01
Ella
Le samedi après-midi, Naomi, Piper et moi avons notre rituel. Nous nous retrouvons à la même table, nous commandons trop de choses à partager et nous parlons pendant des heures de sujets qui ne mériteraient probablement pas autant d’attention. Il suffit pourtant que l’une de nous pose son téléphone au milieu de la table pour que la conversation prenne une nouvelle direction.
Aujourd’hui, c’est le dernier message reçu par Naomi qui nous occupe. Elle le relit pour la troisième fois, le pouce suspendu au-dessus de l’écran, tandis que Piper attend ma réaction avec un sourire déjà prêt.
— Tu ne vas pas lui répondre, dis-je à Naomi.
— Je n’ai pas dit que j’allais le faire.
— Tu tiens ton téléphone comme si ta vie dépendait de cette réponse.
— Je veux seulement comprendre ce qu’il cherche.
— Il cherche à savoir si tu vas encore lui laisser une chance.
Naomi pose son téléphone sur la table, écran contre le bois, et pousse un soupir. Piper attrape une frite dans notre assiette commune avant de lui rappeler qu’elle avait promis de ne plus se laisser entraîner dans cette histoire. La promesse n’a pas l’air de tenir longtemps, mais aucune de nous ne s’en étonne. Nous savons toutes que certaines décisions demandent plusieurs essais avant de devenir définitives.
— Vous pourriez au moins faire semblant de me soutenir, dit Naomi.
— Je te soutiens, répond Piper. Je soutiens juste la version de toi qui ne passe pas la soirée à attendre une réponse.
— Cette version de moi n’existe pas.
— Elle pourrait exister si tu posais ton téléphone.
Naomi le pousse un peu plus loin, ce qui nous fait rire. Je ne cherche pas à lui donner une leçon. J’ai déjà dit ce que je pensais, et elle sait qu’elle peut m’en parler sans craindre que je la juge. C’est une des choses que j’aime dans notre amitié : nous pouvons nous chamailler sans que l’une de nous prenne chaque remarque comme une attaque.
Notre après-midi suit son rythme habituel. Nous parlons de ce que nous avons fait cette semaine, des projets que nous avons repoussés et des choses que nous prétendons avoir oubliées. Piper raconte une histoire en ajoutant des détails à chaque fois qu’elle la reprend. Naomi la corrige dès qu’elle modifie un élément, même si personne à part elle ne se souvient de la version précédente.
— Je n’ai jamais dit que le serveur avait renversé mon verre, proteste Piper.
— Tu l’as raconté exactement comme ça mardi, répond Naomi.
— J’ai dit que le verre avait failli tomber.
— Tu avais même montré la tache sur ta manche.
— La tache a disparu, réplique Piper en baissant les yeux vers son haut, parfaitement propre, avant de revenir à nous avec une expression sérieuse.
Je ris avec elles. Il n’y a rien d’extraordinaire à cet après-midi, et c’est justement ce qui me plaît. Je n’ai rien à organiser, personne à impressionner et aucune raison de vérifier l’heure. Nous parlons aussi longtemps que nous en avons envie, et je peux répondre franchement sans avoir à chercher la phrase qui plaira le plus.
Quand nous finissons par nous lever, nous convenons de nous revoir bientôt. Ce n’est pas un grand projet, seulement une promesse que nous avons l’habitude de tenir. Naomi et Piper repartent chacune de leur côté et je rentre à la maison avec la sensation agréable d’avoir passé quelques heures à ma place.
Mes parents ne sont pas encore là quand j’arrive. Je pose mon sac dans ma chambre, puis je réponds aux messages envoyés dans notre conversation de groupe. Les plaisanteries continuent, avec une photo de l’assiette presque vide et une nouvelle remarque sur le fameux message de Naomi. Je leur réponds que je refuse de prendre position tant que je n’ai pas reçu la suite de l’histoire, puis je range mon téléphone.
J’aime retrouver ma chambre après une journée passée dehors. Je sais où sont mes affaires, je peux fermer la porte et choisir le moment où je rejoins le reste de la maison. À dix-huit ans, je ne ressens pas le besoin de partir immédiatement. J’aime vivre avec mes parents et Jake, même si je tiens à garder mes habitudes et un peu d’espace pour moi.
Je descends aider à mettre la table quand j’entends la porte d’entrée. Maman rentre la première, puis papa la rejoint dans la cuisine. Je leur raconte rapidement mon après-midi. Ils me demandent comment vont Naomi et Piper, et je leur résume l’histoire du message sans donner tous les détails. Ils rient quand je leur raconte que Piper a prétendu que la tache sur son haut avait disparu.
— Vous avez toujours quelque chose à vous raconter, remarque maman.
— C’est parce qu’on ne se voit pas assez.
— Vous vous êtes vues le week-end dernier, rappelle papa.
— C’était il y a presque une semaine.
Il sourit et m’aide à poser les couverts. Notre conversation reste légère, et je repense déjà à ce que je pourrais raconter aux filles la prochaine fois. Jake arrive peu après. Il salue tout le monde, pose son téléphone près de son assiette et s’assoit. Il paraît un peu préoccupé, mais je n’y prête pas attention. Il a souvent des choses à régler et il finit toujours par en parler quand il en a envie.
Nous commençons à dîner. Jake raconte quelques détails de sa journée. Maman lui pose des questions et papa écoute en silence. Je participe par moments, mais je pense encore à Naomi, à Piper et à la suite de leur histoire. Puis Jake pose sa fourchette à côté de son assiette.
— Nolan va vivre ici quelque temps.
Je m’arrête, les doigts autour de mon verre. La phrase est si inattendue que je regarde d’abord Jake, puis mes parents. Maman n’a pas l’air surprise. Papa non plus.
— Depuis quand ? je demande.
— Je viens de l’apprendre, répond Jake.
— Tu viens de l’apprendre ou tu viens de décider de nous le dire ?
— Je leur en ai parlé aujourd’hui, reprend-il en gardant les yeux sur moi, sa main jouant avec le bord de sa serviette. Son appartement doit être réparé et il lui faut un endroit où rester pendant les travaux.
— Et vous avez accepté ?
— Nous avons de la place, répond maman. Ce sera le temps nécessaire pour que son appartement soit remis en état.
— Vous savez combien de temps ça va prendre ?
— Pas encore, répond papa en haussant les épaules. Nolan ne peut pas nous donner une date précise.
Je pose mon verre. « Pas encore » ne m’aide pas à me représenter la durée de son séjour. Quelques jours pourraient devenir plusieurs semaines, puis plusieurs mois. À chaque fois que je pense à cette possibilité, la maison me semble un peu moins à moi.
— Tu aurais pu me prévenir avant, dis-je à Jake.
— Je viens de le faire.
— Après en avoir parlé à maman et papa.
— Je leur ai demandé s’il pouvait rester ici, ils ont accepté, et je t’en parle au dîner. Je ne vois pas ce qu’il y a de compliqué.
— Tu aurais pu m’envoyer un message.
— Je ne pensais pas que ça poserait problème.
— Tu ne pensais pas que j’aimerais être informée avant que quelqu’un s’installe à la maison ?
Jake soupire sans hausser la voix. Je sais qu’il ne cherche pas à me mettre à l’écart, mais il aurait pu comprendre que la nouvelle me concerne aussi. Il connaît la maison, ses habitudes et les endroits où chacun aime s’installer. Il aurait dû penser que je voudrais être prévenue avant qu’un ami vienne partager tout cela avec nous.
— Il ne s’installe pas pour toujours, dit-il.
— Je n’ai pas dit ça. Je demande combien de temps.
— On ne le sait pas encore, répond maman. C’est temporaire.
Je me tais un instant. Je n’ai jamais trouvé Nolan particulièrement difficile à comprendre. Il arrive quelque part avec assez d’assurance pour donner l’impression qu’il y est attendu. Il plaisante comme s’il savait déjà que les autres vont rire, puis regarde autour de lui pour vérifier qu’il avait raison. Je ne l’ai jamais trouvé aussi charmant que Jake semble le croire.
— Vous avez déjà décidé où il dormira ? je demande.
— Dans la chambre d’amis, répond papa.
J’imagine Nolan dans le couloir, entrant et sortant de la maison comme s’il l’avait toujours fait. Il sera là au petit déjeuner, au dîner, dans les moments où je n’aurai pas envie de parler. Je devrai aussi faire attention à ce que je laisse traîner et à l’heure à laquelle je prends ma douche. Ce ne sont pas de grandes choses, mais elles font partie de mes habitudes et je n’avais pas prévu de les partager.
— Tu sais que tu peux lui laisser une chance, dit Jake.
— Je ne lui ai pas encore parlé.
— Justement.
— Je sais déjà que je vais devoir vivre avec lui. Je ne suis pas obligée d’être contente avant même qu’il arrive.
— Personne ne te demande d’être contente, intervient maman. Seulement de faire un effort.
— Je peux faire un effort. Je ne promets pas de le trouver moins sûr de lui.
— Je ne te demande pas de changer d’avis sur Nolan, répond Jake en souriant malgré lui.
— Tant mieux. Ça ne se fera pas en une soirée.
Maman reprend le plat et la conversation glisse vers autre chose. J’essaie de suivre, mais je repense à ce que j’ai fait quelques heures plus tôt. J’étais assise avec Naomi et Piper, à notre table habituelle, persuadée que ma soirée se terminerait comme les autres. Maintenant, je sais qu’un invité va bientôt prendre la place de quelqu’un dans la chambre d’amis.
Je n’ai pas encore vu Nolan depuis que j’ai appris la nouvelle. Je ne sais pas quand il arrivera, ni combien de temps son appartement restera en travaux. Je sais seulement que mes parents ont accepté de l’héberger et que Jake compte sur moi pour vivre avec cette décision.
Quelques mois seulement, me répété-je. Le temps que son appartement soit réparé. Je n’ai aucune raison de m’inquiéter davantage, même si l’idée de partager la maison avec le garçon que j’ai toujours trouvé trop sûr de lui suffit à gâcher la fin de mon dîner.








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