Chapter 1 : Le retour
Point de vue : Alexa
L’air avait changé. Plus lourd, plus sauvage. Le vent portait les murmures d’un royaume que j’avais fui et que je m’apprêtais à affronter de nouveau. Quatre ans. Quatre longues années à marcher dans les pas des Amazones, à forger mon corps et mon âme dans l’acier de la discipline et du silence. J’étais devenue une arme. Mais chaque pas que je faisais aujourd’hui, en franchissant les frontières de ma meute d’origine, me ramenait à une seule vérité : je restais cette louve marquée, celle qu’on avait abandonnée.
Je serrais les poings dans mes gants de cuir. Mon cœur battait fort, non pas de peur, mais de cette tension sourde qui naît quand on s’apprête à revoir le fantôme de ses cauchemars… et peut-être aussi celui de ses désirs les plus enfouis.
Je revois encore le lac. Sa lumière. Le souffle glacé du soir. J’avais quatorze ans. J’étais innocente. Et lui… Lui, le roi. Il avait ce regard fou, vide, détruit par le deuil. Il s’était arrêté, les yeux plantés dans les miens, comme s’il hésitait entre me briser et me fuir. Il ne m’a pas touchée. Pas ce soir-là. Mais il m’avait blessée d’une autre façon. Il avait volé ma paix. Brisé ma confiance.
C’est ce soir-là que mes parents ont décidé. Qu’ils ont tout risqué. Ils m’ont envoyée loin, très loin, dans un monde où je n’étais ni loup ni humaine, juste… une étrangère. Et moi, bêtement, j’ai essayé de m’y fondre. Jusqu’au jour où j’ai tué. J’ai hurlé. J’ai saigné. Et j’ai fui.
Je suis revenue couverte de honte. Et peu après… ma maison a brûlé. Mes parents avec. Je n’ai jamais su qui avait mis le feu. Mais j’ai compris que je ne serais plus jamais la même.
Aujourd’hui, je ne suis plus cette petite fille au bord du lac. Je suis Alexa. Guerrière des Amazones. Et la plus puissante, paraît-il. Ironique, non ? Moi qui avais été chassée comme une pestiférée, on me rappelait aujourd’hui pour me hisser au sommet.
Le palais royal se dessina au loin, massif, austère, doré d’orgueil. Mon cœur se serra.
Et lui… Est-ce qu’il se souviendra ? Est-ce qu’il osera me regarder dans les yeux ?
Je sentis ma louve frémir sous ma peau. Elle grondait. Elle savait.
Quelque chose allait changer. Quelque chose de profond. D’irréversible.
Et j’étais prête.
Point de vue : Hélios Adonis
Le silence m’apaisait. Ici, dans mon bureau, au cœur de la citadelle royale, je pouvais respirer sans qu’on me rappelle qui je suis. Roi. Alpha. Chef suprême des meutes unifiées. Et veuf.
Cela faisait dix ans que ma louve, ma Luna, Cécile, avait quitté ce monde. Et dix ans que je survivais avec cette douleur figée dans la poitrine. Depuis, mon loup était resté enchaîné. Muet. Vide. Comme moi.
Et pourtant... aujourd’hui, quelque chose clochait.
Je posai ma plume, mes yeux glissant vers la baie vitrée. Au loin, un nuage de poussière annonçait l’arrivée des guerrières formées chez les Amazones. Une tradition ancienne, un espoir de puissance renouvelée pour le royaume. Je n’y avais prêté aucune attention jusqu’à ce que mon loup… gronde.
Pas un grognement de colère.
Non. C’était… autre chose. Une vibration sourde. Instinctive. Comme un appel.
— Tu l’as senti aussi ? demanda mon bêta, Argen, en s’asseyant sur le rebord de mon bureau.
— Mon loup ne tient plus en place, ajouta Kael, mon gamma, les bras croisés, l’air intrigué. Et si… elle était là ?
Je tournai lentement la tête vers lui. Il n’avait pas besoin d’expliquer davantage. Elle. La légende de la partenaire de seconde chance. Peu de loups avaient cette bénédiction. Encore moins les rois. C’était rare. Puissant. Déroutant.
Je voulais rire. Je voulais les traiter de fous. Mais mon cœur battait plus vite. Mon loup intérieur grondait de nouveau. Vivant. Alerte. Affamé.
Je me levai brutalement. Mon siège racla le sol.
— Sortez, ordonnai-je.
Ils échangèrent un regard mais ne discutèrent pas.
Une fois seul, je restai immobile quelques secondes. Je détestais cette sensation. D’être vulnérable. D’espérer.
Et pourtant, mes pieds me menèrent, sans réfléchir, jusqu’à ma chambre. La chambre que je n’avais plus jamais touchée depuis dix ans.
Je franchis la porte lentement.
Tout était resté figé dans le passé. Les robes de Cécile suspendues dans l’armoire. Ses bijoux sur la coiffeuse. L’odeur de lavande qu’elle aimait tant.
Je me sentis étranger dans ce lieu. Prisonnier d’un mausolée doré.
Mon loup hurla. Pas de douleur. D’excitation.
Je tirai la cloche d’argent. Une servante arriva en silence. Elle avait les yeux baissés, comme toutes les autres.
— Tu vas enlever tout ça, dis-je. Chaque robe. Chaque souvenir. Tu les jetteras, ou tu les brûleras. Je ne veux plus rien d’elle ici.
La servante écarquilla les yeux, mais ne dit rien. Elle hocha la tête, s’inclina et s’éclipsa aussitôt.
Je restai là, seul, au milieu des vestiges d’un amour ancien.
Et pour la première fois depuis une décennie, je soufflai :
— Elle arrive…