1 - Le monde est pourri
Alex
— Le monde est pourri !
Elle ne cessait de le répéter. A longueur de journée, j’avais droit à ce refrain désenchanté. Elle se révoltait contre tout et tout le monde, elle brandissait ses insultes comme des étendards, avec fierté et jubilation. La même fierté qu’elle affichait lorsqu’elle troquait les mots paillards contre une seringue d’héro ou, parfois, ce vieux manche en bois sans balai qu’elle balançait sur mon dos pour que j’accélère. Tout devait être rapide avec elle. Les devoirs ? Expédiés. Les repas ? Engloutis. Si j’avais quelque chose à dire, j’avais intérêt à être concis, sous peine d’être enseveli sous les coups et les remarques acides.
Le monde est pourri.
Je n’ai pas beaucoup de souvenirs de mon enfance, mais celui-ci est resté. Une sentence indélébile à laquelle j’étais obligé d’acquiescer. La vie n’a pas révélé mieux que ces quatres mots crachés par cette bouche furieuse et désabusée. Si j’avais compris plus tôt ce qu’ils signifiaient réellement, je n’aurais pas tant haï ma mère.
Je la revois ce soir-là avec une précision chirurgicale. Elle portait ce tablier rêche aux couleurs fanées, d’un indigo floqué au logo de sa boîte de ménage. Dessous, le jean troué aux genoux et le tee-shirt à manches longues censé masquer les traces d’injection. Ses cheveux gras, entassés dans une pince magenta, et bien sûr, l’inévitable khôl dont elle abusait sur ses paupières. Son visage et son corps amaigri par les privations qu’elle s’infligeait elle-même n’avaient rien de maternel ni de chaleureux. Ses faux ongles, dont certains étaient cassés, grattaient la table en bois trop tendre. Elle aimait y graver des dessins. Il y avait de tout, selon ses humeurs : des tags, des phallus, des doigts d’honneur, des fleurs en larmes, et des flingues qui tiraient. Ils tiraient toujours, comme les fleurs pleuraient. Un univers déformé, étriqué et violent auquel j’ajoutais ma touche : “SKK” – pour Soren Kierkegaard.
Tu te demandes pourquoi ?
J’avais trouvé un de ses bouquins à moitié éventré, égaré parmi le bazar de la boutique pour pauvres où maman aimait se rendre le week-end afin de dépenser un fric qu’elle ne possédait pas. Le livre était corné, des pages manquaient. Il n’avait rien à faire là, sur une étagère étiquetée deux dollars. Alors j’avais tendu la main et m’en étais emparé, intrigué, puis j’avais interpellé un des vendeurs qui traînait parmi les rayons et les étals.
— Le livre est pourri.
Je récitais ma leçon bien apprise. Il m’avait regardé, derrière ses verres trop épais, et m’avait dit, presque distraitement :
— Tu peux le garder. C’est gratuit.
Sans s’en douter, ce jour-là, il m’avait offert le monde et bien plus encore. Il m’avait donné de quoi le questionner. Et je l’avais pris, ce cadeau, comme un petit trésor qu’on garde secret.
Bref, ce soir-là, ma mère était hors d’elle. Le boulot ? Pourri. La bouffe ? Dégueulasse – c’est moi qui avais cuisiné. Elle me fixait avec ses yeux éteints trop vite. Des yeux pleins de haine et de désillusion. Elle m’a transmis ses yeux, je crois. Ce regard… ce regard que je connaissais bien. Celui qu’elle arborait toujours lorsqu’elle partait en vrille. Un frisson était remonté le long de ma colonne vertébrale et mentalement, je tâchais de rester concentré sur le mouvement de la cuillère vers ma bouche. Plus vite je mangeais, plus vite j’irais au lit. Si j’étais au lit à temps, j’échapperais avec plus de chance à l’habituel déchaînement de violence qui ne manquerait pas de s’ensuivre.
La soupe était trop chaude pour être avalée à toute vitesse. Comme quoi une soupe peut avoir un impact énorme. J’avais appris cela, aussi, ce soir-là.
Elle m’avait soudain pointé de son index avec virulence.
— Alex, petit morveux, il n’y a rien qu’une chose à savoir. Donc pourquoi tu t’obstines à lire encore ce bouquin prétentieux ?
Maman n’aimait pas du tout que je lise SKK. En même temps, elle n’aimait pas grand-chose. Pas même moi. Alors elle s’était levée et sa voix avait claqué. Une véritable tempête.
— Le monde est pourri !
Cette fois-là, elle avait assorti le geste à la parole. En cognant son poing contre la table avec indignation, la télé en bruit de fond, branchée en continu sur la chaîne d’informations. En fauchant ma chaise d’un crochet du mollet.
Moi, les quatre fers en l’air, la cuillère de l’orange peu engageant du potage en brique retombant sur le nez, la tête heurtant le sol, et le pyjama troué aux genoux, comme mon cœur, je grimaçais.
Elle avait continué à hurler, de plus en plus fort.
Elle avait continué à taper, de plus en plus fort.
J’étais même étonné que le manche en bois ne se soit pas brisé.
En fait, c’est moi qui l’étais.
Je m’étais retrouvé là, dans cette position, entre la violence et l’indifférence. Dans ce chaos où il ne restait qu’une vérité : “Le monde est pourri”.
Elle avait raison. Un monde de souffrance, de révolte, où l’on doit se battre pour survivre. Soit on fait partie des forts, soit on se laisse engloutir.
Quand la police m’avait trouvé, j’étais tapi entre ses robes qu’elle ne mettait plus, ses longs gilets en maille troués de cigarettes. Mon nez contre son tablier de rechange. Recroquevillé par terre, le menton sur les genoux, j’avais SKK dans la main, ouvert sur une page que je ne comprenais pas mais que je répétais en boucle. Même plus tard dans la voiture, même au poste : “ Chacun tire sa vengeance du monde”.
SKK m’avait enseigné une chose essentielle : maman s’était vengée. A présent, ce serait mon tour.








