Chapter 1: Le battement de trop
Le bip régulier et monotone du moniteur cardiaque semblait rythmer le compte à rebours de la patience de Noah. À sept heures trente, le service des urgences et de soins intensifs de l'hôpital Saint-Jude ressemblait déjà à une zone de guerre miniature. Dossiers sous le bras, stéthoscope autour du cou, Noah traversa le couloir d'un pas militaire. Ses yeux noisette, cernés par une nuit de garde interminable, balayaient les environs avec une précision chirurgicale.
À vingt-huit ans, Noah s'était forgé une réputation de roc. Infirmiers, internes, médecins titulaires : tout le monde savait qu'avec Noah, la rigueur n'était pas une option, c'était une religion. Les protocoles étaient faits pour être respectés à la lettre. Pas de place pour l'approximation, encore moins pour les sentiments. La médecine sauvait des vies, les états d'âme, eux, ne faisaient que ralentir les rouages.
— Noah ! Ton café est en train de refroidir sur le comptoir, mais j'ai l'impression que tu n'auras pas le temps de l'avaler, lança Marc, un collègue urgentiste en passant en trombe.
— Je m'en passe, grogna Noah sans ralentir l'allure. J'ai le dossier du lit 12 à finaliser avant le grand tour de visite du Dr Keller.
En s'engageant dans l'aile ouest, Noah fut soudain arrêté net par un éclat de rire. Un vrai rire, sonore et cristallin, qui jurait totalement avec l'ambiance aseptisée et oppressante du service.
Il fronça les sourcils. Dans ce couloir, les gens gémissaient, pleuraient, ou murmuraient dans l'angoisse. Ils ne riaient pas.
Il tourna la tête vers la chambre 14, dont la porte était entrouverte. Adossée au chariot de soins, une jeune femme aux boucles châtains indisciplinées s'était accroupie à hauteur d'un petit garçon d'environ sept ans, emmitouflé dans un pyjama à l'effigie de super-héros. Elle portait la blouse blanche immaculée des nouveaux résidents, mais elle avait enroulé autour de son cou un stéthoscope aux motifs de marguerites.
— Alors, super-Léo, affirmait-elle d'une voix théâtrale en agitant une seringue vide comme s'il s'agissait d'une baguette magique, tu es sûr que tu veux affronter le docteur des monstres tout seul, ou tu passes un pacte avec moi ? Si tu prends ton sirop sans faire de grimace, je t'aide à dessiner une cape invisible sur ton plâtre. Deal ?
Le petit garçon écarquilla les yeux, fasciné, et hocha vigoureusement la tête en tendant le bras.
Noah sentit un agacement immédiat piquer sa poitrine. Une diversion théâtrale. À l'hôpital, on soignait avec des protocoles stricts, pas avec des tours de magie et des promesses fantaisistes. Ce genre de comportement déstabilisait la hiérarchie et donnait de faux espoirs aux patients.
Il poussa la porte d'un coup sec, faisant grincer légèrement les charnières.
— Docteur… ? intervint Noah de sa voix la plus grave et neutre, coupant net l'ambiance légère de la pièce.
La jeune femme sursauta légèrement et se redressa. Lorsqu'elle se tourna vers lui, Noah faillit perdre le fil de sa pensée. Des yeux noisette perçants, bordés de longs cils sombres, plongèrent directement dans les siens. Son visage, illuminé par une expression de défi amusé, contrastait violemment avec la rigidité de l'institution.
— Maya. Maya Laurent, répondit-elle du tac au tac avec un sourire éclatant qui ne parvenait pas à se dérider, malgré l'atmosphère. Et vous devez être le célèbre Noah, n'est-ce pas ? On m'a prévenue qu'un ouragan de rigueur circulait par ici, je vois que la légende disait vrai.
Noah serra les mâchoires. Ce ton faussement détaché et cette désinvolture l'exaspéraient au plus high point.
— Le temps de jeu est terminé, Docteur Laurent, dit-il en s'avançant, campant sa carrure d'un mètre quatre-vingt-dix au milieu de la pièce exiguë. Ici, nous sommes dans une unité de soins intensifs. Les protocoles de médication suivent des horaires précis, et la psychologie de comptoir n'a pas sa place dans le dossier du patient du lit 14.
Le sourire de Maya s'effaça lentement, remplacé par une lueur têtue. Elle croisa les bras sur sa blouse, soutenant son regard sans ciller.
— La psychologie de comptoir, comme vous dites, permet à un enfant terrorisé d'accepter un traitement sans faire une crise de panique qui ferait chuter sa tension, monsieur le sergent-chef. La médecine ne se résume pas à des lignes de chiffres sur un moniteur. Il y a un être humain au bout du lit.
— Un être humain qui a besoin de soins rigoureux, pas d'un spectacle de marionnettes, rétorqua Noah, sa voix baissée d'un ton, juste assez pour que seule l'entende.
Le silence devint soudain lourd dans la petite chambre. Entre eux, l'air semblait crépiter d'une électricité inattendue. Noah était habitué à ce que les nouveaux plient l'échine devant son autorité naturelle. Mais Maya, elle, plantait ses talons dans le sol, le menton haut, dégageant une chaleur solaire qui menaçait de faire fondre toute la glace dont il s'entourait si soigneusement.
Avant que Noah ne puisse surenchérir, le petit Léo tira doucement sur la manche de sa blouse.
— Ne soyez pas méchant avec elle, monsieur le grand rigide, elle est gentille.
Maya laissa échapper un petit rire étouffé, tandis que Noah sentait ses joues s'échauffer légèrement sous l'effet combiné de la remarque de l'enfant et du regard narquois de sa nouvelle collègue.
— Le tour de service commence dans cinq minutes, Docteur Laurent. Je vous attends au poste de coordination pour le briefing des dossiers critiques. Ne soyez pas en retard, lâcha-t-il d'une voix sèche avant de pivoter sur ses talons et de quitter la pièce d'un pas lourd.
En s'éloignant dans le couloir, Noah inspira profondément, sentant son cœur battre un peu trop fort contre ses côtes. Ce n'était pas normal. Une simple réprimande ne l'avait jamais mis dans un tel état de fébrilité.
Il jeta un coup d'œil par-dessus son épaule : Maya venait de sortir de la chambre, un dossier sous le bras, marchant d'un pas décidé dans sa direction.
La journée promettait d'être longue. Très longue. Et pour la première fois depuis des années, Noah eut une vague d'inquiétude : et si cette tornade solaire menaçait de détruire toutes ses certitudes ?









J'adore cette façon d'écrire que tu as; tout parait si simple. Mais si je peux te donner un conseil, relis une deuxième pour les fautes, mais moi meme j'en fais beaucoup donc je comprend. A part ça c'est génial