Chapitre 1
POV Nicolai
Je suis assis dans le brouillard tamisé d'un club clandestin, un refuge pour les êtres surnaturels et les damnés. Ici, on laisse la politique et les préjugés à la porte. Enfin, en théorie. En pratique, c'est juste un énième repaire de poseurs et de désespérés. Je ne mettrais jamais les pieds dans un tel endroit si Sergei n'insistait pas pour que je me montre. Pour les apparences, dit-il. Comme si j'en avais quelque chose à foutre.
Après plus de six siècles sur cette terre, j'ai perdu depuis longtemps le goût de la vie nocturne. La musique m'agace, le sang est rassis et la compagnie ? Prévisible.
Tatiana s'enroule autour de la barre comme de la fumée. Ses yeux sont fixés sur moi avec cette même lueur affamée qu'elle porte depuis un siècle. Elle en fait trop. Elle balance les hanches, lèvres entrouvertes et regard suppliant. Je l'ai transformée il y a cent ans, après que Sergei l'a laissée à moitié vidée dans une ruelle comme une proie jetable. Depuis, elle me court après. Elle est convaincue que ce geste était plus qu'un simple acte de pitié.
Mon père règne en roi sur les vampires. Notre lignée remonte directement aux Premiers : ancienne, pure et respectée. Sergei ne se lasse jamais de me rappeler que le prince doit être vu. Il doit prouver que les nobles acceptent de descendre de leur piédestal pour se mêler au commun des mortels. Comme si des siècles de pouvoir pouvaient être adoucis par quelques apparitions publiques et des sourires forcés.
Tatiana se glisse sur mes genoux comme si j'étais à elle. Elle pue le parfum bon marché et l'odeur métallique du vieux sang. Cette odeur me reste au fond de la gorge, acide et écœurante. Je regrette déjà de ne pas être parti plus tôt. Je lance un regard noir à Sergei, sec et définitif. J'en ai fini.
« Je suis prête à partir si tu l'es, Nicolai », ronronne-t-elle. Sa voix est pleine d'espoir et de désespoir. Elle essaie encore de m'attirer dans son lit. Elle est persuadée que ce soir sera le bon pour me conquérir. Elle se trompe. Ça n'arrivera jamais.
Je suis devenu insensible à leurs avances au fil des décennies. Chacune d'elles pense pouvoir s'emparer de la couronne et rêve de devenir reine. Mais ce titre ne se gagne ni par la séduction, ni par la flatterie. Il est scellé par le sang.
Chez nous, ce n'est pas comme chez les loups avec leurs âmes sœurs bénies par la lune et leur destin divin. Ils parlent de destinée, d'un partenaire unique choisi par leur déesse. C'est du romantisme de pacotille.
Notre lien est génétique. Il est brutal. Contraignant. Quand il se manifeste, il est absolu et ne laisse de place à personne d'autre. C'est seulement à ce moment-là que nous pouvons nous reproduire et que la lignée perdure. Tant que cette moitié n'est pas trouvée, le reste n'est que du bruit.
« Tatiana, je ne suis pas d'humeur », dis-je d'une voix de pierre. Pas de chaleur. Aucune invitation. J'espère juste qu'elle comprendra le message sans que je sois obligé de la contraindre par le pouvoir.
Elle ne comprend pas.
« Tu n'es jamais d'humeur, bébé », sussure-t-elle en se rapprochant. « Je pourrais te donner tellement de plaisir. »
J'en doute. Cela fait des siècles qu'aucune caresse n'a éveillé quoi que ce soit en moi. Mon père prétend que c'est le sang, le mien cherchant son égal. Il dit que je la reconnaîtrai à son odeur, que mon sang reconnaîtra le sien et lui répondra.
Quelles conneries.
Sa main glisse vers mon entrejambe.
« Si tu n'enlèves pas tes mains, » je lâche, les yeux de glace, « je vais les arracher de ton corps. »
Elle sursaute comme si je l'avais marquée au fer rouge. Elle descend de mes genoux en silence. Elle devrait s'estimer heureuse. Le fait d'avoir été transformée par un noble est la seule raison pour laquelle elle peut marcher au soleil. Ce cadeau à lui seul aurait dû lui apprendre le respect.
Je me lève et traverse le club comme une lame fend la fumée. Les regards me suivent, affamés, désespérés, accrochés à un espoir. Pathétique. Ils ne voient pas un prince. Ils voient un trophée.
Dehors, je monte dans ma voiture. À peine la portière est-elle fermée que Tatiana se glisse sur le siège passager, sans y être invitée. Elle n'a toujours pas compris.
Je me tourne vers elle et lui saisis le menton assez fort pour la faire tressaillir. La douleur passe dans ses yeux, mais elle ne détourne pas le regard. Elle devrait.
Je laisse mon aura envahir l'espace entre nous, froide et étouffante. « Tu vas me foutre la paix », dis-je d'une voix basse et mortelle. « Touche-moi encore une fois, et je mets fin à ta misérable existence. »
Elle sort de la voiture avant même que j'aie fini ma phrase. Elle s'enfuit comme une proie qui vient de comprendre qu'elle est acculée.
J'expire, lentement et bruyamment. Enfin, le silence.
Je ne rentre pas à mon penthouse ce soir. L'idée des parois de verre, des lumières de la ville et du bourdonnement constant de la vie humaine me donne la chair de poule. À la place, je me dirige vers le domaine de mes parents. C'est une étendue de terre épargnée par le temps, cachée derrière des grilles en fer et des arbres centenaires. C'est privé. Isolé. Un endroit où le monde oublie de s'incruster.
Le domaine est calme, vestige du vieux monde laissé à son propre silence. Pas de drones de surveillance qui bourdonnent. Pas d'yeux numériques pour surveiller mes moindres faits et gestes. Juste des couloirs de pierre, la lueur des bougies, et l'odeur de la terre et des souvenirs. Ici, je peux exister sans faire semblant.
Le Moyen Âge me manque. À l'époque, le monde était plus sombre, certes, mais plus simple. Pas de sirènes hurlantes. Pas de smog étouffant. Pas de flux incessant de données pour cataloguer chaque souffle. Nous nous nourrissions en silence, puis nous disparaissions dans l'ombre. Personne ne s'inquiétait pour un villageois disparu. Personne ne suivait les traces de sang. C'était plus propre, à sa façon. Plus honnête.
Maintenant, nous buvons dans des poches stériles en prétendant que cela suffit. On fait semblant d'être rassasiés. Ce n'est pas le cas. Le sang est froid, sans vie. On lui a retiré les battements de cœur, la peur et le feu. Nous avons troqué l'instinct pour la commodité, et la faim pour le protocole. Tout ça au nom de la paix.
Mais la paix est un mensonge. C'est juste du silence avec des règles.
Le roi des humains dirige ce continent avec une laisse de velours. Son influence s'étend sur les frontières comme une ombre. Il maintient notre existence cachée derrière les mythes. Il s'assure que le surnaturel ne reste qu'une légende pour les masses. Quand l'un d'entre nous commet une erreur, quand le sang coule trop visiblement ou qu'un corps est retrouvé trop amoché, tout est balayé d'un murmure et d'un titre de journal : Catastrophe naturelle.
Et les humains y croient. Créatures crédules, prêtes à avaler n'importe quelle fiction. Ils s'accrochent à leurs illusions comme à des bouées de sauvetage sans jamais questionner le prix à payer.
Alors, que gagne le roi en échange de sa loyauté ? Le pouvoir. La pérennité. Sa lignée porte la couronne depuis que mon père a pris le contrôle des vampires il y a près de huit siècles. Un arrangement discret, scellé par le sang et le silence. Nous régnons dans l'ombre. Il règne dans la lumière. Et ensemble, nous gardons le monde aveugle.
J'arrive à la grille et je tape le code. Le fer grince en s'ouvrant, lentement. Ce bruit déchire le silence comme un avertissement. Le domaine se dresse devant moi, enveloppé de calme et d'obscurité.
« Niki ! » Valentina surgit par la porte d'entrée. Elle est pieds nus, le regard sauvage, et sa voix brise le silence. Elle a dix ans maintenant. C'est un miracle inattendu dans notre lignée qui avait presque abandonné tout espoir. Mes parents avaient arrêté d'y croire depuis des siècles. Les vampires de haute naissance se reproduisent rarement de nos jours. Les partenaires de sang sont rares, et sans ce lien, la conception est impossible. Certains se contentent de transformer des humains pour combler le vide.
Mais Valentina n'est pas un substitut. Elle est née, elle n'a pas été fabriquée. Elle est la chair de notre chair. La preuve que l'ancienne magie coule encore dans nos veines.
Je sors de la voiture et la soulève dans mes bras. Je la fais tourner jusqu'à ce que son rire résonne dans la cour. Elle s'accroche à moi en rigolant, rayonnante.
Elle ressemble trait pour trait à notre mère. Elle a les yeux verts perçants, des cheveux noir corbeau qui lui tombent dans le dos et des pommettes hautes qui évoquent l'élégance et le danger. Belle. Mortelle. Une vraie héritière.
« Salut, petite », dis-je doucement en cherchant son regard. « Tu as été sage ? »
« Toujours, Niki », s'exclame-t-elle, de la malice dans son sourire. Elle est la seule à m'appeler comme ça. Ce surnom serait ridicule venant de n'importe qui d'autre. Trop doux, trop familier. Mais avec elle, ça passe.
Elle me prend la main et m'entraîne vers la maison, essoufflée. « Papa m'a offert un chiot », annonce-t-elle, les yeux brillants. « Viens voir. »
Valentina me tire à travers le grand hall. Sa petite main est chaude dans la mienne. Son excitation vibre à chaque pas. Le domaine est calme, plongé dans son silence habituel, mais son rire remplit les couloirs comme un rayon de soleil. C'est rare, précieux et impossible à ignorer.
« Il est dans le solarium », dit-elle, à bout de souffle. « Papa a dit qu'il était à moi, rien qu'à moi. »
Nous tournons au coin du couloir et le voilà. Il est roulé en boule dans un rayon de lumière sur le sol de marbre. C'est une petite créature avec des pattes trop grandes et une fourrure couleur de cendre et de lune. Ses oreilles frémissent à notre approche. Il lève la tête et me regarde avec des yeux trop sages pour un être si jeune.
Valentina tombe à genoux à côté de lui et entoure son corps soyeux de ses bras. « Il n'est pas parfait ? » chuchote-t-elle, comme si elle avait peur que l'instant disparaisse.
Je m'accroupis près d'eux pour observer le chiot. Il tremble un peu, hésitant, mais il ne s'écarte pas. Je tends la main pour qu'il me renifle. Il se blottit contre moi.
« Il est courageux », murmuré-je. « Ou inconscient. »
Valentina rigole. « Il est à moi. »
Je la regarde. Ses yeux verts brillent et ses cheveux noirs tombent sur ses épaules comme une couronne.
Le chiot lui lèche la joue et elle pousse un petit cri de joie. Pendant un instant, les siècles s'effacent. Pas de politique. Pas d'histoire de lignée. Juste ma petite sœur et son chien. Le miracle tranquille de la nouveauté.
Mon père entre dans la pièce. Le chiot grogne, un son bas et incertain qui arrache un rire sombre au roi. Il est vêtu de noir de la tête aux pieds. Ses cheveux noirs sont gominés avec précision. Ses yeux bleus brillent comme du givre lorsqu'ils se posent sur moi.
« À quoi devons-nous le plaisir de ta visite, Nicolai ? » demande-t-il. Sa voix est calme, mais tranchante.
Je me lève et lui serre la main. Le geste est formel, habituel. « La ville a fini par me taper sur les nerfs. »
Il sourit avec ironie. « Tu as enfin décidé que tout ce bruit n'en valait pas la peine ? »
« Ma patience s'épuise. »
« Viens », dit-il en tournant les talons. C'est un ordre, pas une suggestion. On ne peut pas refuser.
Alors qu'il s'éloigne, il jette un regard par-dessus son épaule. « Vivi, va nourrir ton animal. »
« Tu m'as évité un coup de fil, mon fils », commence mon père d'un ton calme mais pesant.
Je hausse un sourcil en attendant la suite.
« La fille de Dimitri fête ses dix-huit ans la semaine prochaine. Ils organisent une fête et nous sommes cordialement invités. »
Évidemment. Je retiens un soupir.
Le roi Dimitri, toujours prêt à faire défiler sa progéniture, toujours en quête d'importance. Je déteste cet homme. Son sourire est trop parfait, son ambition trop bruyante. Mais son fils... il est différent. Calme. Détaché du cirque que leur impose leur titre. Il ne cherche pas la lumière, ce qui le rend supportable. Presque.
« Laisse-moi deviner », dis-je, l'amertume au bord des lèvres. « On attend ma présence à ce rassemblement. »
« C'est exact », répond mon père d'un ton sec et sans appel. « Et tu feras en sorte d'avoir l'air d'apprécier chaque instant. »
C'est un ordre, comme toujours.
L'idée d'aller à la fête de Dimitri me tord l'estomac.
À peine dix-huit ans, elle sort tout juste de l'enfance. Ils vont déjà l'habiller comme un trophée pour la faire parader devant les vieilles familles. Ils espèrent attirer l'attention de quelqu'un de haut rang. Ce n'est pas une fête. C'est une transaction déguisée avec de la soie et des sourires.
J'entends déjà la musique, trop forte, trop moderne. L'odeur du sang masquée par le parfum et le désespoir. Le défilé incessant de flatteurs, tous impatients de me rappeler leur lignée, leurs ambitions et leurs filles.
Je déteste ces réceptions mondaines. Les rires forcés. Les toasts vides de sens. Mon père s'attend à ce que je sourie. À ce que je sois charmant. Je dois jouer mon rôle d'héritier avec grâce. Mais je n'en ai aucune envie. Pas de chaleur. Aucun intérêt. Juste le poids des siècles sur mes épaules et le goût amer de l'obligation.
Qu'ils fêtent ça. Qu'ils dansent. Je serai là, puisque c'est un ordre. Mais je n'en profiterai pas. Pas une seconde.