’appelait Mélinda et travaillait elle aussi dans l’immobilier. Elle était sa rivale avant de devenir son amante.
Et comment as-tu réussi à la séduire ?
Mon charme naturel a agit, tout simplement, répondit Tag en gonflant la poitrine.
Il l’a surtout agacée jusqu’à ce qu’elle accepte de sortir avec lui, intervint Amaury.
C’est une interprétation très personnelle des événements, conclut Tag.
Ils éclatèrent de rire, puis Yumi se tourna vers Amaury.
Et toi ?
Elle sourit.
J’ai une galerie d’art.
Bien sûr que tu as une galerie, dit Yumi, comme pour souligner l’évidence de cette vocation.
J’aime ce que je fais. Même si je gagne juste assez pour payer mes factures, je ne changerais pour rien au monde.
Yumi sourit.
C’ était exactement la réponse qu’elle attendit d’elle. Lorsque le repas arriva, ils s’installèrent tous les trois pour dîner et continuèrent à parler pendant quelques heures. Ils riaient de leurs souvenirs, se racontaient des anecdotes, comparaient leurs vies et, pendant un moment, Yumi avait presque l’impression que rien n’avait changé. Enfin, la fatigue finit par la rattraper.
Je crois que je vais m’endormir sur place.
Je vais y aller, dit Tag en se levant.
Il enlaça Yumi avant de partir, puis lui promit de revenir rapidement.
Amaury montra à Yumi sa chambre et la salle de bain.
Tu peux prendre tout le temps dont tu as besoin. Fais comme chez toi.
Merci.
Bon retour à la maison, Yumi.
Amaury tourna les talons et Yumi resta silencieuse, pourtant une question lui brûlait les lèvres. Une question qu’elle s’était retenue de poser depuis son arrivée. Depuis dix ans, à vrai dire.
Amaury ?
Oui ? Demanda Amaury en se retournant.
Yumi sentit soudain sa gorge se nouer.
Comment se porte Aaron ?
L’expression d’Amaury changea très légèrement.
Un sourire apparut sur ses lèvres, mais il sembla un peu gêné.
Il va bien.
Amaury lui souhaita une bonne nuit avant de disparaître dans le couloir.
Yumi resta seule dans sa chambre. Elle s’assit sur le bord du lit et regarda ses mains. “Il va bien”, répéta-t-elle silencieusement.








