La Reine malgré elle

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Résumé

Ils se sont rencontrés sur un champ de bataille. Lui avait neuf ans, le plus jeune fils du roi victorieux. Elle était bien plus jeune, entourée de morts. On lui donna une semaine pour lui trouver une place, et ce fut dans un vallon isolé des montagnes, où vivait une femme capable de pratiquer l’interdit : la magie. Elle grandit dans ce vallon, en sécurité, heureuse, mais aussi coupée du monde, perfectionnant ses propres pouvoirs. Elle savait que son pays n’était pas en paix, sans pour autant mesurer à quel point la situation était précaire… jusqu’à ce qu’une créature imposante, compagne d’un homme aux yeux étrangement familiers, ne vienne la sauver.

Statut :
Terminé
Chapitres :
52
Rating
5.0 7 avis
Classification par âge :
18+

Chapitre 1

Une odeur de mort, de sang et d’excréments flottait dans l’air, épaisse et nauséabonde, au-dessus du champ de bataille. Les corbeaux croassaient en sautillant entre les cadavres, tandis que quelques vautours tournoyaient dans un ciel voilé de nuages. Certains s’étaient déjà posés là où plus aucun mouvement ne se faisait sentir. Les soldats achevaient les blessés, et les gémissements des mourants s’affaiblissaient à chaque coup de lame. Des pillards rôdaient en périphérie, s’affairant à dépouiller les corps des hommes et des chevaux de tout ce qui avait de la valeur. On avait brièvement envisagé de les tuer aussi, mais l’idée avait été écartée – trop d’efforts pour si peu. Le roi Felbert avait déclaré à ses fils et à ses officiers que quiconque osait braver la chaleur de l’été, la puanteur et les charognards était le bienvenu pour ce qu’il pourrait trouver.

Le grondement lointain du tonnerre résonnait contre les collines voisines tandis que le groupe se frayait un chemin à travers le carnage. Felbert insistait pour qu’on retrouve le roi vaincu. Le tournant de la bataille était devenu évident quand les soldats de ce dernier avaient perdu tout espoir après la mort de leur chef. Ils avaient tenté de battre en retraite, mais les hommes de Felbert les avaient traqués sans pitié. Aucun des soldats de Vernalle ne rentrerait chez lui.

Il ne leur fallut pas longtemps pour le trouver. Le corps du roi mort commençait déjà à gonfler, une hache plantée dans la poitrine, entouré de ses gardes sans vie. Felbert descendit de son destrier, arracha la hache d’un coup sec, puis la fit s’abattre pour trancher la tête. Il découpa un morceau de la cape du défunt pour y envelopper la tête, avant de lancer le paquet à Bashir, son fils aîné, qui éclata de rire en rattrapant ce trophée macabre.

Felbert tourna les yeux vers son plus jeune fils, resté en retrait derrière le groupe. Le garçon avait neuf ans, encore maigrelet, avec des bras et des jambes qui semblaient trop longs pour son corps. Il tenait davantage de sa mère, une femme qu’il avait épousée après la mort de sa première épouse, décédée en donnant naissance à une fille, son huitième enfant. Comme la moitié des nourrissons d’Elsbeth, celle-ci n’avait pas survécu une journée. Elsbeth avait fait son devoir de reine en lui donnant cinq fils. Seul le temps dirait si ce dernier-né, issu de sa nouvelle épouse, vaudrait les autres.

Jaxon avait les cheveux châtain clair, loin des tons roux et orangés de son père, des yeux bruns au lieu de verts, et une peau dorée qui le distinguait des teints rubiconds de son peuple. S’il survivait jusqu’à l’âge adulte, il serait grand, mais ne montrait encore aucun signe de la carrure massive de ses frères.

Le garçon avait le teint verdâtre depuis le premier appel aux armes. Il avait vomi son petit-déjeuner un quart d’heure après le début de la bataille, qui avait commencé à l’aube et duré presque toute la journée. Felbert savait que son fils deviendrait un guerrier comme ses frères, ou qu’il ne vivrait pas vieux. Jaxon montrait des aptitudes pour le tir à l’arc, du moins sur des cibles ou du gibier, mais il était encore maladroit avec une épée ou une masse. Assister à une bataille de loin le préparerait bientôt à la réalité de la défense du royaume et de ses territoires vassaux. Seul Bashir, l’aîné et héritier, avait gardé son repas lors de sa première bataille. À sept ans, il avait même voulu y participer. Tous les autres avaient rendu tripes et boyaux à un moment ou à un autre.

— J’en ai fini ici, déclara Felbert. Il attendit que le général Yeager donne l’ordre à ses officiers de préparer le retour. Lui-même était prêt à célébrer la fin rapide de cette rébellion, à faire l’amour à sa femme, et à écouter les louanges et les doléances de ses seigneurs. Bashir et son frère Hakor prendraient une partie de l’armée pour sécuriser Vernalle et sa capitale. Ce serait à Hakor de s’assurer que le royaume reste docile.

Jaxon s’était éloigné, emmenant son cheval plus loin dans le carnage. — Reviens ici, petit imbécile, ou on te laisse sur place ! hurla Hakor.

Jaxon entendit son frère, mais son attention fut attirée par un éclair doré argenté tout près. En s’approchant, il découvrit avec surprise qu’il s’agissait d’une enfant, âgée de quatre ou cinq ans, vêtue d’une tunique crasseuse, pieds nus, ses boucles blond pâle collées par la saleté et le sang. Jaxon mit pied à terre et s’avança vers elle, qui se tenait prête à fuir.

Autour de l’enfant gisaient les corps de femmes, tailladés et ensanglantés. Des chaises, des tables et de la nourriture étaient éparpillés près d’une tente effondrée. Mis à part la crasse et le sang qui la recouvraient, la fillette semblait indemne. Jaxon entendit les chevaux de son père, de ses frères et de la garde royale approcher.

— Tue-la et qu’on en finisse, lança Bashir. Il me faudra une semaine pour me débarrasser de cette puanteur.

— Non, répondit Jaxon en tendant la main vers ce qu’il avait identifié comme une petite fille. Elle regardait tour à tour les hommes à cheval et lui, ses grands yeux bleus écarquillés dans son visage souillé. — Je ne massacre pas des innocents.

— Son peuple s’est révolté contre nous. Ils ont utilisé la magie pour nous vaincre, cracha Bashir. Aucun d’eux ne mérite de vivre.

— Pourtant, on ne va pas massacrer tous ceux qui ne sont pas venus se battre, rétorqua Jaxon en attrapant la main de la fillette.

— Père, geignit presque Bashir, d’une voix qui jurait avec son physique de colosse aux cheveux et à la barbe rouge feu, et à l’épée plus grande que Jaxon. — Dis à ce morveux de tuer la progéniture de cette putain de camp, et qu’on y aille.

Felbert laissa échapper un long soupir en observant ses trois fils, tout ce qui lui restait de sa progéniture, décimée par les batailles, les accouchements ou la maladie. Il n’aimait pas les voir si divisés, ni cette rancœur mutuelle envers le plus jeune. Jaxon avait été une heureuse surprise pour Felbert, las d’enterrer ses enfants. La seule chose sur laquelle Bashir et Hakor s’accordaient, c’était de harceler Jaxon.

— Jaxon, trancha Felbert, tu as le choix. Soit tu la tues et tu lui épargnes des souffrances, soit tu la confies à quelqu’un pour qu’on s’occupe d’elle. Mais elle ne sera pas à toi.

Jaxon hocha la tête. Il conduisit l’enfant jusqu’à son cheval et l’aida à monter. Son visage trahissait une satisfaction discrète tandis qu’il grimpait derrière elle.

— Tu as une semaine pour t’en débarrasser et nous rejoindre, ordonna Bashir en cherchant l’approbation de son père. — Si tu es en retard, même d’un jour, tu seras mon écuyer personnel pour le reste de l’année.

— C’est équitable, déclara Felbert en réponse à l’indignation qui se peignit sur le visage de Jaxon. — Mais ne la dépose pas chez les pillards. Ce serait de la triche. Il ajouta cela avec un sourire en coin.

Jaxon sourit à ce défi. — Si j’arrive à temps, je veux ton cheval, Bashir. Tu ne le mérites pas. Sa propre monture sursauta au rire tonitruant de Felbert.

— J’approuve. Le défi est lancé. Maintenant, va prouver ta valeur, petit, tonna Felbert. Il riait encore quand Jaxon fit tourner son cheval vers la lisière du champ de bataille.

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