👣L’ombre d’un contact👣
All of the lights—Kanye West
SOLAL.
En cette fin d’été, le souffle ardent du soleil s’étendait sur Lexbrooke City, emprisonnant l’ensemble des rues dans un dôme de feu.
Je m’étais arrêté au centre du pont, là où le béton brulant se bombait légèrement avant de redescendre vers la rive Nord.
Sous mes pieds, le fleuve charriait une eau stagnante.
Des éclats de lumière glissaient à sa surface telles des écailles opalescentes.
Des reflets tremblants d’enseignes et de réverbères étaient encore allumés.
Au loin, un tram cliquetait.
Une péniche approchait.
Elle traînait derrière elle une lente houle, dont l’haleine humide du fleuve me caressa le visage.
Et je la bénis comme si c’eût été la dernière brise avant l’éternité.
Le soleil, d'un orange vibrant, semblable à une mandarine mûre, dominait les toits perchés des longues tours grises.
Autour de moi, riverains et touristes grouillaient telles des fourmis laborieuses.
C’était l’heure de pointe.
Derrière moi, il y eut un éclat de rire.
Deux écoliers couraient avec leurs cartables qui se ballottaient de gauche à droite.
Leur présence me dérangea.
Pour être honnête, je n’aimais pas beaucoup les enfants.
Je n’étais même pas sûr d’en vouloir.
Et si le futur s’obstinait à m’en donner, je ferais en sorte qu’ils soient moins bruyants.
Ou mieux dressés.
Je relevai donc la tête vers ce ciel saturé d’énergie, où je crus voir le signe invisible de Python.
Un être ancien du monde céleste auquel j’étais dévoué.
Celui que mon cœur vénérait depuis toujours.
Car j’étais un Brumelion.
Fils d’une lignée prêtresse du culte du Serpent.
J’avais grandi dans l’odeur de la cendre froide et des herbes séchées, sous les murs boisé d’un hameau.
Un endroit que j'avais quitté pour m’engager à faire perdurer son essence.
Par tous les moyens...
En ce jour, ma mission commençait maintenant.
La première étape était de franchir ce pont.
Je repris ma marche vers la rive où m’attendait l’ombre de mon contact.
Mais il ignorait que je venais pour lui.
J’ignorais moi-même quelle forme il prendrait.
Seule son aura m’avait appelé jusqu’ici.
Elle m’avait fait quitter le Lieu reculé de Wetherby, un lieu non cartographié, pour cette ville en ébullition.
Après une longue demi-heure, j’aboutis devant une humble chapelle, coincée entre les gratte-ciels du centre de Lexbrooke City.
Un sanctuaire oublié dans un monde qui n’avait plus de place pour lui.
Je ne m’étais pas attendu à cet endroit.
Je m’étais rapproché de la chapelle, et sur les vitres, je parcourais les annonces qu’il y avait.
Peut-être trouverais-je un indice...
Un flyer prêt à se décoller de la vitre flottait au vent.
Je lus quelques lignes.
Quand j’eus fini, il se décrocha pour de bon.
C'était le signe que j’étais au bon endroit.
J’étais prêt à m’introduire dans un groupe de parole sur les questionnements de la foi en Dieu.
Pas mon dieu.
Leur dieu.
Plus moderne qu’ils ne le pensaient.
Mais dont l’adoration ne semblait pas encore décliner.
Je poussai donc la porte principale.
Je prétextai à la dame de l’accueil—une bonne sœur fort chaleureuse—que j’étais venu pour parler de ma foi.
Quelle blague !
Sans douter de mes réelles intentions, elle m’avait conduit dans cette salle où des chaises étaient disposées en cercle.
Une poignée de personnes déjà installée attendait.
Peut-être Dieu.
Ou peut-être moi.
Dans tous les cas, je pris place.
Et le groupe de parole se mit à échanger.
Au centre, les paroles circulaient d'un visage à un autre, dont la voix spirituelle se glissait en chacun.
C’est alors que je la vis.
Elle était assises à l'autre bout.
Juste en face de moi.
Je ne connaissais pas son nom.
J’avais manqué les présentations.
Je ne devais donc que me contenter de ce que je voyais.
Elle était frêle.
Le teint bruni.
Elle était vêtue d'un manteau Afghan marron et ses cheveux étaient tressés tout fin.
Ils s'ondulaient pour former une multitude de vaguelettes qui reposaient sur sa poitrine.
Elle ne disait rien.
Mais elle semblait prise par une agitation interne que son visage ne tentait pas de camoufler.
Sa bouche pulpeuse se tordait, mimant des paroles pour elle-même.
Son regard charbonneux restait évasif.
Elle regardait un point fixe à l'autre bout de la salle.
J'ai tenté de suivre cette ligne invisible.
Mais elle ne menait que sur la fenêtre qui baigné la pièce d'un vif halo de lumière.
Elle était en train de penser.
Elle ne semblait pas être concernée par leurs récits.
Mais celui qui tenait le bâton de parole le remarqua.
Il le lui tendit.
Puis, elle prit fébrilement le bâton, de tel si elle redoutait un quelconque pouvoir.
Elle se mit alors à parler :
— On dit souvent que le monde a changé. Que la foi n’a plus sa place dans nos vies. Mais j’ai l’impression que c’est l’inverse : le monde est resté le même, avec ses injustices, ses passions, et ses illusions. C’est nous qui avons cessé de lever les yeux. La foi n’est pas une relique qu’on sort les jours de fête. C’est un fil invisible qui relie chaque geste, chaque parole à quelque chose de plus vaste que nous. Elle n’a jamais été un refuge contre le doute. Elle marche avec lui. Croire, ce n’est pas fermer les yeux, c’est les ouvrir plus grand, jusqu’à accepter que la lumière nous aveugle parfois. Ce n’est pas le monde qui s’est éloigné de Dieu. C’est nous qui avons cessé de l’écouter.
Elle avait parlé tout bas, comme un murmure qu’elle n’osait pas assumer tout haut.
Pourtant, elle avait tout dit.
Tout compris.
Il y a des gens qui trouvent leur place toute faite en naissant.
Mais elle…
Elle portait en elle l’empreinte de mon monde.
Celui où les yeux se détournent du ciel.
Où les dieux anciens ne sont plus appelés que dans les rêves fiévreux.
Mais le firmament, lui, n’a jamais cessé de régner sur nous.
Et certains naissent pour sentir ce qui ne peut pas être vu.
Cette fille…
Je l’ai trouvée formidable.
Plus qu’épatante.
Comme une lumière tremblante dans l’obscurité de nos esprits perdus.
Elle avait capturé l’âme de l’assemblée.
Mais c’est moi qu’elle tenait prisonnier.
Me terrifiant par sa beauté fragile.
Et dangereuse à la fois.
Un silence s’installa.
Assez long pour que les battements de mon cœur se fassent écho.
Je voulus élever ma voix pour lui révéler ce que je voyais déjà en elle :
Que cette bouche majestueuse la rendait belle à en crever.
Le doux son de son éloge fait à l’indicible résonnait en un grondement sous mes pieds.
Une force capable de plier les ténèbres à son souffle.
Celui qui portait l’essence du Serpent.
Je sentis dans mes entrailles qu’il m’autorisait à parler pour lui.
Je perçai l’ombre de ses yeux, y incrustant mon regard.
Et je lui dis :
— Je te vois, Eugénie.
Et tout s’illumina lorsqu’elle me sourit.
Un sourire fragile et puissant.
C’est ainsi que je sus :
J’avais trouvé ma cible.
Eugénie, bien-née, ainsi son prénom la couronnait d’une désuète noblesse.
Mais les couronnes ne brillent pas dans la boue.
Lorsque j’avais entamé mes recherches — pour le seul compte de Python, que cela soit clair — je n’aurais jamais imaginé qu’une « bien-née » puisse vivre à Stonehaven, dernier souffle de Lexbrooke City, là où la ville perdait ses couleurs et sa tenue.
Pour arriver jusqu’à elle, il fallait laisser derrière soi les avenues repavées.
Les façades repeintes.
Et les vitrines bien ordonnées.
Ici, les trottoirs s’effritaient par plaques.
Les murs portaient des graffitis écaillés.
Et les lampadaires penchaient comme s’ils s’étaient lassés de se tenir droits.
Les commerces fermaient tôt, certains depuis des années, ne laissant que des vitrines vides couvertes d’affiches décolorées.
Un silence lourd flottait entre les immeubles, seulement rompu par le vrombissement lointain d’un bus et le claquement d’une poubelle qu’on referme.
C’était là, au fond d’une cour étroite coincée entre deux blocs de béton terni, que se trouvait son immeuble.
Quel trou à rats.
En bas des marches, Eugénie retrouvait quelqu’un.
Ils se souriaient sans retenue, échangeant des mots que je ne pouvais entendre.
Leurs mains se frôlaient avec cette familiarité de ceux qui se connaissent depuis toujours.
Je restai immobile dans l’ombre.
Rien dans leur geste ne m’était adressé.
Et pourtant je savais.
Un obstacle se dressait entre elle et moi.
Je n’avais pas encore décidé de ce que j’allais en faire...
D’ordinaire, ce n’était pas moi qui me chargeais des corps.
Mais cette fois, je tenais à m’en charger personnellement.
Juste pour m’assurer d’effacer pour de bon ce qui pouvait nuire à mon entreprise.
Être le prêtre d’un dieu colérique et sanguinaire n’était pas chose aisée.
Mais Morcail, esprit rusé, m’accompagnait dans ma mission :
Veiller sur cette divinité capricieuse qui, à chaque fois qu’elle recevait ses offrandes sur les pierres sacrificielles, en réclamait encore davantage.
Ce dieu, je le trouvais gourmand.
Cela prenait du temps de trouver de nouvelles âmes.
Les formater à mourir.
Puis les faire disparaître sans trace.
Le culte de Python que j’avais établi dans cette ville New Age aux allures spirituelles et décadentes n’avait rien à voir avec le système népotique de L’Abside qui régissait les lignées sacrées de Wetherby.
Entre drogue hallucinogène et médecine alternative des faux gourous, je me distinguais dans le lot par mon simple système :
Tout prenait place dans cette pizzeria aux néons grésillants.
Nous faisions de vraies pizzas, livrées de jour comme de nuit.
Par chaque client mis en contact, je pouvais savoir ce que Python voulait d’eux.
Serait-il un fidèle ?
Ou une offrande ?
Sous chaque pizza, un flyer plié était glissé.
Tel un biscuit chinois, je mettais autant d’énergie à prédire l’avenir du client qu’à lui faire porter le poids son futur sort.
« Votre vie vous échappe. Vous êtes fatigué. Mais tout ceci n’est qu’éphémère ».
Nous étions honnêtes.
L’oracle que je recevais, affranchi des limites du présent et du passé, reposait uniquement sur la vérité absolue.
Mais il fallait être doux.
Savoir que l’on mourra pour le compte d’un dieu oublié pouvait être effrayant.
Voire un peu frustrant.
Moi, je trouvais cela jouissif.
Mais comme on dit : les goûts et les couleurs ne se discutent pas.
Et la parole de Python, non plus.
En dehors de la gestion de ma pizzeria, les fidèles, eux, étaient une besogne plus complexe.
Ce n’était pas leur vie que je voulais.
Étant la voix humaine du Serpent, toute dévotion sacrée devait passer par moi.
Si la personne m’était entièrement dévouée, je pouvais la guider, la soigner et la révéler au sacré.
C'est alors que je remis mon tablier de pizzaiolo.
Le prochain service allait être chargé.
Certains viendraient pour la mozzarella.
D’autres pour Python.
Cher élu (ou offrande...) n'hésite pas à laisser un like et un commentaire. Signé Python.