I
- Non mais franchement, je ne comprends pas Thomas. Un coup câest oui, un coup câest non. Jâen ai marre. Et câest comme ça depuis toujours. Je suis trop nulle, je devrais arrĂȘter de penser Ă lui, mais dĂšs quâil revient vers moi, je cĂšde. Jâai tout fait pour lui, pour quâil me remarque... Jâai juste envie quâon baise, putain ! A chaque fois, il me ressort son discours sur lâamitiĂ© blablabla... Mais je ne veux pas juste ĂȘtre une amie...
Je soupire et me penche vers elle en arrondissant mon bras comme demandé.
- Crois-moi : mĂȘme vingt ans aprĂšs, je ne le comprends pas non-plus. Il est comme ça : indĂ©cis. Et puis tu es ma meilleure amie, ça doit le gĂȘner...
Elle mâimite et hausse les Ă©paules.
- Je devrais faire quoi, dâaprĂšs toi ?
- Jâen sais rien.
- Depuis que Claire lâa dĂ©pucelĂ©, il est distant. Il en a pris un coup dans sa virilitĂ© quand elle lâa larguĂ©.
- Elle ne lâa pas larguĂ©, je rectifie. Elle lui a avouĂ© quâelle Ă©tait dĂ©jĂ en couple.
- Câest pareil.
Elle soupire et nous changeons de cÎté. Alyssa se penche vers moi et moi, vers la gauche.
- Silence ! Hurle la prof.
Agacée du bruit causé par notre discussion, la prof frappe son bùton en bois contre la barre, nous faisant sursauter. Elle nous jette un regard noir et reprend son chemin, observant les gestes de chacune. Alyssa se tortille dans tous les sens.
- Oh oui Cassandre, frappe-moi avec ton bĂąton..., chuchote-t-elle.
Je roule des yeux et fais abstraction de ses gestes abusifs. Elle lÚche ses lÚvres et imite un cunnilingus avec ses doigts. Je la pousse légÚrement pour que la prof ne nous voit pas.
- ArrĂȘte !
- Tâen rĂȘves, Victoria. Fais pas genre.
Jâagite la tĂȘte nĂ©gativement.
- Ăa nâarrivera pas, je dĂ©clare.
- Ăa pourrait.
Alyssa a beau ĂȘtre ma meilleure amie, elle a le don de mâĂ©nerver. Elle dĂ©rive toujours sur des sujets sensibles pour me contrarier et me rappeler que mes fantasmes sont irrĂ©alisables. Je nâaurais jamais dĂ» lui avouer mon coup de cĆur pour Cassandre, notre prof de danse.
Personne nâaime cette prof. Elle nâest jamais satisfaite de nos prestations, se plaint que nous sommes dĂ©sordonnĂ©es et distraites. De toutes les classes quâelle a eues, aucun de ses Ă©lĂšves nâa jamais eu un avis positif Ă son Ă©gard. On dit quâelle Ă©tait une excellente danseuse avant son accident, et que ça a tellement brisĂ© son rĂȘve dâune grande carriĂšre quâelle est davantage sĂ©vĂšre avec les futures Ă©toiles. Elle serait jalouse de ceux qui ont la chance de rĂ©ussir.
Personne ne connaĂźt la nature de son accident. Pas mĂȘme elle. Elle se serait fait renverser et au rĂ©veil, elle aurait tout oubliĂ© depuis sa disparition, qui avait Ă©tĂ© publiĂ© dans le journal local quelques jours avant quâon ne la retrouve au bord dâune route, entre deux forĂȘts. Son genou a Ă©tĂ© la principale victime et on peut voir par moment quâelle en souffre. Mais elle fait mine de rien, gardant un air de dĂ©goĂ»t pour chacun de ses Ă©lĂšves.
- Allez, rigole un peu !
Pour essayer de me faire rĂ©agir, Alyssa me donne un coup de hanche. Elle rĂ©ussit son coup puisque je perds lâĂ©quilibre, me tords la cheville et finis au sol dans un cri de douleur.
- Putain, mais tâes complĂštement conne ! Je jure.
Alyssa porte sa main Ă sa bouche avec horreur.
- Oh non, Victoria... Je suis tellement dĂ©solĂ©e... Je ne pensais pas que jâallais te pousser si fort !
Elle sâaccroupit et regarde ma cheville.
- Pardon ! Sâexcuse-t-elle.
- Câest bon.
Je serre ma cheville en soupirant lentement. La prof arrive rapidement vers moi avec un visage inquiet encore inconnu au bataillon. Tout le monde sâarrĂȘte dans leurs Ă©tirements et tourne la tĂȘte vers nous. Certaines sourient, se rĂ©jouissant de mon malheur, dâautres observent la prof.
- Quâest-ce quâil sâest passĂ© ? Me demande-t-elle.
Je lance dâabord un regard noir Ă Alyssa, lui promettant de me venger mais me mets Ă bĂ©gayer quand je croise les iris sombres de Cassandre. Ses cheveux bruns sont serrĂ©s dans un chignon. Aucune mĂšche ne dĂ©passe. Elle porte un juste au corps pourpre par-dessus un collant noir. Jamais elle ne montre ses jambes. Tout le monde dit que câest pour cacher une horrible cicatrice sur son genou. Ses yeux sont maquillĂ©s dâun simple mascara noir mais sa peau est recouverte de fond de teint, qui lui fait de petites boules sur le visage. Elle est Ă peine plus ĂągĂ©e que moi, je dirais quâelle a tout juste la trentaine, Ă cause de lĂ©gĂšres rides sous les yeux.
- Apportez-moi de la glace !
Elle ne se fait pas prier. Sa voix aiguĂ« suffit Ă ce quâun dĂ©vouĂ© parte en courant. Je lâobserve alors que la prof prend mon pied en main et le bouge. Je pousse un cri de surprise et de douleur. Par reflex, je pose ma main sur son Ă©paule et resserre ma prise. Elle ne sâen occupe pas et tourne doucement mon pied pour ne pas lâendormir.
- Tu dois avoir une entorse. Ce nâest rien de grave.
Quand une des autres danseuses arrive avec la glace, la prof claque des doigts.
- On fait une pause.
Encore une fois, elle nâa pas besoin de se rĂ©pĂ©ter. La troupe se dĂ©place vers le fond de la salle pour sâĂ©ponger et sâhydrater. Et pendant ce temps, Cassandre effectue des pressions sur ma cheville avec son pouce. Elle prend la glace entourĂ©e dâune serviette et la pose sur mon pied. Pour mâaider Ă me relever, elle passe mon bras autour de son cou et attrape ma hanche opposĂ©e avec sa main. Je mâappuie sur elle et sur ma jambe gauche pour rejoindre le banc Ă quelques mĂštres.
- Tu resteras ici pour la fin du cours. Quelquâun peut venir te chercher ?
Je nie dâun mouvement de tĂȘte.
- Ma mĂšre travaille.
Elle jette un regard Ă Alyssa qui nous rejoint.
- Je prends le bus, madame, se dĂ©fend-elle avant mĂȘme quâelle ne lui pose la question.
Cassandre soupire et fixe un instant le sol avant de se relever. Je lĂšve la tĂȘte pour la regarder. Elle est mince, avec de grandes jambes.
- Je te ramĂšnerai aprĂšs le cours.
Elle fait demi-tour pour ordonner Ă ses Ă©lĂšves de la rejoindre et reprendre leur Ă©chauffement. Alyssa se relĂšve en sâappuyant sur ma cuisse et me vise avec ses index, qui imitent des pistolets. Je rigole Ă ses mouvements de bassin. Cassandre va me ramener chez moi, ce qui veut dire que je serai seule avec elle, dans sa voiture. Je rougis Ă cette idĂ©e.
Pour passer le temps, je mâallonge et consulte mes rĂ©seaux sociaux. Je mets en story une photo de mon pied recouvert de glace en me plaignant dâune sĂ©ance Ă©courtĂ©e. Quelques amis me demandent ce que jâai fait, je leur rĂ©ponds. A la fin du cours, Cassandra salut nonchalamment les filles en juste-au-corps et range ses affaires pendant que mes camarades se ruent vers la sortie. Alyssa me rejoint pour enfiler un pantalon et un pull. Je la regarde silencieusement.
Alyssa est ma meilleure amie depuis presque toujours. Elle a le mĂ©tissage des Ăźles, des cheveux Ă©pais frisĂ©s et de magnifiques perles vertes. Sous son Ćil droit, elle a un petit grain de beautĂ© qui fait tout son charme. Et lorsquâelle sourit, on peut voir une dentition parfaite, due Ă lâappareil dentaire quâelle a gardĂ© tout son collĂšge. A cette Ă©poque, je doutais de ma sexualitĂ©. Je nâavais pas encore conscience que jâĂ©tais amoureuse dâelle. Avec le temps, mes sentiments ont disparu et je suis mĂȘme sortie avec un garçon. Mais ça nâa pas fonctionnĂ© entre nous. Je me sentais beaucoup plus attirĂ©e par les filles.
Ma meilleure amie est complĂštement diffĂ©rente de mon fantasme actuel â qui a une peau terne et de petites taches de rousseur sur le nez â mais je continue de loucher sur son cul bombĂ©, qui met en valeur la courbe de son dos cambrĂ©. Câest plus de la jalousie que de lâadmiration, mais je garde cela pour moi. Jâai dĂ©jĂ eu du mal Ă avouer mes sentiments Ă Alyssa, qui mâa rit au nez et mâa promis dâĂȘtre lĂ si mon frĂšre ne veut dĂ©finitivement pas dâelle. CâĂ©tait de lâironie, mais ça mâa fait plaisir quâelle mâaccepte comme je suis, malgrĂ© ce que je ressentais pour elle. Aujourdâhui, je ne suis plus amoureuse dâelle. Jâai un faible pour Cassandre, qui lâignore complĂštement. Nous nâavons jamais eu de discussion plus profonde que « Et 1,2,3,4... On garde le dos bien droit et les jambes tendues. Les bras sont arrondis et... silence dans le fond ! »
- Tu me raconteras, murmure mon amie avant de me faire la bise et mâabandonner dans cette salle presque vide.
Je me retrouve seule avec notre prof. Elle enfile un jogging vert et la veste de la mĂȘme marque, attrape son sac et sâapproche de moi pour me relever du banc. JusquâĂ la voiture, nous sommes plutĂŽt silencieuses. Elle me jette de temps Ă autre des regards inquiets, sâassurant que je suis en mesure de rejoindre le vĂ©hicule, oĂč elle me dĂ©pose doucement. Je mâattache le temps quâelle prenne place devant le volant et tapote mes cuisses en observant le parking qui se vide au fur et Ă mesure que les danseurs quittent lâĂ©tablissement. La plupart ont le permis, leur propre voiture et leur appartement, au contraire de moi. Je me suis tellement plongĂ©e dans mes Ă©tudes au lycĂ©e pour aller dans cette Ă©cole de danse que je nâai jamais pensĂ© Ă autre chose. Ma mĂšre me loge et mon frĂšre mâemmĂšne oĂč je veux.
En me rappelant le lycĂ©e et mon frĂšre, je fais un rapprochement intĂ©ressant. En philosophie, nous avions appris la thĂ©orie des « actes manquĂ©s », qui colle parfaitement Ă ce moment gĂȘnant oĂč je me souviens que Thomas pouvait venir me chercher. Il ne travaille pas et ne va plus Ă lâĂ©cole. Mais selon la thĂ©orie, je nây ai pas pensĂ© car instinctivement, jâavais envie que Cassandre ma ramĂšne. Jâenvoie alors un message Ă mon frĂšre en vĂ©rifiant que ma prof ne puisse pas lire.
On me ramĂšne. Range la maison. Je tâaime.
Dans notre relation, un service nâest pas gratuit. Je devrai sĂ»rement lui donner de lâargent ou un peu de mon temps en retour mais je trouve que ça en vaut le coup. Thomas est au courant pour Cassandre, et mĂȘme sâil peut se montrer terrible, il respecte tout ce qui touche aux sentiments. Depuis que Claire, la fille dont il Ă©tait mortellement amoureux, lui a fait un sale coup, il refuse de sâattacher et me protĂšge, afin que je ne vive pas la mĂȘme chose que lui. Câest pourquoi lâappartement est rangĂ© en un rien de temps et Thomas mâattend devant la porte.
- Quâest-ce quâil sâest passĂ© ? SâĂ©tonne-t-il en ouvrant la porte.
Je lui fais un clin dâĆil. En rĂ©alitĂ©, je nâai plus mal depuis un moment. Je ne voulais pas gĂącher une telle occasion alors je nâai rien dit. Il me tient de lâautre cĂŽtĂ© et mâaide Ă mâinstaller sur le canapĂ© avec Cassandre.
- Elle devrait aller mieux dâici demain. Si ça ne sâarrange pas, emmenez-la tout de suite Ă lâhĂŽpital.
Mon frĂšre acquiesce et raccompagne Cassandre, qui me jette un Ă©trange regard inquiet avant de partir. Elle nâa pas Ă©changĂ© un mot depuis notre dĂ©part mais nâa cessĂ© de me regarder. Elle semble vraiment inquiĂšte, je ne lâai jamais vue ainsi. Est-ce Ă cause de son accident ? Elle a peur quâil mâarrive la mĂȘme chose ? En tout cas, jâai pu partager un moment avec elle dans une Peugeot qui sent les agrumes, Ă cause du sent-bon qui pendait sur son rĂ©troviseur. CâĂ©tait finalement une journĂ©e ordinaire, loin de ce que jâimagine dans mes rĂȘves les plus fous.









je comprends pas l'histoire đ