Chapitre 1
Palmer
Boum – boum – boum – boum !
Mon cœur bat de plus en plus fort à chaque secousse de la machine contre le mur. De la sueur perle sur ma nuque, prête à couler sur ma peau brûlante. Les vibrations parcourent tout mon corps comme une décharge électrique, mettant mes nerfs à vif.
Mon esprit s'embrouille, je me sens presque défaillir tandis qu'un nœud se forme dans mon ventre. Ma poitrine se serre et je respire par saccades, presque au rythme des coups sourds.
Dans mes fantasmes les plus fous, ces secousses seraient l'œuvre d'un mâle dominant et possessif en train de ravager mon corps.
Au lieu de ça, je frôle la crise d'angoisse et la seule chose qui se fait défoncer ici, c'est ce foutu lave-vaisselle que je n'ai pas les moyens de remplacer. J'aimerais que ma vie soit aussi excitante qu'une baise passionnée et torride sur un appareil électroménager, mais avec mon emploi du temps surchargé, je n'ai pas une minute pour le sexe.
Je m'active dans la cuisine du café. Le mixeur tourne, les fours cuisent les petits pains, et je prépare les ingrédients pour un pain italien. Pendant ce temps, mon téléphone calé dans la poche de mon tablier, j'écoute ma meilleure amie Andy McNealy me raconter en détail sa demande en mariage d'hier soir.
Je suis certaine que la plupart des femmes dans la trentaine ressentent la même chose quand une amie nous annonce ses fiançailles. L'envie, la jalousie. Ces pensées lancinantes du « à quand mon tour ? » ou du « ce temps-là me manque » qui nous pèsent sur le cœur.
Même si je suis sûre que c'est bien pire pour les célibataires comme moi. C'est un rappel brutal que je ne suis pas près de recevoir une demande ou de vivre un conte de fées. Pas foutrement près, en tout cas.
« C'était tellement romantique ! Comme dans un film, avec des roses rouges menant jusqu'à la chambre, lui attendant là, à genoux avec la boîte, le magnifique diamant qui brillait sous la lumière », soupire-t-elle avec emphase, comme si elle était l'héroïne d'un téléfilm. « Et laisse-moi te dire, Palmer, que le sexe post-fiançailles a placé la barre très haut dans ma chambre à coucher ! » s'exclame-t-elle. Je lève les yeux au ciel.
Je me demande parfois si c'est vraiment aussi bien, vu qu'Andy a toujours besoin de vanter la qualité de sa vie sexuelle. Chaque mec a été le meilleur coup de sa vie. Vu le genre de nana qu'elle est, ça fait peut-être partie de sa théorie sur « l'attraction de l'univers ». Si elle répète partout que Johnathan est le meilleur qu'elle ait eu, peut-être qu'il finira par le devenir vraiment.
D'après mon expérience, les hommes sont d'une telle courte vue en matière de sexe. C'est comme s'ils avaient l'égoïsme inscrit dans leur ADN, alors je doute qu'elle soit la seule à dire que son mec ne gère pas encore tout à fait au lit. Mais elle est prête à l'aider parce qu'elle aime l'homme qu'il est.
« Eh bien, je suis contente qu'il regarde des films romantiques pour savoir exactement ce que tu voulais pour une demande et pour le sexe de fiançailles. » Je simule l'intérêt, essayant de jouer la copine compréhensive que je ne suis absolument pas.
J'ai rencontré le fiancé d'Andy, Johnathan Callaghan, exactement trois fois au cours de leurs huit mois de relation. Tout ce que je sais de lui, c'est qu'il travaille dans le quartier financier comme agent immobilier commercial, et qu'ils se sont rencontrés lors d'un déjeuner professionnel où le patron d'Andy les avait invités.
Et là, ils sont déjà fiancés après seulement huit mois de relation ? Mon signal d'alarme s'agite frénétiquement. Andy a déjà foncé tête baissée par le passé, et elle s'est salement brûlé les ailes.
Comment savoir si on veut épouser quelqu'un après si peu de temps et sans avoir vécu ensemble ? J'ai besoin de connaître les manies quotidiennes inavouables de quelqu'un avant de m'engager à ce point.
Et j'ai besoin qu'il voie les miennes.
Elle soupire. « Il est parfait. Bref, je veux organiser un dîner de fiançailles dans deux semaines environ. Évidemment, tu seras ma demoiselle d'honneur, donc réserve une salle dans le centre-ville, près de chez moi. Quelque chose de chic, italien ou français peut-être. Je veux toute sa famille, la mienne et mes demoiselles d'honneur, ça fera vingt-cinq personnes au total. Tu peux gérer ça, Palm ? »
Et c'est reparti.
Andy est ma meilleure amie depuis l'école primaire, mais nous ne pourrions pas être plus différentes.
C'est une magnifique rousse qui ne jure que par la mode et la beauté. Elle est pétillante, heureuse et optimiste, malgré son boulot dans un cabinet d'avocats sinistre. Mais elle est exigeante, pointilleuse et a ses principes.
Quant à moi, je suis plus banale, avec mes cheveux bruns et ce look qui me permet de me fondre dans la masse. Je suis réaliste, avec une bonne dose d'amertume. Je dirige ma propre entreprise et je suis constamment en colère contre tout ce que ça implique. La paperasse, les permis, les taxes et toutes ces emmerdes qui gâchent le plaisir de ce que j'aime vraiment faire : la pâtisserie.
Feindre le bonheur, une fleur en pâte à sucre à la fois.
J'ai ouvert ma boulangerie, Suga n Spice, avec Rachel, ma meilleure amie de l'université. Elle est plus sur ma longueur d'onde. Comme on s'est rencontrées à l'âge adulte, on savait déjà qui on était, et nos personnalités grincheuses s'accordaient parfaitement lors de nos fous rires nocturnes au travail. Alors que parfois, je me dis qu'Andy ne me garde auprès d'elle que par loyauté. Mon côté colérique l'agace, c'est sûr, mais j'ai mes raisons. Et elle les connaît.
Andy a grandi dans un foyer confortable avec des parents aimants, alors que j'ai grandi avec une mère célibataire dans un sous-sol, enchaînant les « beaux-pères ». Des hommes qui manipulaient ma mère parce qu'elle était tellement désespérée d'être aimée.
On dirait que j'ai été programmée pour être négative dès le départ.
Même quand Andy m'a parlé de Johnathan et de leur coup de foudre, j'ai ricané en trouvant ça hyper niais. On s'est disputées à ce sujet, puis on a vite tourné la page, mais là, elle m'ouvre son cœur au téléphone et je ne trouve que des raisons pour lesquelles c'est la pire idée du monde.
Je suis une vraie connasse.
« Bien sûr que je peux gérer ça », je réponds, mais je suis distraite par le bip du four. Je me précipite pour sortir les petits pains et les poser sur le comptoir pour qu'ils refroidissent. Pendant que Rachel enfourne la fournée suivante, je range les ingrédients secs pour le pain italien dans un autre récipient, en prévision de demain, selon ce qu'on vendra aujourd'hui.
« Palmer ? Qu'est-ce que tu fais ? Tu m'écoutes au moins ? C'est très important, j'ai besoin de toute ton attention ! » lance-t-elle d'un ton sec au téléphone.
« Andy, tu m'as appelée pendant que je bosse… »
« Eh bien, tu n'as pas répondu hier soir », fait-elle remarquer.
« Je sais, et je te l'ai dit, c'est un boulot de quatorze heures par jour. Après la fermeture, je fais la comptabilité, je prépare mes mélanges pour le lendemain, puis je dois nettoyer selon les normes d'hygiène. Et là, j'ai trois sortes de pain sur le feu. Il faut refaire nos stocks pour le rush du soir. »
Elle soupire bruyamment. « J'aurais peut-être pas dû te demander… »
« Non, Andy. J'écoute. Centre-ville, vingt-cinq personnes, italien ou français chic, dans deux semaines. »
« Oui, merci. Vendredi soir. Johnathan joue au hockey avec les gars le jeudi, et d'autres ne peuvent pas le samedi à cause du boulot. »
« OK, pas de problème. »
« Super, je t'envoie la liste des invités avec leurs coordonnées. Dis-moi dès que c'est réservé. Je t'aime ! »
Elle raccroche. Je regarde mon téléphone et j'ajoute cette histoire de dîner de fiançailles à ma liste de tâches pour ce soir.
Je termine de retirer les petits pains du plateau pour les emballer par six, puis je les installe dans les vitrines avec le reste des miches, avant de faire l'inventaire des pâtisseries restantes.
Le rush de l'après-midi et du début de soirée arrive : des ados qui viennent chercher des cookies et un chocolat chaud, des familles qui prennent leurs pains pour le dîner, des desserts pour la soirée ou des croissants pour le petit-déjeuner du lendemain.
Vers 18h30, il n'y a plus âme qui vive dans cette petite ville. Rachel s'en va, et je reste seule pour nettoyer le bazar.
Chaque mois, Rachel et moi essayons de nous accorder quelques soirées de congé pour faire nos propres trucs. Pour souffler un peu de ce cycle infernal : pétrir, cuire, nettoyer, vendre. Mais le plus souvent, je finis quand même par venir travailler avec elle parce que je n'ai pas de vie.
Mais Rachel, elle a sa petite vie, donc ce soir, c'est à mon tour de fermer.
Je verrouille la porte, je finis de préparer les ingrédients secs pour le lendemain matin, puis je m'installe au bureau pour faire les comptes de la journée.
Après ça, je lance un peu de musique et je commence à nettoyer la boutique, ainsi que ce joyeux bordel de farine et de glaçage dans la cuisine.
Juste une journée de plus à faire du pain et à glacer les biscuits, et je ne voudrais pas qu'il en soit autrement.