Chapitre 1 : Bienvenue à Galloway Manor
"Bonjour, bonsoir mesdames et messieurs, c'est Phoebe
Crupper, votre journaliste favorite, qui vous parle en
direct de devant le manoir de la mystérieuse, fascinante
et immensément richissime famille Galloway ! Je suis
venue accompagnée de mon fidèle caméraman Aaron
Fallwayne ! La famille Galloway a accepté qu'on suive leur
quotidien durant un mois complet ! Nous allons
découvrir ce qui se cache derrière les portes de ce manoir
!"
La caméra tremble légèrement dans les mains d'Aaron, à
cause du vent sec qui souffle dans les collines. Le micro
capte un léger sifflement, comme un soupir lointain. Mon
écharpe se soulève et fouette ma joue, mais je ne cligne
pas des yeux. Il faut rester pro. Toujours.
Derrière moi, le manoir Galloway dresse sa silhouette
noire contre un ciel saturé de nuages d'un gris violet. Il
est exactement comme sur les vieilles cartes postales :
imposant, froid, magnifique. Un chef-d'œuvre
d'architecture gothique, avec ses tourelles en pierre, ses
vitraux de cathédrale, ses gargouilles à demi rongées par
le temps.
Mais en vrai, c'est pire. En vrai, il respire.
- Phoebe, t'es sûre de vouloir faire l'intro ici ? murmure
Aaron derrière la caméra. Il commence à faire noir, et j'ai
pas envie de capter une silhouette derrière une fenêtre...
Je lui réponds sans quitter le manoir des yeux.
- C'est exactement le but. On veut que les gens cliquent.
Et restent. Ce manoir, c'est l'algorithme incarné.
- Moi je dis qu'on devrait être payés double. Y a une vibe
de vidéo trouvée ici, tu trouves pas ?
Je me tourne vers lui, bras croisés. Il est grand,
légèrement voûté, avec ses cheveux en bataille et son
bonnet qu'il ne quitte jamais. Il plaisante souvent quand
il est nerveux. Et là, il est nerveux.
- Aaron, si quelqu'un devait mourir dans une vidéo
retrouvée, ce serait moi. Pas toi. Toi t'es le gars sympa qui
meurt en deuxième.
- Hm. C'est censé me rassurer, ça ?
Je souris. Juste pour détendre l'atmosphère.
Mais au fond, moi aussi je sens quelque chose.
Un regard. Une impression de poids, comme si des yeux
invisibles étaient braqués sur moi depuis l'instant où
nous avons franchi le portail en fer forgé.
Un portail dont les battants rouillés se sont refermés
derrière nous tout seuls.
On n'a même pas le temps de discuter davantage que la
porte massive du manoir s'ouvre dans un silence
surnaturel. Pas un grincement. Pas un couinement.
Comme si elle savait qu'on allait arriver.
Une silhouette apparaît dans l'encadrement. Une femme,
droite comme une colonne, entièrement vêtue de noir. Sa
robe tombe jusqu'au sol et semble flotter à quelques
centimètres du parquet.
Ses cheveux blancs sont tirés en un chignon si serré
qu'on dirait qu'il retient toute la structure de son visage.
- Mesdemoiselles... messieurs, dit-elle de cette voix
calme et grave qu'ont les gens qui n'ont pas besoin de
crier pour être écoutés.
Bienvenue chez les Galloway.
Je m'avance d'un pas.
- Merci de nous accueillir. Vous êtes... ?
- Lavinia Galloway, maîtresse de cette maison. Vous
serez logés dans l'aile est. Les repas sont servis à heures
fixes. Le petit-déjeuner à huit heures, le dîner à vingt
heures précises. Nous vous prions de respecter certaines
règles pendant votre séjour.
Elle ne bouge presque pas. Même sa respiration semble
calculée.
- Certaines zones vous sont interdites. Les caves. Le
dernier étage. L'atelier. Le parc arrière après le coucher du
soleil. Et bien sûr... Les miroirs anciens ne doivent pas être filmés.
Je fronce les sourcils.
- Les miroirs ?
- Ce manoir est ancien. Certains objets sont... fragiles.
Aaron me jette un regard derrière la caméra. Il n'aime pas ça.
- Une dernière chose, ajoute Lavinia. La maison a son propre rythme. Elle vous entend. Elle vous voit. Ne soyez pas surpris si vous entendez... des bruits. Des chuchotements. La maison parle. Mais elle ne mord que si on l'ignore.
Un sourire imperceptible traverse ses lèvres. Puis elle pivote et disparaît à l'intérieur. Pas un bruit de pas. Rien.
Aaron souffle doucement.
- On est tombés sur une secte ou un manoir hanté, là ?
- Pourquoi pas les deux ?
L'intérieur est pire que ce que j'imaginais. La lumière est faible, jaune, diffuse. Les murs sont couverts de tapisseries anciennes, ternies par le temps, représentant des scènes que je ne comprends pas. Un homme agenouillé devant une créature ailée. Une femme tenant une clé ensanglantée. Un enfant sans visage.
Des portraits nous regardent depuis les murs. Leurs yeux brillent comme s'ils contenaient une lueur réelle.
- Regarde ça, murmure Aaron. Ce n'est pas numérique. C'est... vivant.
Une servante passe derrière nous sans un bruit, tête baissée. Elle tient une bougie et une plume d'oie. Elle est jeune, mais son regard semble usé.
Nous suivons Lavinia dans un long couloir où les murs rétrécissent peu à peu. La sensation d'étouffement me prend à la gorge.
Elle s'arrête devant une porte en bois sombre, gravée de symboles que je n'identifie pas.
- Vos quartiers. Bonne nuit Mademoiselle Crupper. Monsieur Fallwayne.
Et elle s'éloigne sans attendre.
La chambre est grande. Froide. Deux lits jumeaux à baldaquin, une cheminée éteinte, une armoire ancienne qui grince sans qu'on la touche. Un miroir brisé dans un coin.
Je m'assieds sur le lit de droite, et le matelas grince comme si je venais de réveiller quelque chose.
Aaron filme un plan large de la pièce, en silence.
- Bon, on a nos images. Je vais faire un plan nocturne de l'extérieur et on décharge tout sur le disque.
- Attends, dis-je en sortant mon carnet. Je veux noter.
> "Journal de bord - Jour 1.
Le manoir Galloway est plus qu'étrange.
Lavinia Galloway semble cacher quelque chose.
Il y a des règles. Trop de règles.
La maison nous observe. Je le sens.
Et cette chambre... elle respire."
Je referme mon carnet. M'allonge. L'air est glacial malgré les rideaux épais.
J'éteins ma lampe.
Silence.
Et puis...
Grattement.
Lent. Régulier.
Juste derrière le mur.