Le sang d’HARMOXIA

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Résumé

Kael Dorn a tout perdu. Son fils. Son humanité. Et dans une cellule de pierre, à quelques jours de son procès, il attend. Non pas la justice... mais la fin. Mais le monde n'en a pas tout à fait fini avec lui. Lorsqu'un murmureur - mémoire vivante des anciennes guerres - vient lui offrir un dernier choix, Kael découvre que la mort n'est pas toujours la pire des issues. Harmoxia. Cité damnée, terre abandonnée des dieux. On y envoie les condamnés qui préfèrent le sort des ombres à celui de la corde. Ce premier chapitre plonge dans l'intimité d'un homme brisé, au seuil de l'enfer. Un récit sobre et intense, où la fantasy s'efface parfois devant la solitude, et où même la vengeance laisse un goût de cendres. Roman - Dark fantasy

Genre :
Drama
Auteur :
Alexis
Statut :
En cours
Chapitres :
1
Rating
n/a
Classification par âge :
18+

Chapitre 1 - rappel au cauchemar

◈ LA NUIT SOMBRE

La nuit était épaisse.

On ne voyait pas à portée de bras.

La pluie noyait presque les cris — ceux d’un enfant, au loin —

… et les bruits lourds des bottes qui couraient dans les flaques.

Un homme s’était enfui.

Il emportait avec lui la vie d’un enfant.

Une maison, choisie au hasard.

Un enfant, laissé seul.

Le père, lui, était encore à la taverne.

C’est là que les gardes sont venus le chercher.

Le prévenir.

Trop tard.

Il était là.

Assis dans l’ombre, immobile, le dos contre le mur.

Un homme taillé pour survivre.

Épaules larges. Posture souple.

Ses cheveux, mi-longs, repoussés vers l’arrière, cachaient la nuque.

Une barbe épaisse lui couvrait le visage, piquetée de pluie séchée et de cendre.

Son nez était fort, marqué d’un vieux choc.

Des cernes creusaient son regard — noisette, profond, d’ordinaire vif… mais ce soir-là, éteint.

Il sentait le cuir mouillé, la terre, le feu froid.

Il ne regardait rien.

Il attendait.

Comme un animal blessé qui ne fuit plus.

Quand le garde appela son nom :

— Kael Dorn.

Il leva les yeux.

Murmura :

— Mon fils…

Comme s’il se souvenait seulement à cet instant qu’il en avait un.

Il se leva d’un seul mouvement.

Comme si l’alcool avait quitté son corps d’un coup.

Il traversa la salle.

Les soldats tentèrent de le retenir, mais il était fort.

Une force brute. Une force de bête.

Une force de père vidé.

Kael bouscula les bancs, heurta les tables.

Et il courut.

Un garde, plus massif que les autres, tenta de l’intercepter à l’entrée.

— Arrête, Kael ! Tu n’as pas besoin de voir ça !

— Laisse-moi passer, Marl !

Il le repoussa violemment.

Et il courut, plus vite qu’il ne pensait encore pouvoir courir.

Son esprit était vide. Blanc.

Il arriva à la maison.

La porte était entrouverte.

Le silence l’accueillit.

Seuls ses pas résonnaient.

Le bois gémissait sous ses bottes.

Il entra.

Il vit le sang.

Beaucoup trop.

Un couteau.

Le sien.

Son propre couteau de chasse, abandonné dans une mare rouge.

Il tomba à genoux, la main tremblante.

Il saisit la lame.

La leva. Lentement.

Vers sa gorge.

Une main l’arrêta.

Celle de Marl.

Kael s’effondra.

À genoux, dans le sang de son enfant,

Il se mit à pleurer.

Puis le silence reprit sa place.

Les autres gardes, en retard, arrivèrent à leur tour.

— Où est-il ? souffla Kael, sans lever la tête.

Marl échangea un regard sombre avec un autre soldat.

— Il avait déjà été emmené quand je suis arrivé…

Par les Murmureurs, je suppose.

Il détourna les yeux.

— Je n’ai pas vu… ce qu’il restait…

— Je parle de la pourriture qui lui a fait ça, dit Kael en serrant les dents de toutes ses forces.

— On ne sait pas. Il s’est enfui. On pense que c’était un prisonnier… un déserteur. Sa cellule était vide. Et ses traces nous ont menés ici.

Un jeune garde fit un pas en avant.

— Ses traces… et le cri de l’enfant.

Marl lui lança un regard noir.

Mais Kael ne réagit pas.

Il se redressa lentement.

Ramassa le couteau.

Saisit son arc, posé dans un coin.

— Ne fais pas ça, Kael… dit Marl d’une voix plus calme.

— Il finira au bout d’une corde. Ou il mourra à Harmoxia.

Kael serra les dents.

— Je ne vais pas attendre qu’il vous glisse encore entre les doigts.

Il le repoussa.

Marl ne réagit pas.

Il fit un signe au garde posté devant la porte de le laisser passer.

Kael descendit les marches de sa propre maison comme s’il n’y vivait plus.

C’est alors qu’il l’aperçut.

Son voisin.

Un homme dans la cinquantaine. Cheveux grisonnants, largement dégarni. Silhouette fine. Une main en moins — perdue au moulin.

Mais un cœur intact.

Lars.

L’homme leva lentement les yeux.

— J’ai appris ce qui s’est passé…

Il marqua une pause, la gorge serrée.

— Je suis profondément désolé, Kael.

Kael ne répondit pas.

Il tenait son arc. Trop fermement. Le bois tremblait dans sa main.

Ses bottes glissaient à peine sur la boue.

Ses pas étaient lourds.

Trop.

Il sentait encore l’alcool dans son ventre.

Dans sa gorge.

Son crâne résonnait.

Mais ses jambes bougeaient.

Comme si l’instinct avait pris les commandes.

— Kael… tu peux pas faire ça dans ton état.

Lars avait parlé d’une voix basse, presque gênée.

Kael tourna lentement la tête.

Ses yeux étaient brûlants. Rouges. Perdus.

— Tu peux à peine tenir debout… Tu crois que tu vas le trouver comme ça ? Tu veux quoi ? Mourir en route ?

Un silence.

— Tu crois que ton fils aurait voulu te voir finir comme ça ?

Kael ne répondit pas.

Il passa le petit portillon.

Fit quelques pas.

Puis vacilla.

Lars jura entre ses dents.

Il attrapa sa vieille veste, son sac, et le rejoignit.

— Tu m’entends, tête de mule ? Je viens.

Mais c’est pas pour t’aider à te venger.

C’est pour t’empêcher de crever en route.

Kael ne dit rien.

Mais il ralentit un peu.

Juste assez pour que Lars le rattrape.

Ils s’enfoncèrent dans les bois.

Dans l’ombre.

Sous une pluie fine.

La pluie avait ralenti, mais elle tombait encore. Une pluie insidieuse. Celle qui s’infiltre sous les vêtements, qui pèse sur les épaules sans bruit.

Kael marchait vite. Trop vite pour un homme ivre.

Lars le suivait, quelques pas derrière. Il ne disait rien, pour l’instant. Mais il observait.

Kael n’avait pas pris de torche. Il avançait à l’aveugle, la mâchoire tendue, les mains crispées sur son arc.

Ses bottes glissaient sur la boue, mais il ne ralentissait pas.

Lars finit par rompre le silence.

— Tu sais même où tu vas ?

Kael ne répondit pas.

Ils atteignirent un croisement. Trois sentiers s’enfonçaient dans les bois, indistincts sous l’ombre des feuillages.

Kael s’arrêta. Regarda autour de lui.

Il pointa du doigt le plus étroit, celui qui serpentait vers l’est, entre les racines tordues.

— C’est là, dit-il.

— Tu le sais… ou tu le crois ?

— C’est le seul chemin que je vois.

Lars soupira. Il plissa les yeux vers le sentier.

— C’est le vieux passage des patrouilles. Les prisonniers y passaient parfois. Mais c’est pas une piste. C’est un souvenir. Tu veux vraiment fonder ta vengeance là-dessus ?

Kael tourna la tête vers lui. Son regard était vide, rouge, ravagé.

— J’ai pas besoin de piste. J’ai besoin de le trouver.

Et il reprit sa marche.

Lars le suivit, en maugréant.

— T’as encore l’alcool dans le crâne, et ta main tremble comme un chien fiévreux. Tu vas t’écrouler dans les ronces avant même d’avoir vu une empreinte.

Kael ne répondit pas.

La forêt se referma autour d’eux.

L’ombre gagnait du terrain.

Lars grommela une dernière fois :

— T’as pas l’air d’un chasseur. T’as l’air d’un père qui veut mourir avant l’aube.

Kael s’arrêta net.

— Peut-être, dit-il.

Et il reprit sa route.

Ils s’enfoncèrent dans le bois, comme deux ombres.

Lars lançait régulièrement des regards mêlant inquiétude et compassion à Kael, si bien que celui-ci finit par en remarquer un.

— Rien ne t’oblige à faire ça, dit Kael, calmement. Comme s’il espérait, en secret, que Lars ne parte pas.

— Je ne suis pas obligé. Mais toi, tu t’y obliges. Et moi… j’ai rien d’autre à faire. Autant occuper ma nuit.

Kael hocha la tête.

Un sourire naquit sur son visage — fragile, douloureux. Il tenta de masquer sa tristesse. En vain.

Chaque pas l’enfonçait un peu plus dans ce cauchemar.

Il n’y avait rien autour d’eux, rien que le hululement des chouettes… et le craquement humide des branches sous leurs pieds.

Mais peu à peu, ces craquements changèrent de son.

Un bruit plus épais. Plus visqueux.

Kael baissa les yeux.

Sous sa botte, l’ombre du sol avait viré au rouge sombre.

Une mare de sang.

Il recula d’un pas, les poumons bloqués.

Puis releva les yeux, hésitant.

— Non…, pensa-t-il.

Un mirage.

Un mélange d’alcool, de choc, et de nuit.

Il tourna la tête vers Lars.

Chercha dans ses gestes, dans son regard, une preuve qu’il ne rêvait pas.

Mais Lars marchait normalement, le visage fermé.

Aucune réaction.

Kael inspira lentement.

Quand il reporta les yeux devant lui, il se figea.

Un enfant.

Là, debout entre deux troncs.

Silhouette fine. Immobile.

Il se gifla, fort.

Le visage brûlant.

Mais l’enfant était toujours là.

Puis il bougea.

Et disparut derrière les arbres.

Kael hurla et se mit à courir.

Comme un fou.

Il ne vit pas le fossé.

Quand Kael rouvrit les yeux, le jour était levé.

Le chant des oiseaux contrastait cruellement avec la nuit qu’il venait de traverser.

Allongé dans les feuilles humides, il sentit la douleur le reprendre comme un fil tendu.

Lars était assis un peu plus loin, le dos courbé, les yeux cernés par la fatigue.

Il attendait. En silence.

— Eh bien, souffla-t-il en se redressant, tu m’as fichu une sacrée trouille.

Qu’est-ce que t’as vu pour foncer comme un dératé dans cette pente ?

Kael détourna les yeux.

Un long silence s’installa.

— Rien d’important…

J’ai juste cru apercevoir… quelqu’un.

Il mentait.

Ou plutôt, il minimisait.

Il ne voulait pas paraître plus perdu qu’il ne l’était déjà.

Lars ne répondit pas tout de suite.

Puis il soupira doucement, avec cette voix lasse et bienveillante des hommes simples qui savent quand il ne faut pas insister.

— Allez. On rentre.

S’il est parti, il est déjà loin.

Et toi… t’as besoin de repos.

Kael hocha la tête, sans un mot.

Ils firent le chemin en sens inverse, plus lentement.

Le froid du matin collait à leur peau, et le silence pesait lourd, cette fois.

À l’entrée du village, un garde s’approcha. Il avait l’air essoufflé.

Il reconnut Kael aussitôt.

— Kael ?

Marl m’a demandé de te prévenir.

On a retrouvé l’assassin.

Le jugement approchait.

Même si son sort, lui, était déjà scellé.

La corde…

Ou Harmoxia.

Du moins, c’est ce que tout le monde semblait penser.

Cette triste histoire s’était répandue plus vite qu’une épidémie.

Kael, lui, revenait chaque soir à la taverne par habitude.

Pas pour boire. Pas pour parler.

Juste pour fuir les murs de sa maison, où le silence avait changé de forme.

Il s’asseyait là. Toujours à la même place.

Dos au mur. Verre intact.

Les cernes lui creusaient le visage, et ses doigts tremblaient comme des feuilles mortes.

Personne ne venait lui parler.

Mais tout le monde parlait de lui.

— Il l’aimait, son gamin… souffla une vieille femme près du feu.

— Je l’ai vu pleurer le jour de sa naissance. C’était pas un mauvais père.

— Alors pourquoi il l’a laissé seul, hein ? trancha un homme.

— C’était pas la première fois. Tout le monde le savait.

— Et alors ? Tu veux quoi, qu’on le pende lui aussi ?!

Un silence pesant suivit.

Puis une autre voix, plus douce :

— Il essayait juste de tenir debout, voilà tout. Sa femme est morte, bordel…

Les murmures se mêlaient, s’entrechoquaient.

La salle était devenue un miroir brisé.

Et dans chaque éclat, Kael se voyait un peu plus : coupable, abandonné, dévasté.

Il ne disait rien.

Mais il entendait tout.

Jusqu’à cette voix plus jeune, plus sèche :

— Alors il avait qu’à rester avec son fils au lieu de vider ses tripes ici chaque soir.

— Tais-toi, Rik. Ça suffit, dit un vieil homme au jeune gringalet.

Kael se leva lentement.

Ses mains tremblaient à peine.

Il s’approcha.

Rik ne bougea pas.

— Ne compte pas sur moi pour m’apitoyer sur ton sort, lança Rik, en criant presque.

Comme s’il cherchait du courage dans sa propre voix, face aux yeux de Kael, remplis de haine.

Kael resta immobile, le verre à la main, serré si fort que ses jointures blanchissaient.

— Tu n’étais pas là quand il a crié, Dorn.

T’as bu pendant qu’il saignait.

Le verre vola.

Rik s’effondra.

Kael se jeta sur lui, poings serrés, souffle court.

On les sépara.

Rik se releva avec peine, le front ouvert, les dents rouges.

Mais il souriait.

Un sourire de chien battu qui mord encore.

— C’est son sang que t’as sur les mains…

Sale ivrogne.

Kael se figea.

Tous les regards étaient sur lui.

La peur, la haine, la compassion — il lisait sur chaque visage ce que personne n’osait dire.

Il ne lui restait rien. Plus rien.

D’un geste lent, il se dégagea des bras qui tentaient encore de le retenir.

Sa main glissa vers son couteau — celui-là même qui avait abattu son fils.

Ses yeux, eux, ne quittaient pas Rik.

Un vieil homme dans la foule murmura :

— Rentre chez toi, Kael.

Alors Kael sortit.

Et pour la première fois depuis le drame…

il savait où aller.

Il marcha toute la nuit.

Les ruelles étaient désertes.

Les torches grésillaient dans le vent comme des gorges malades.

Chaque pas l’éloignait un peu plus de l’homme qu’il avait été.

Le silence n’avait plus rien de rassurant.

C’était un silence qui jugeait. Qui observait.

Qui attendait.

Quand il frappa à la porte du quartier militaire, le soldat hésita.

Il connaissait son visage. Tout le monde connaissait son visage, maintenant.

Mais il ouvrit.

— Je dois voir Marl, dit Kael.

— À cette heure…

— C’est urgent.

Le garde s’écarta sans discuter.

Marl était encore debout. Une carte déployée sur la table.

Des lettres. Des pions. Du vin.

Il n’avait pas dormi depuis deux jours.

Quand il leva les yeux, il vit immédiatement dans les traits de Kael

qu’il ne venait pas quémander de la pitié.

— Assieds-toi.

Kael ne bougea pas.

— J’ai besoin de voir l’homme qui a tué mon fils.

Marl resta silencieux un instant. Puis il inspira, longuement.

— Tu veux le tuer ?

Kael ne répondit pas.

Mais ses yeux répondirent pour lui.

Marl détourna le regard.

— Écoute… Tu sais ce qu’il risque.

— Et moi, tu sais ce que j’ai perdu ?

Un silence. Dense. Amer.

Marl reposa sa main à plat sur la carte. Il fixait une zone grisée au nord.

Harmoxia.

— Je peux te faire entrer. Une seule fois. Tu seras seul.

Et je n’ai rien vu. Compris ?

Kael acquiesça.

Marl sortit une clef de la poche intérieure de son manteau.

— Demain. Première heure. Garde sud.

Tu auras un quart d’heure. Pas une seconde de plus.

Et si tu te fais prendre, tu prendras sa place.

Je ne pourrai plus rien pour toi.

Il lui tendit la clef.

C’est alors qu’un jeune soldat entra.

— Sergent, le seigneur…

Il s’interrompit en voyant Marl tendre la clef à Kael.

Son regard trahit une hésitation.

Kael attrapa la clef et la glissa aussitôt dans sa ceinture.

Le garde reprit, un peu plus raide :

— Le seigneur Lotchairers m’envoie vous informer que le jugement se tiendra demain.

Il compte sur vous pour escorter ceux qui choisiront Harmoxia.

Marl fit un geste de la main.

— Très bien, Bran. Tu peux disposer.

Le jeune Bran salua, sortit.

Kael le suivit des yeux.

— Il a vu la clef. Tu penses que c’est un problème ?

— On verra bien, répondit Marl.

Quoi qu’il en soit, il me faudra probablement l’arracher à ton cadavre pour la récupérer.

Kael ne dit rien.

Il se tourna en avançant vers la sortie. Son regard était déjà ailleurs.

— Et Kael…

Il se retourna.

— Ce que tu t’apprêtes à faire… n’offre aucune paix.

Ni à toi. Ni à lui.

— Je ne cherche pas la paix.

En sortant du quartier militaire, Kael marchait lentement.

La clef pesait dans sa ceinture comme un verdict.

Tout était prêt.

Il n’avait plus qu’à attendre l’aube.

Dormir, il ne le ferait pas.

Il voulait rester près de la prison.

Rester tendu. Rester prêt.

Mais dans la ruelle, une silhouette le stoppa net.

Deux silhouettes.

Lars.

Et Karl, qui boitait légèrement, la pommette encore enflée, les yeux rougis.

Kael ralentit.

Chaque pas le rapprochait de cette gêne sourde qu’on appelle parfois la honte.

Il s’était laissé emporter. Il le savait.

Karl n’était qu’un gamin… maladroit, cruel peut-être — mais aussi en deuil.

Et Lars… son père…

Lars l’avait suivi dans la forêt.

Il avait donné de son temps, de son cœur.

Voilà comment il l’avait remercié.

Ils se croisèrent à quelques pas à peine.

Kael s’arrêta.

— Lars… Je suis désolé pour Karl. J’ai perdu mon sang-froid, dit Kael, gêné.

Il regarda alternativement le père et le fils.

Karl détourna les yeux, mais pas assez vite pour cacher les larmes.

Il serra les dents, les poings, et reprit sa marche sans un mot, sans un regard.

Lars, lui, resta là.

Il observa Kael.

Et d’une voix fatiguée, sans colère :

— Il m’a raconté. Ce qu’il a dit, il n’aurait pas dû.

Alors n’en parlons plus.

Il hocha lentement la tête.

— Mais fais attention, Kael.

Y’a plus grand-chose qui te retient.

Puis il tourna les talons, et rejoignit son fils.

L’aube était lente à venir.

Kael n’avait pas fermé l’œil.

Assis sur un banc de pierre, face à l’entrée de la prison, il avait veillé toute la nuit, les mains croisées, le dos raide, la clef de Marl pesant contre sa cuisse.

La ville dormait encore.

Lui, non.

Quand les premiers rayons effleurèrent les toits, il vit Marl approcher, entouré de deux gardes.

Kael se leva.

Marl leva un sourcil, puis fit signe à ses hommes de s’écarter.

— Tu as un quart d’heure. Pas une seconde de plus.

Il lui tendit un petit papier froissé.

— Cellule 18. Son nom est Jorek. Vingt ans à peine. Il a déserté deux mois avant les faits.

C’est tout ce qu’on sait.

— Ce n’est pas assez.

— Ce sera toujours trop, pour ce que tu comptes faire.

Kael entra.

Le couloir était humide, sombre, traversé de gémissements épars.

— Ils arrivent… ils arrivent… ils nous entendent… ils nous sentent !

Une voix criait dans l’obscurité, depuis une cellule.

Kael ne répondit pas.

Il s’enfonça plus loin, guidé par l’écho, le souffle et le numéro.

Cellule 18.

Un petit loquet rouillé. Une odeur âcre.

À l’intérieur, un garçon maigre, osseux, recroquevillé contre le mur.

Les genoux repliés, les bras serrés autour de sa poitrine.

Les yeux grands ouverts, brûlés de peur et de fièvre.

Quand Kael ouvrit la porte, il ne bougea pas.

— C’était… c’était pas moi… J’ai rien fait, je… je suis juste… ils m’ont mis là… il était déjà mort…

Sa voix était faible, rauque.

— J’ai eu peur… j’ai… j’ai fui. Je suis un lâche. Mais je suis pas un meurtrier…

Kael ne dit rien.

Jorek releva la tête.

Il s’attendait à un garde.

Mais ce n’était pas un garde.

C’était Kael Dorn.

Le garçon blêmit, recula aussitôt contre le mur du fond.

Il se heurta à la pierre, tenta de s’y fondre, de disparaître.

— Non… non non non… C’était pas moi! Ils m’ont mis là, j’vous le jure… J’étais pas censé… Je devais pas être là.

Il chercha une issue, un souffle, un miracle.

— Ils t’ont mis là ? répéta Kael, froidement. La main posée sur son couteau.

N’essaie pas de m’endormir… ou tu vas regretter de ne pas être encore mort.

Jorek secoua la tête, affolé.

— Je… Je sais pas qui c’était. On m’a sorti de cellule. Un garde, je crois. Mais j’ai jamais vu son visage… j’avais un sac sur la tête. Il m’a traîné jusqu’à là-bas, sans un mot.

Et d’un coup, j’étais dans cette maison.

Il y avait du sang… du sang partout.

J’avais peur.

J’ai paniqué. J’ai fui.

Je suis un lâche, mais je suis pas un meurtrier.

Ses yeux cherchaient à lire autre chose. Un tic. Un faux pas. Une preuve.

Mais il n’y avait que la peur. Et l’odeur du sang.

Avant qu’il puisse parler de nouveau…

Des pas résonnèrent dans le couloir.

Lents. Lourds.

Kael ne réagit pas.

Pas un muscle.

Il pensait à cette nuit.

À la pluie.

Aux cris.

À ce couteau — son couteau — dans le sang.

Jorek se redressa à moitié. Il hurla :

— GARDE ! À L’AID— !

Le poing de Kael s’écrasa sur son visage.

— GARD— !

Un deuxième coup.

Plus fort.

Plus lourd.

Le silence retomba d’un coup.

Kael respirait vite.

Son cœur battait contre sa tempe.

Il le vit alors.

Ou crut le voir.

Son fils.

Un instant.

Juste là, à côté du garçon.

Mais l’image s’effaça.

Encore.

Kael vacilla. Un pas en arrière.

Puis il tira la lame.

Juste un geste.

Lent.

Comme un sommeil.

Et le sang coula.

Sans cri.

Juste le son d’un souffle étranglé.

Puis le gargouillis d’un corps qui se noie en silence.

Kael resta debout.

Le couteau encore en main.

Il ne tremblait plus.

Mais rien n’avait changé.

Kael était resté là.

Assis dans la cellule.

À côté du cadavre encore chaud de Jorek.

Le dos contre le mur. Le regard fixe.

Il n’avait pas fui.

Il n’en avait jamais eu l’intention.

C’était ça, le plan.

Tuer.

Puis attendre.

Pas qu’on vienne l’arrêter…

Mais qu’on vienne le finir.

La clef, désormais inutile, était restée accrochée à la serrure.

Même la bière, désormais, ne lui offrirait plus l’oubli.

Il ne restait plus rien.

Ni l’enfant.

Ni le verre.

Ni la colère.

Juste un père vide.

Un père qui, pour ne pas affronter son reflet, avait appris à chasser.

Et à boire.

Et à disparaître.

Mais aujourd’hui, il n’y avait plus rien à fuir.

Plus de forêt.

Plus d’alcool.

Plus d’yeux pour lui rappeler celle qu’il avait aimée.

Il voulait que la corde vienne.

Qu’elle serre assez fort pour le ramener.

Ou pour le finir.

Il ferma les yeux.

Et attendit.

Les gardes étaient quatre.

Postés devant la cellule. Impassibles.

Marl arriva d’un pas rapide. Il jeta un coup d’œil à l’intérieur, puis déclara simplement :

— Sortez le corps. Refermez la cellule.

Kael leva lentement les yeux.

De sa position, il aperçut le jeune garde posté à gauche.

C’était Bran.

Il le fixait, figé, l’air troublé, presque effrayé.

Deux autres soldats entrèrent dans la cellule.

Ils déplacèrent le cadavre de Jorek sans un mot, avec des gestes mécaniques.

— Son couteau ? demanda l’un d’eux, en se tournant vers Marl.

— Donnez-le-moi, répondit Marl.

Bran s’approcha, referma la porte derrière Kael, puis tourna la clef dans la serrure.

Marl tendit la main.

Mais le jeune garde ne bougea pas.

Il resta dos à la pièce, raide.

Un bruit de pas résonna alors dans le couloir.

Lents.

Sourds.

Les autres gardes s’écartèrent aussitôt pour former un passage et se mirent au garde-à-vous.

Mais le jeune garde, lui, ne bougea pas.

Toujours dos à l’homme qui approchait.

Marl l’avait reconnu.

Le seigneur Roderic Lotchairers.

Son visage était fermé, dur comme une lame ancienne.

Ses yeux, secs, ne portaient rien d’autre que du mépris.

Bran leva la clef au-dessus de son épaule. Sans un mot.

Le seigneur la saisit.

Puis, sans le regarder :

— Je veillerai personnellement au sort de cet individu, lieutenant Marl Caldrik.

Il fit quelques pas, lentement.

Puis s’arrêta net.

Sans se retourner, il ajouta :

— Il ne faudrait pas… que cette clef s’égare à nouveau.

Et il repartit.

Le silence revint aussitôt.

◈ LE MURMURE ANCIEN

Kael n’avait pas bougé.

Pas mangé.

À peine dormi.

Le temps n’existait plus.

Une heure, un jour, une semaine… qu’importe.

Tout s’était figé.

Le jugement avait été repoussé, officiellement à cause des circonstances.

Mais Kael le savait : il n’y avait rien d’arbitraire dans cette parodie de justice.

Le seigneur Lotchairers se contentait de laisser parler les condamnés sans vraiment les entendre,

puis leur tendait le même choix que tous les autres :

La corde, ou Harmoxia.

Marl lui rendait parfois visite.

Il restait debout, un instant, puis repartait, comme gêné d’être là.

— Je… je peux rien faire. Tu sais ça, hein ?

Kael ne répondait pas.

Ou d’un signe vague, d’un mot sans sens.

Il était ailleurs.

Et puis, un jour, il entendit les pas.

Lents.

Réguliers.

Ils s’arrêtaient à chaque cellule.

Un homme en robe sombre. La tête basse.

Un Murmureur.

Le procès approchait.

Et avec lui, le choix.

Chaque condamné recevait cette visite :

une ultime parole.

Un accompagnement vers la corde…

ou vers Harmoxia.

Ce n’était pas là leur seul rôle —

les Murmureurs veillaient sur les racines du monde, portaient la mémoire —

mais cette tâche faisait partie du rituel.

Kael releva les yeux.

C’était son tour.

— Ma mission, c’est de me souvenir…

…pour prévenir de l’avenir.

Et pourtant… je n’aurais jamais cru te voir ici, Kael.

La voix était calme. Usée.

Mais chaque mot semblait gravé.

Kael ne répondit pas.

Il restait immobile, les yeux creux.

Le Murmureur tourna lentement la tête, observant le sol.

— Je vois le sang. Il est sec.

Ce n’est pas le tien. Mais il t’appartient tout de même.

Silence.

— Ton histoire, je la connais.

Mais ta fin… elle est incertaine.

Il leva un doigt, pointant quelque part dans l’obscurité du couloir, comme si ses yeux traversaient les murs.

— Trois cellules plus loin, il y a un jeune homme.

Son seul crime, c’est d’avoir refusé de tuer.

Il a déserté. Avec Jorek.

Le nom fit bouger Kael.

Il tourna la tête. Pour la première fois, ses yeux retrouvèrent un éclat.

— Et il choisira Harmoxia.

Le pauvre garçon pense encore pouvoir sauver sa vie.

Enfin…

Le Murmureur laissa échapper un soupir.

Long. Ancien.

Puis il se redressa un peu, comme s’il retrouvait son rôle.

— Kael Dorn. Mon devoir est simple : t’informer.

Deux chemins s’offrent à toi… si l’on peut appeler cela des choix.

— La corde.

— Ou Harmoxia.

Il marqua une pause.

Sa voix, plus grave encore :

— Laisse-moi te rappeler ce qu’est Harmoxia.

Une cité ancienne. Sacrée.

Autrefois résidence des dieux, jusqu’au jour où les hommes se sont levés contre eux.

— La rébellion fut brève. Sanglante. Définitive.

— Et dans son dernier souffle, le Roi des Ombres —

dieu de la peur, de la mort, de la nuit —

maudit ces terres.

Chaque homme et chaque femme ayant pris part au soulèvement fut changé.

Ni mort, ni vivant.

Des créatures vides, rongées, figées dans leur haine.

Il baissa les yeux.

— On dit que survivre à une seule nuit là-bas te rend libre.

Que ton corps est gracié.

Il releva les yeux.

— Mais ton esprit, lui…

…ne revient jamais entier.

Kael ne répondit pas.

Il regardait fixement le sol de sa cellule, mais ce n’était pas le sol qu’il voyait.

Il revoyait la mare de sang.

Le couteau tombé de ses mains.

Et les yeux vides de Jorek — pas encore ceux d’un homme…

…pas tout à fait.

Le Murmureur restait debout, silencieux.

Il ne jugeait pas.

Il attendait que les mots trouvent leur chemin.

Mais Kael n’avait plus de mots.

Il était dans un endroit plus profond que le silence.

Un lieu où il n’y avait plus de voix.

Plus d’excuses.

Plus de choix.

Seulement cette image :

son fils,

et le vide qu’il avait laissé.

Le Murmureur hocha doucement la tête, comme s’il percevait ce qui se taisait.

Puis, d’une voix plus basse encore :

— Tu peux encore marcher.

Même sans lumière.

Même sans pardon.

Mais il faut choisir où poser ton pas.

Il fit demi-tour sans bruit.

Ses pas s’effacèrent dans l’écho de la pierre.

Kael resta seul.

Plus seul qu’il ne l’avait jamais été.