Chapitre 1
Anaïs
La porte claque derrière nous, dans la rue froide. Furieuse, je sors du bâtiment, encadrée par deux gorilles au visage de pierre qui nous escortent plus qu’ils ne nous accompagnent. À mes côtés, Cheryl est en ébullition, hurlant sur le type qui vient de nous mettre à la porte de son propre établissement.
— Putain, j’y crois pas ! crie-t-elle en secouant son portable dont l’écran est fissuré.
Elle tente de l’allumer. L’écran reste noir. Avec un geste sec, presque théâtral, elle arrache la carte SIM et balance le reste du téléphone sur le trottoir. L’objet s’écrase dans un bruit sec. Elle se recoiffe d’un mouvement rapide du poignet, enfile son manteau en fausse fourrure rose fluo et fouille dans son sac à main noir. Elle en sort deux cigarettes et une flasque bordée de strass qui scintille sous les néons.
Après en avoir bu une longue gorgée, elle me la tend. J’imite son geste, laissant le liquide me réchauffer, m’apportant une chaleur factice mais bienvenue. Je récupère la cigarette déjà allumée entre ses lèvres et tire une bouffée, ramenant mes bras nus contre moi pour tenter de me réchauffer.
— On fait quoi, alors ? je demande, les dents claquant légèrement.
Cheryl observe les lumières de la boîte de nuit, puis passe son bras autour de mes épaules pour me blottir sous son manteau qui sent le parfum bon marché et la fumée.
—The night is still young, babe, dit-elle avec ce sourire en coin qui ne la quitte jamais. Elle lève la main pour interpeller le premier taxi qui passe.
À peine installées sur les banquettes en cuir usé, Cheryl fouille frénétiquement dans son sac. Du coin de l’œil, je capte le regard appuyé du chauffeur sur son décolleté à travers le rétroviseur. Ça fait un an qu’elle attire tous les regards sans rien forcer, m’éclipsant à chacune de nos sorties, sans même s’en rendre compte. Je suis l’ombre de sa lumière, et ce soir, l’ombre est particulièrement froide.
Elle sort un nouveau téléphone de son sac, le colle à son oreille et m’adresse un clin d’œil complice.
— James, c’est moi, dit-elle en jouant avec une mèche de ses longs cheveux noirs. On arrive dans dix minutes.
Elle balance l’adresse au chauffeur d’un ton assuré, puis se tourne vers moi, les yeux brillants d’excitation.
— Où on va ?
— James a organisé une soirée privée. Ça a l’air dix fois mieux que leur boîte de prétentieux coincés.
Je pousse un petit rire nerveux et cale ma tête contre la vitre froide. Les lumières de la ville défilent, transformées en traînées floues par la vitesse. Cheryl a glissé un billet au chauffeur en cours de route et nous arrivons plus vite que prévu.
Quand je descends du véhicule, je me fige. Devant nous se dresse un immense portail gris métallique, impersonnel, presque menaçant. Du bout de ses ongles manucurés, Cheryl pianote un code sur l’interphone. Un déclic sec et la grille s’ouvre aussitôt.
Impatiente, elle m’attrape la main et m’entraîne à l’intérieur. Ici, les basses ne sont plus un son, elles sont une vibration physique qui fait trembler les murs et résonne jusque dans ma poitrine, remplaçant les battements de mon cœur. La foule est dense d’un océan de visages inconnus qui s’agitent dans une chaleur suffocante.
Je me laisse entraîner à travers les couloirs bondés jusqu’à l’étage. L’ambiance change à mesure qu’on avance, devenant plus lourde et plus intime. Au bout d’un long corridor, nous passons une porte qui débouche sur une pièce remplie d’une épaisse fumée blanche, voilant chaque silhouette.
Cheryl fait un signe de la main vers un homme un peu plus loin, occupé à échanger quelque chose que je n’arrive pas à distinguer dans la pénombre. Dès qu’il nous aperçoit, il s’avance et prend mon amie dans ses bras, me lançant au passage un regard curieux.
— James, je te présente Anaïs.
— Bienvenue chez moi, dit-il. Sa voix est calme, contrastant avec le chaos ambiant.
Cheryl m’attrape par le bras et m’entraîne sur l’un des canapés de l’immense pièce, déjà envahi par des inconnus vautrés entre les coussins. La fumée me pique les yeux, mais je finis par me détendre lorsque Cheryl me tend un verre que je vide d’une traite.
Il ne faut pas longtemps à mon amie pour se retrouver assise au centre du canapé, jambe croisées et buste en avant, entourée de plusieurs personnes prêtes à capter la moindre de ses paroles. Je me lève, la laissant à ses prétendants, et me fraie un chemin entre les corps jusqu’à repérer une bouteille à moitié vide posée sur le sol. Je la ramasse et bois contenu sans réfléchir, cherchant à combler un vide que l’alcool ne fait qu’agrandir.
— T’en veux ?
La voix de James surgit derrière moi. En me retournant, je sursaute légèrement et renverse maladroitement du liquide sur ma robe blanche. La tache s’étale, et je m’essuie honteuse d’un revers de main, consciente d’être encore moins attirante comme ça.
Il esquisse un sourire amusé, agitant une petite fiole transparente entre ses doigts. Mon regard se pose instinctivement sur Cheryl, au loin, riant aux éclats. Tant qu’elle est là, je ne risque rien. C’est ma règle, ma seule ligne de défense. Alors j’attrape la fiole et laisse tomber une goutte sur ma langue. Le goût est presque inexistant, à peine métallique, mais déjà, mon cœur s’accélère, frappant contre mes côtes.
Je relève les yeux vers James qui m’observe toujours, un sourire énigmatique accroché aux lèvres.
La musique devient plus forte, plus lourde. Ou peut-être que c’est juste moi. Tout semble vibrer à un rythme nouveau, syncopé.
Les heures s’effacent dans une succession de verres vidés, de rires trop forts et de basses qui font trembler le sol sous mes pieds. Tout vibre et scintille à la fois. La fumée s’accroche à mes cheveux comme un voile gris, les lumières deviennent floues, presque liquides, coulant sur les murs.
Cheryl disparaît par moments, happée par d’autres groupes, puis revient toujours plus enjouée, plus bruyante, rechargée par une énergie invisible. Tout est léger. Trop léger. Mes mains tremblent à peine quand je prends un nouveau verre ou quand je danse maladroitement entre les silhouettes. Le monde a perdu ses contours nets, les angles sont devenus courbes, mais je me sens bien. Plus légère. Plus libre.
James revient dans mon champ de vision, un verre à la main.
— Ça va ? demande-t-il. Sa voix semble venir de loin.
Je hoche la tête, incapable de décrocher mes yeux des siens. Le reste de la pièce continue de tourner, flou et indistinct, mais là, juste là, c’est comme si tout s’était figé. Le temps s’est arrêté. Guidée par une impulsion que je ne contrôle plus, je m’avance et l’embrasse.
Ses lèvres sont chaudes, assurées. Il ne tarde pas à répondre, sa main glissant sur ma hanche avec une possessivité douce. L’alcool, la musique assourdissante, la chaleur étouffante...tout disparaît d’un coup. Il ne reste que ça : ce baiser qui m’emporte et ce vertige qui me fait oublier mon passé.
Quand je recule enfin, mon cœur bat trop vite, prêt à exploser. James me fixe, comme s’il attendait que je recommence.
Ce que je fais.
Ses mains se resserrent sur ma taille, nos baisers deviennent plus pressants, plus désordonnés, désespérés. Il finit par se détacher, le souffle court, attrape ma main et m’entraîne à travers le couloir.
Les portes s’alignent, certaines entrouvertes sur des ombres floues, des rires étouffés, des corps enlacés...Mais lorsqu’on entre dans la dernière pièce, le bruit de la fête s’étouffe aussitôt, remplacé par un silence lourd, lorsqu’il referme la porte.
Dans la pénombre, je distingue vaguement un lit défait dans un coin, des draps froissés témoignant d’autres passages.
James s’approche et me domine de sa hauteur, son regard intense toujours accroché au mien. L’effet des gouttes prises plus tôt pulse encore dans mes veines. Il porte à son tour la fiole à ses lèvres, sans détourner les yeux.
Sa bouche retrouve la mienne et ses mains se glissent sous ma robe. Chaque caresse est amplifiée par la drogue qui brouille mes sens, effaçant la douleur, effaçant la raison. C’est comme si ma peau vibrait sous ses doigts, chaque frisson démultiplié par cent. Son parfum, son souffle, ses gestes, tout est trop proche, trop intense, envahissant.
Je me laisse basculer, me perdre dans cette chaleur étouffante et réconfortante qui m’enveloppe. Les contours de la réalité se dissolvent. Tout devient flou, sauf lui. Ses mains glissent sur ma peau et j’ai l’impression qu’elles laissent une traînée brûlante derrière elles.
Sa bouche descend le long de mon cou et je suis incapable de contrôler mes réactions, mes soupirs, mes mouvements. Mes doigts parcourent son torse, ses mains me tiennent comme si j’allais m’envoler, ses lèvres me possèdent, et chaque mouvement est plus fort, plus urgent que le précédent.
Le temps devient une notion abstraite. Par moments, tout ralentit, à d’autres, tout s’accélère, mes gémissements étouffés par ses baisers, mes doigts s’accrochant à lui comme si je pouvais m’y ancrer pour ne pas sombrer dans le néant. Quand il se fond en moi, c’est comme une vague immense qui me submerge, un vertige qui me coupe le souffle, m’empêchant de penser. Je me perds dans ses mouvements, dans la chaleur, dans ce tourbillon qui efface jusqu’à ma conscience.
Quand enfin tout retombe, je reste allongée contre lui, haletante, encore tremblante, les yeux fermés, ancrée uniquement dans l’instant présent.
Mon réveil sonne, strident, m’arrachant brutalement à mon sommeil. Je tends un bras lourd, attrape mon portable et éteins l’alarme. En me redressant dans le lit, une douleur lancinante me vrille les tempes. Je me prends la tête dans les mains, gémissant. À côté de moi, James se tourne, l’air tout aussi fatigué, les traits tirés par la nuit.
Je me lève, titubant légèrement sous mon propre poids, et commence à me rhabiller à la hâte, ramassant mes vêtements éparpillés. Lui se lève, nu, sans la moindre gêne, et fouille dans l’armoire pleine de chemises impeccables. Il en sort une liasse de billets qu’il me tend, le geste nonchalant.
Je le regarde, choquée, le souffle coupé.
— T’es sérieux ? je lâche, la voix agressive, teintée d’une colère soudaine qui me surprend moi-même.
Il rit, un son bref et amusé.
— C’est pour Cheryl... Pour la fiole... ?
Je prends la liasse de billets, partagée entre l’embarras et un soulagement cynique. Finalement, je secoue la tête, lui rendant l’argent d’un geste sec.
— On a pas besoin de ton argent.
Il hausse les épaules.
— Peut-être pas, mais je paie toujours ce que je consomme.
Je fixe l’enveloppe un instant avant de me résigner à la garder, la glissant dans mon sac. Mon regard glisse ensuite vers l’écran de mon portable.
Neuf heures du matin.
— Merde ! je souffle.
— Un problème ? demande James en enfilant une nouvelle chemise blanche.
— On est loin du centre-ville ?
Il attrape un pantalon posé sur une chaise et s’habille sans se presser.
— Quarante minutes, max.
Je soupire, la panique montant en moi et lance mon appli VTC, mais l’écran affiche :Aucun chauffeur disponible dans les environs.
— C’est pas vrai... je souffle, énervée.
Il me regarde, intrigué, comme s’il essayait de comprendre si c’est vraiment grave ou si je dramatise.
— T’as un rendez-vous important ?
— Le baptême de ma sœur commence dans trente minutes et ma mère va m’arracher la tête si je suis en retard.
— Je peux toujours t’emmener, si tu veux.
Je relève la tête vers lui, méfiante.
— Pourquoi tu ferais ça ?
Son sourire revient, ce même sourire énigmatique de la veille.
— J’en sais rien. Par gentillesse.
Je reste un moment à le fixer, perplexe, cherchant une arrière-pensée qui n’est peut-être pas là et baisse les yeux vers mon écran. Toujours aucun chauffeur.
— Ok.
Je m’avance et pose la main sur la poignée de la porte, prête à me précipiter dehors, quand il me stoppe d’un geste calme.
— Par contre, tu devrais peut-être prendre une douche avant.
Je croise mon reflet dans un miroir accroché au mur. Le choc est violent. Mes cheveux roses pâle sont collés, emmêlés, ma robe blanche est froissée et tachée, et surtout...mes yeux. Cernés, rouges. Je fais peur à voir.
— T’as dix minutes, ajoute-t-il. Je t’attends devant le portail.
Il m’indique la salle de bain attenante d’un geste de la tête et je m’y précipite.
Dix minutes plus tard, pas une de plus, je sors en quatrième vitesse, les cheveux encore humides gouttant dans mon dos, ma robe tant bien que mal arrangée pour cacher les dégâts.
James termine de fumer, adossé à la fenêtre d’une voiture qui semble tout droit sortie d’un magazine de luxe, noire et luisante. Dès que je m’installe sur le siège passager, le moteur rugit aussitôt, la voiture fonce et je m’agrippe à ma ceinture comme si ma vie en dépendait.
Les champs défilent, devenant un flou vert, puis les premières rues apparaissent. Les virages s’enchaînent à une vitesse folle, me collant au siège à chaque accélération. Mais James garde une main ferme sur le volant, dans une maîtrise absolue. Je ferme les yeux, persuadée qu’on va finir dans un mur, mais quand je les rouvre, il garde son calme, concentré, presque amusé par ma panique.
— Détends-toi, souffle-t-il, un sourire en coin.
— Tu roules comme un taré ! je crie, la voix étranglée.
— Non. Je roule comme quelqu’un qui sait ce qu’il fait.
Quand enfin les clochers du centre-ville apparaissent au loin, mon portable affiche 9h28. Juste assez pour arriver à temps.
Il freine net. La voiture s’immobilise dans un crissement de pneus juste devant l’église. Le bruit attire aussitôt les regards des personnes déjà rassemblées sur le parvis. Des chuchotements s’élèvent.
— Pile à l’heure ! dit James avec un sourire satisfait, comme s’il venait de gagner une course.
Je souffle profondément, plus pour tenter de calmer le stress qui me tord l’estomac que pour reprendre mes esprits. Mon cœur cogne trop vite, mes mains tremblent encore et dans quelques secondes, je vais devoir affronter ma mère.
Sans attendre, il descend de la voiture et en fait le tour pour m’ouvrir la portière. Sa main se tend vers la mienne pour m’aider à sortir, perchée sur mes talons instables. Dès que je me redresse, je sens les regards au loin peser sur nous.
— Merci, je dis, embarrassée, sentant la chaleur monter à mes joues.
— Avec plaisir, répond-il avec ce même sourire satisfait.
Avant que je trouve quoi dire, il referme doucement la portière et repart déjà derrière le volant. La voiture s’éloigne à toute vitesse, me laissant seule sur le trottoir, au milieu de la foule.
Je prends une grande inspiration, redresse mes épaules dans un dernier effort de dignité et avance vers les marches de l’église. Ma mère attend, debout près de l’entrée, ses bras croisés sur sa poitrine, son sourire crispé et ce regard qui me transperce, me jugeant de la tête aux pieds dès qu’elle pose les yeux sur moi.
— Je suis pas d’humeur pour tes reproches, j’annonce, tentant de la devancer.
— C’était qui ? demande-t-elle, ignorant ma remarque.
— Personne, je souffle, évitant son regard.
Elle ne dit rien, mais son regard parle à sa place, rempli de déception et de suspicion. Elle enlève ses lunettes de soleil du dessus de sa tête et me les tend.
— Mets ça, lance-t-elle sèchement.
Je les prends à contrecœur, parfaitement consciente de l’état de mes yeux injectés de sang et les enfile d’un geste rapide.
— Contente ? Je demande, sèchement.
Je l’observe se contenir, serrant les lèvres. À ce moment-là, Grace apparaît dans mon champ de vision. Elle porte sa petite robe blanche qui flotte maladroitement autour de ses jambes potelées, un petit nœud rose bien serré dans ses cheveux blonds.
Elle avance vers moi d’un pas encore hésitant, les bras levés dans ma direction, un rire aigu et joyeux lui échappant. Je me baisse aussitôt pour la rattraper avant qu’elle ne perde l’équilibre et la serre contre moi, couvrant ses joues rondes de baisers. Elle glousse et ce son pur me réchauffe un instant le cœur.
— Tu m’as manqué, je murmure contre ses cheveux.
Jacob s’avance à son tour, un sourire sincère aux lèvres, et me prend dans ses bras.
— Je suis content que tu es pu venir.
Je lui rends son sourire, mais l’instant se brise net quand Léo apparaît. Bien sûr qu’il serait là. Je le savais. Je n’y avais juste pas pensé jusqu’à maintenant.
Ça fait plus d’un an que je ne l’ai ni revu ni entendu parler de lui. Et ça fait plus mal que je ne l’aurais cru. À son bras, une fille élégante en robe pastel, les cheveux lâchés tombant parfaitement sur ses épaules. Elle avance avec une assurance qui me manque cruellement et me tend la main.
— Amy, enchantée, dit-elle. Tu dois être la fille de Mary ?
Je me contente d’hocher la tête, évitant soigneusement tout contact visuel avec Léo. Je sens son regard sur moi, mais je refuse de le rencontrer.
Grace, elle, n’a pas les mêmes réserves. Elle tend aussitôt les bras vers lui, impatiente, un grand sourire aux lèvres. Je la dépose doucement dans les siens. Il la serre contre lui et je me tourne brusquement, entrant dans l’église d’un pas pressé, prête à en finir au plus vite.









Je suis très déçue par l'attitude de Léo.
Finalement, il ne l'aimait pas.
Kyle est juste formidable
J'aime beaucoup cette histoire.
Bravo à son auteur