Prologue - Yeux dorés
Les dernières lueurs du crépuscule s’étaient évanouies il y a quelques heures déjà, plongeant les allées dans une obscurité profonde. Le passage à l’heure d’hiver accentuait davantage la précocité de cette nuit, étendant son manteau ténébreux bien avant l’heure habituelle. La pluie, battante et insistante, créait une symphonie rythmée sur les pavés de pierre usés.
Les lointaines rues de la ville, illuminées par la lueur des bars qui battaient leur plein malgré l’averse, étaient agitées d’une vie nocturne effervescente. Là où il était, il pouvait entendre les mêmes poivrots que d’habitude se disputer. À ses yeux, ils étaient tous aussi pathétiques, à venir boire tous les soirs pour oublier leurs journées insignifiantes. Tout aussi pathétiques que lui. Mais ce soir, l’heure n’était pas à la beuverie mais à la chasse. Par les dieux qu’il se ferait bien un verre cependant.
Alors qu’il avançait, traquant sa proie, les ruelles pavées se dérobaient à la lumière provenant des foyers, plongées dans une noirceur plus profonde encore. Les lanternes de ces ruelles n’étaient même plus allumées par le falotier, laissant ces voies sombres dans l’ombre totale, probablement dans l’intention de dissimuler la crasse et la pauvreté qui régnaient dans ces parties de la ville.
Chacun de ses pas résonnait dans son esprit comme une promesse de chasse. Se déplaçant avec une assurance inébranlable, il se glissait dans les ombres, échappant à l’attention comme un murmure dans le vent. Il préférait les sentiers obscurs et moins fréquentés, évitant habilement les endroits bruyants. Ses pas légers ne laissaient qu’une empreinte minimale, une compétence acquise au fil des ans. Même le froissement de sa veste semblait être étouffé par la nuit.
Le froid mordant de ce début d’hiver s’infiltrait à travers ses vêtements, mais cela ne faisait que renforcer sa détermination. Ses sens aiguisés étaient en alerte, détectant chaque son, chaque frémissement dans l’air nocturne. Il se rendit alors bien vite compte que quelque chose n’allait pas. Quelqu’un d’autre avait pénétré la zone. Et cette autre personne n’était pas aussi discrète que lui. Malgré tout, elle le devançait sur la piste des trois vampires qu’il comptait tuer ce soir. Il se retrouvait à la traîne, à suivre les traces d’un inconnu qui avait apparemment anticipé ses pas. Et l’idée lui déplaisait fortement.
Au même instant, il perçut l’émergence d’une silhouette à quelques pas devant lui. Rapidement, il se glissa silencieusement derrière un mur. De là, il ne put la voir qu’un instant: vêtue d’un pantalon marron, d’une chemise et d’un veston de costume, la silhouette s’engouffrait dans une énième ruelle, d’un pas assuré. Il ne craignait visiblement pas le froid.
Alors qu’il suivait l’inconnu pendant de longues minutes, trop curieux pour son propre bien, un virage abrupt lui fit perdre la trace de sa cible momentanément. La pluie s’intensifia, se transformant en un rugissement frénétique, annonçant l’arrivée imminente d’un orage. Cela ne l’empêcha pas d’entendre les sons terrifiants d’os se briser un à un. Loup-garou, comprit-il trop tard.
Soudain, des grognements sinistres, des hurlements bestiaux et des cris de douleur éclatèrent au loin, se fondant presque dans le grondement du tonnerre. L’atmosphère se chargea d’une tension palpable, mais il resta imperturbable, maîtrisant chaque respiration comme il en avait l’habitude, conscient de l’ouïe aiguisée de ces créatures. Peu à peu, le tableau se dessina dans son esprit: la personne qu’il traquait était un loup en chasse, et les bruits distants trahissaient une confrontation violente. Avait-il attaqué des vampires ? Pourquoi ? Et pourquoi se trouvait-il seul, loin de sa meute ?
Il s’approcha prudemment de la rue où les sons de combat semblaient s’être arrêtés. À son arrivée, la scène était à la fois fascinante et impressionnante. Le loup-garou se tenait parmi les cadavres de trois vampires, sa fourrure tachetée de sang témoignant du combat récent.
Puis ses yeux dorés et perçants rencontrèrent les siens.
Son apparence oscillait entre la forme humaine et celle bestiale sous l’influence de la métamorphose. Un pelage brun jaillissait de sa peau, formant un manteau épais qui enveloppait son corps. Il paraissait maintenant faire presque deux mètres et sa musculature était impressionnante. Ses doigts allongés se terminaient par des griffes acérées, prêtes à déchirer la moindre résistance.
Le souffle coupé par l’appréhension, ils restèrent tous deux figés ainsi pendant de longues secondes, sous la pluie et dans l’odeur du sang. Le chasseur le défiait de l’attaquer du regard, sachant pertinemment qu’il ferait difficilement le poids.
Il mettait tout de même sa main à couper qu’il avait ses chances.
Au lieu de l’attaquer, et probablement lassé par ce petit jeu, le loup détourna son attention pour s’enfuir dans l’obscurité. La question persistait : que faisait un loup-garou aussi loin de sa meute, engagé dans une lutte avec des vampires ? Il se retrouvait face à un mystère bien plus complexe que ce qu’il avait anticipé et il sentait que s’il ne réglait pas ce problème, Frank allait lui tomber dessus.
Il s’approcha avant toute chose des trois cadavres. Le loup savait ce qu’il faisait: pieux dans le cœur pour les paralyser, têtes arrachées pour stopper la cicatrisation instantanée. Ne manquait plus que les brûler vif pour s’en débarrasser définitivement.
Au vue de la teinte entièrement rouge - sclère et iris compris - de leurs yeux, il comprit bien vite que ceux-là ne lui donneraient aucune information utile sur Catherina. Trop jeunes. Rapidement, il empila les corps et les recouvrit d’un liquide hautement inflammable de sa concoction avant d’allumer et jeter une allumette sur ces derniers. La pluie ne devrait pas arrêter les flammes et de part leur nature, ils devraient être consumés en une trentaine de minutes tout au plus.
Cela fait, il se remit en quête de poursuivre le loup. Un des vampires avait gardé une touffe de poils du combat sous ses ongles, ce qui lui faciliterait la tâche. Il inséra le pelage de la créature dans une fiole remplie d’un liquide étrange qu’il gardait à sa ceinture avant de continuer sa route, se servant de son nouvel artefact pour se guider à sa suite. S’il y avait bien une promesse qu’il pouvait tenir, c’est qu’aucun de ces monstres ne lui échapperait jamais.