Chapitre 1

Silas
La sueur dégouline dans mon dos tandis que je hurle les paroles. Je lance un regard noir à Noel quand il rate une mesure bien audible. Vers la moitié de notre set, Dave brise le rythme en jouant soudainement les mauvaises notes.
« Putain, qu’est-ce que vous foutez tous les deux ? » Je couvre le micro de ma main.
Dave et Noel, d'habitude les électrons libres du groupe, sont décalés et à côté de la plaque ces derniers temps, ce qui m'énerve au plus haut point. Je reçois un « va te faire foutre » silencieux de la part de Dave. Noel fait voltiger sa baguette en l’air, la rattrape et continue le rythme comme si de rien n’était.
En tant que chanteur, je continue d'assurer le spectacle. Je cours sur scène et je hurle dans le micro, poussant ma voix jusqu’à ce qu’elle soit rauque et déchirée. J’espère que le public ne remarquera pas les erreurs des autres, tant que je garde le rythme. Ça me rappelle un concert précédent, où Noel avait fait une overdose en pleine représentation. On avait dû écourter le show, au grand dam des fans.
Le concert de ce soir a lieu dans une salle plus petite et étouffante. Je sens déjà le regard glacial de Graham, notre manager, sur le côté de la scène.
Les dernières chansons sont de pire en pire. Le retour son siffle, et je suis à deux doigts de balancer le micro. Pierce, notre multi-instrumentiste, est aux claviers. Il rattrape la bouillie sonore que Dave nous pond. Il compense le manque, rendant le tout supportable. Pierce, ou « le pacificateur » comme on l’appelle, réussit à sauver un peu les meubles.
« Merci et bonne nuit ! » je hurle dans le micro une fois le dernier morceau fini. Cette fois, je repose le micro sur son pied avec agressivité et je sors de scène en trombe. « Putain de Dave », je crache en passant devant Graham. Noel a raté quelques mesures, mais rien de comparable avec le désastre de Dave à la guitare solo.
En tant que groupe, on a traversé pas mal d’épreuves, mais j’ai l’impression que Noel s’éloigne de nous. Je sais que la batterie, c’est toute sa vie, mais la came complique les choses. La vie de rock star n’est pas facile quand on est loin de ceux qu’on aime. La dernière copine de Noel l’a largué récemment, et je suis sûr que ça a contribué à sa chute. Quant à savoir quelle est l’excuse de Dave ce soir, je n’en ai aucune idée.
Dans la loge, j’attrape ma serviette pour m’essuyer le visage et le cou avant de saisir une bière fraîche pour étancher ma soif. Le reste du groupe arrive, à part Dave, ce qui m’énerve encore plus. Je ne retiens pas ma déception.
« C’était quoi ce bordel ? » Je pousse Noel, qui manque de tomber à la renverse.
« Va te faire foutre, mec. » Il attrape une bière et s’affale sur un des canapés.
« Tu es encore en train de planer ou quoi ? Qu’est-ce que tu as pris cette fois ? » Je suis à moitié furieux parce qu’il se laisse bouffer par ses émotions, et ça le fait sombrer. Et puis, il y a cette colère parce qu’il ne nous parle plus.
« Qu’est-ce que ça peut te foutre ? » Il lève les yeux vers moi alors que je fais les cent pas dans la pièce.
« Tu es mon batteur et mon ami. Ça fait combien d’années qu’on fait ça, Noel ? Je ne peux pas rester là à te regarder te détruire, parce que c’est exactement ce que tu fais. » Je baisse le ton et je m’assois à côté de lui. « Le groupe est en train d’exploser. Tu es l’un des meilleurs batteurs qui soient. »
La porte de la loge s’ouvre. « C’était quoi ce merdier ? Il faut que vous preniez du recul. » Graham, notre manager, s’affale sur le canapé. « Le dernier album de Velvet Virtue a fait un flop, vous devez vous reprendre en main. Prenez une pause, ça fait dix ans que vous enchaînez les tournées. Le rock n’est pas qu’une question de came et de groupies à se taper tout le temps. »
« Alors, c’est comme ça que tu nous vires ? » Noel se penche au-dessus de la table et renverse les verres.
« Remets-toi au boulot, va en cure si tu en as besoin, et après on discutera de nouveaux morceaux. Personne ne voudra de vous si vous continuez à vous vautrer en plein concert et à décevoir les fans. » Il hurle sur Noel et se lève. « Je vous ai soutenus, je vous ai regardés tout foutre en l’air à chaque fois. Vous avez de la chance d’avoir encore des fans. » Il se lève et pointe un doigt vers nous. « Il vous reste un concert dans deux jours. Je veux que vous offriez à vos fans une soirée dont ils se souviendront. » Il sort en claquant la porte.
« Merde ! » Je ferme les yeux, fatigué de tout ça pour la première fois de ma vie. La musique, c’est ma vie, mais Graham a peut-être raison. On a besoin d’une pause. « Bon, on oublie la merde de ce soir et on assure le prochain concert pour marquer les esprits. » Je tape amicalement dans le dos de Noel.
On descend quelques bières ensemble et on finit par plier bagage pour la nuit. Je rentre à l’hôtel pour prendre une douche et dormir. Dieu sait où Dave a disparu. Noel avait l’air prêt à continuer la fête quand je l’ai laissé. Encore un concert, et je prendrai la vraie pause dont j’ai besoin depuis des années.
Je me réveille avec mon téléphone qui sonne. Grognant, je me retourne et je décroche. « C’est trop tôt », je marmonne.
« Tu n’es pas au courant ? » La voix de mon manager résonne à l’autre bout du fil.
Je me redresse et je me frotte le visage pour chasser la fatigue. « Au courant de quoi ? »
« Allume ta putain de télé. » Il coupe court. Je sors les jambes du lit et j’attrape la télécommande. « Je suis désolé », marmonne-t-il alors que l’écran s’anime.
« Nous attendons encore d’en savoir plus sur les circonstances. » La journaliste tient un micro d’une main et ajuste son oreillette de l’autre. « Les rapports indiquent que Dave Falcon, 48 ans, guitariste du groupe Velvet Virtue, est décédé au petit matin. Il reste à déterminer s’il était au volant lors de l’accident de voiture. »
Je m’assois sur le lit et je fixe l’écran.
« Silas, t’es toujours là ? » La voix de Graham passe par le téléphone. « J’ai annulé le concert de demain, et tout le monde sera remboursé. »
« Ouais, merci », je marmonne avant de raccrocher.
Les jours suivants défilent comme dans un brouillard. J’ai du mal à réaliser tout ce qui s’est passé. La presse veut envahir ma vie privée. Les accusations fusent, et ça n’aide pas du tout Noel.
Pour les funérailles de Dave, on a gardé ça aussi privé que possible. Juste la famille qui restait à Dave, les membres du groupe et quelques amis proches. Harcelés par les médias, on décide de prendre chacun notre route pour le moment.
« Reste en contact », je dis en serrant Noel dans mes bras.
« Je vais décrocher pour de bon cette fois », il m’a promis.
« Bien, parce que je ne viendrai pas à ton enterrement, moi. » Je le prends par les épaules et je le regarde dans les yeux. « Je ne veux pas t’enterrer toi aussi. » Il sait à quel point c’est dur pour nous. On a tellement vécu ensemble. « Ce n’est pas le dernier chapitre pour Velvet Virtue. Dave aurait voulu qu’on continue son rêve, comme le nôtre. »
On s’est formés il y a trente ans et on a perdu un membre original qui ne croyait pas en notre succès. Mais ensuite, on a recruté Halen à la basse et on a tout raflé. « Down and Dirty » a été notre premier gros tube, et je me souviens du jour où on a reçu cet appel.
On se sépare, et j’appelle mon meilleur ami Roger. C’est un ami de longue date, il se fout royalement de ma célébrité. Il m’accueille chez lui, car je préfère me faire discret.
« Mec, ça fait plaisir de te revoir. » Il me serre dans ses bras. « Je suis désolé pour Dave. » À chaque fois qu’on a joué dans le coin, Roger est venu à nos concerts.
« Merci de m’héberger. La presse devenait un cauchemar. » On entre dans sa maison. Il vit dans un quartier calme, et j’ai toujours gardé mon amitié avec Roger loin des projecteurs pour le protéger. « Comment va Rachel ? » je demande pendant qu’il m’installe dans une chambre.
« T’es pas au courant ? » Roger s’arrête net et me dévisage. « On a divorcé il y a deux ans. »
« Ah merde, mec. Je suis désolé. » Je pose mon sac sur le lit. « Le temps a dû filer, je ne faisais pas attention. »
« Sa mère vit à l’autre bout du monde et est tombée malade. Elle voulait que je déménage là-bas avec Kerri, mais la vie de Kerri est ici. J’ai dit que je resterais ici pour Kerri jusqu’à ce qu’elle finisse l’école, mais Rachel a rencontré quelqu’un là-bas. Et me voilà, un homme célibataire. » Il me tape sur le bras. « Allez, viens, on va boire une bière pour rattraper le temps perdu. »
« Ça marche. »
Six heures plus tard, et Dieu sait combien de bières plus tard, on est dans son jardin à rigoler quand une porte s’ouvre derrière nous.
« Papa ? »
Quand je me retourne pour voir Kerri, ce n’est plus la petite fille dont je me souviens. 25 ans, et une bombe atomique.
« Ma chérie », Roger manque de tomber en se levant. « Tu te souviens de Frederick, n’est-ce pas ? » Pouah, je le déteste quand il utilise mon vrai nom.
« Freddie ? » Sa bouche s’entrouvre.
« Putain, tu as grandi depuis quand ? » Les mots sortent d’une voix rauque et, putain, si j’avais vingt ans de moins, je lui sauterais dessus.