Partie 1 : Prologue
Je crois que je pourrais tout supporter, toutes les souffrances, pourvu que je puisse me dire et me répéter à chaque instant : « J'existe ». Au milieu de mille agonies, j'existe. Je suis tourmenté sur la roue, mais j'existe ! Même si je reste seul sur une colonne, j'existe ! Je vois le soleil, et si je ne le vois pas, je sais qu'il est là. Et toute la vie est là, dans le fait de savoir que le soleil existe. — Fiodor Dostoïevski
L'enfer est vide et tous les démons sont ici. — William Shakespeare
Les cheveux sombres et sauvages de la petite fille volent derrière elle tandis qu'elle court dans l'herbe. Elle pousse des cris perçants avant de se rappeler que son père n'aime pas quand elle fait trop de bruit. Elle serre les lèvres pour se taire et éclate de rire quand sa mère se penche pour la soulever dans ses bras.
— Qu'est-ce qui est si drôle, gioia ? murmure sa mère de sa voix toujours douce et élégante.
— J'ai mis un ver sur la tête de Carlo, avoue la petite fille dans un souffle. Elle se tortille pour regarder son frère derrière elle. Ses cheveux noirs et brillants reflètent le soleil alors qu'il regarde, en grimaçant, le petit ver désormais posé dans l'herbe.
Le visage de la femme plus âgée pâlit, même si elle sourit à sa fille en recoiffant une de ses mèches rebelles. — Tu ne dois pas embêter Carlo. Tu te souviens pourquoi ?
La petite fille s'agite sous ce reproche amical. — Parce que papa va se fâcher.
Sa mère hoche la tête et dépose un baiser sur la tempe de la fillette.
— Maman, pourquoi les cheveux de Carlo sont comme ça ? Une pointe de jalousie perce dans la voix de la petite fille. Elle a toujours remarqué que les cheveux de son frère étaient différents des siens. Les siens ne brillent pas et ne scintillent pas au soleil comme ceux de Carlo. Les siens sont plus ternes, plus sombres et indomptables. C'est toujours le bazar, quoi que sa mère fasse, alors que ceux de Carlo sont raides comme la justice.
Sa mère soupire et réajuste la petite fille dans ses bras en prenant le chemin de la maison. L'heure du jeu est finie ; son père veut qu'elle rentre. Carlo a le droit de rester dehors un peu plus longtemps parce qu'il est plus grand.
— Parce que vous êtes deux personnes différentes, Nina.
La petite fille lève les yeux vers sa mère. — Différentes comment, Maman ? Cette idée la rend triste. Elle veut être exactement comme son frère. Peut-être qu'alors, ils pourraient être amis. Et même meilleurs amis.
Mais Angelina Genovese ne regarde pas sa fille. Son regard est fixé droit devant, sur la maison. La petite fille se tourne et voit son père debout sur le pas de la porte, ses bras musclés croisés sur la poitrine. Il a l'air en colère. Il l'est toujours, surtout quand il travaille, mais cette fois, la rage semble émaner de lui et empoisonner l'air tout autour.
Il donne un coup de tête pour faire signe à la femme de le suivre. Quand elle essaie de poser la petite fille par terre, il aboie d'un ton brusque : « Amène la gamine ».
— Luciano, je t'en prie...
— Ne me force pas à me répéter, putain.
En tremblant, la femme le suit à l'intérieur. La petite fille ne dit mot, sentant que quelque chose ne va pas du tout. Elle ressent chaque frisson de sa mère, et cela la remplit de peur. Elle serre ses petits bras autour du cou de sa mère, voulant la rassurer.
— Luci...
— Angelina, je te jure, ferme ta putain de gueule ou on règle ça ici. Je ne peux pas supporter ta voix en ce moment. Tu croyais que je n'allais pas finir par l'apprendre, bordel ?
— S'il te plaît, elle n'a rien à voir là-dedans...
— Cinq ans. Cinq putains d'années. Elle fait partie de tout ça ! La petite fille sursaute quand la voix de son père devient un hurlement. C'est elle l'élément principal ! Cette enfant, c'est le résultat de l'acte que tu as commis contre moi, ton mari. J'espère qu'elle en valait la peine, putain. Tu as tout gâché pour nous. Retiens bien ça, Angelina. Ce qui va se passer maintenant, c'est toi qui l'as cherché.
Ils s'arrêtent devant une pièce tout au fond de la maison. Sa mère ferme les yeux, des larmes coulant sur ses joues blêmes.
Dès que la porte se referme derrière eux, la petite fille remarque trois autres hommes debout contre le mur. Ce sont des hommes qu'elle connaît. Ils travaillent avec son père et viennent souvent à la maison, mais elle ne les aime pas. Ils ne sont pas normaux. Leur façon de bouger, de parler. Leur façon de la regarder. Tout est louche. Elle pleurniche, voulant retourner dehors. Elle veut juste quitter cette pièce.
— Tu sais, je crois que je l'ai toujours su, lâche son père dans un rire sec. C'est marrant, Lina... Je n'ai jamais eu l'impression qu'elle était à moi. Je n'ai jamais ressenti pour elle ce que je ressens pour Carlo. Lui, ce garçon, c'est mon sang. Il grandira avec tout ce dont il a besoin. Ta fille, elle ? Eh bien, je n'ai pas encore décidé comment elle allait grandir. Mais je pense que ça va commencer par la forcer à regarder.
Sa mère sanglote alors qu'il se tourne, les lèvres étirées en un semblant de sourire. Il n'a jamais vraiment l'air de sourire, même quand il le fait. Ça rappelle à la petite fille la pâte à modeler avec laquelle elle joue quand sa mère l'y autorise. Elle adore l'art. Créer des choses. Elle fabrique des petits bonshommes en argile et leur dessine de grands sourires joyeux, mais ils ont l'air bizarres. Les sourires sont faux, déformés, pas naturels, peu importe ses efforts pour les rendre réels.
Parfois, quand son père crie, elle imagine qu'il n'est qu'un homme d'argile. Effrayant et maléfique, mais incapable de faire du mal. Parce que les gens en argile ne peuvent pas blesser les autres.
L'étreinte de sa mère est serrée comme un étau quand l'un des hommes commence à s'approcher d'elles.
— Je t'en prie, Luciano, s'il te plaît, sanglote-t-elle en suppliant. Ne fais pas ça ! Emmène-la, ne l'oblige pas à voir ça, je t'en supplie.
Mais l'homme continue d'avancer. Il prend son élan et envoie un coup de poing sec dans la joue de la femme. Elle bascule en arrière, mais tient bon sa fille. Sa fille qui a perdu son combat pour rester calme et qui pleure sa mère. Elle veut que son père s'en aille. Qu'il parte, tout simplement. Avec tous ces hommes.
Les hommes font mal. Ils ne font que ça, faire du mal.
Luciano Genovese ne s'en va pas.
— Tu crois qu'elle s'en souviendra, Angelina ? Tu crois que ça la hantera ? Il se glisse devant l'homme et sort un couteau, tout en continuant de parler. J'espère bien. J'espère qu'à chaque fois qu'elle me verra, elle se souviendra qu'elle ne sera jamais rien à cause de sa mère.
La lèvre en sang, sa mère murmure : « Écoute-moi. Regarde-moi. Pas lui. Je t'aime, gioia. Ma joie. » Toutes les autres voix s'effacent alors que la petite fille écoute sa mère. Elle s'accroche à elle si fort que ses doigts, ses bras et son cœur lui font mal. Son père affiche toujours ce sourire d'argile en s'approchant, les doigts crispés sur la lame.
Gioia. Ma joie.
Ce sont les derniers mots que sa mère lui dira jamais.