Contrat
Chaque matin, la lumière dorée filtre à travers les rideaux de soie. Les domestiques tirent les draperies avec une lenteur cérémonieuse, comme si ce geste répétitif avait la moindre importance. Le parfum entêtant des lys, fraîchement disposés dans le vase de cristal, m'agresse les narines avant même que mes pieds ne touchent le tapis épais. Tout est parfaitement réglé, trop réglé. On me sourit. On m'appelle « mademoiselle ». On me tend mes vêtements soigneusement choisis la veille par quelqu'un d'autre. La robe est élégante, chic, digne de ce qu'on attend de moi. Mais moi, j'ai l'impression de disparaître sous ce tissu. De devenir une poupée
qu'on expose dans une vitrine. Je traverse les couloirs interminables, où chaque tableau accroché aux murs semble me surveiller, me juger. Les portraits de mes ancêtres, figés dans leur grandeur, me rappellent chaque jour ce que je dois être parfaite, irréprochable, héritière d'un nom que je n'ai pas choisi. À table, les repas sont un rituel. On parle peu, on parle bien. On choisit ses mots comme
on choisit ses couverts avec précision. Je les écoute parler de placements, de réceptions, de contrats. Leurs voix se mêlent à ce tintement régulier de l'argenterie. Moi, je me noie dans le silence. Tout est si propre, si lisse, si contrôlé... que je suffoque. Je rêve parfois d'un air différent, d'un monde où les règles ne seraient pas gravées dans le marbre. Où je pourrais rire trop fort sans qu'on me rappelle à l'ordre. Où je pourrais courir, tomber, me salir, sans que le regard sévère d'un domestique vienne me rappeler que ce n'est « pas convenable ». Ils disent que je suis chanceuse. Que je possède tout ce dont une jeune femme peut rêver. Fortune, sécurité, avenir tracé. Mais je donnerais tout cela pour un seul instant de liberté véritable.
Quand je regarde mon bracelet en or, celui qui me rappelle d'où je viens, je sens à quel point ce bijou est une chaîne. On croit qu'il brille, mais en réalité, il enferme. Comme cette maison, comme ce nom que je porte malgré moi. Je déteste cette vie. Et plus les jours passent, plus je comprends que je n'y survivrai pas si je reste enfermée entre ces murs. Un léger raclement de gorge me fit lever les yeux de mon assiette. Le domestique attendait, raide comme une statue, les mains jointes derrière le dos. Ses yeux ne me fixaient pas directement, on ne fixait jamais vraiment l'héritière, mais je sentais pourtant le poids de son attente.
— Mademoiselle Emily... murmura-t-il, avec ce ton mesuré qu'ils utilisent tous, comme s'ils avaient peur qu'un mot de travers déclenche une tempête. Il marqua une pause, puis ajouta.
— Maître Jordan souhaite vous voir.
Mon estomac se serra. Encore lui. Je laissai retomber ma fourchette contre l'assiette. Le tintement résonna trop fort dans le silence étudié de la salle à manger. Ma mère fronça les sourcils, mon père ne leva même pas les yeux de son journal. Comme toujours, personne
ne posait de question. On attendait seulement que je me lève et que j'obéisse. Maître Jordan. L'un de leurs "amis de confiance". Je savais ce que ce nom signifiait. Pas une visite de courtoisie, pas un thé partagé dans le salon. Non, avec lui, il s'agissait toujours de contrats, de signatures, de rappels déguisés en conseils. Il venait avec ses sourires polis, ses chemises impeccables, et ses phrases doucereuses qui me donnaient l'impression d'être une marchandise qu'on préparait à la vente.
Je pris une inspiration lente, posai ma serviette sur la table avec soin, tout geste devait être gracieux, toujours. Mais à l'intérieur, j'avais envie de hurler. Encore une fois, je n'avais pas
le choix. Je me levai, le parquet poli grinça sous mes pas, et le domestique s'inclina légèrement avant de me précéder vers le bureau où m'attendait Maître Jordan. Mon cœur battait plus fort que je ne l'aurais voulu. Le bureau sentait déjà la fumée quand j'y entrai. Les rideaux à moitié tirés laissaient filtrer un jour pâle, diffus, qui glissait sur le cuir sombre du mobilier et faisait briller les reliures dorées des livres rangés en parfait alignement.
Maître Jordan était là, assis derrière le large bureau massif, une cigarette coincée entre deux doigts. Ses cheveux sombres impeccablement peignés, sa chemise rouge sans pli. Une élégance étudiée, presque agaçante. Il m'accueillit avec ce sourire trop poli, celui qui ne touchait jamais vraiment ses yeux.
— Emily, dit-il d'une voix douce mais ferme, comme s'il me faisait une faveur en prononçant mon prénom. Approche.
Je restai debout quelques secondes, mes doigts crispés contre le bracelet en or à mon poignet, avant d'obéir. Il écrasa lentement la cendre dans un cendrier de cristal, puis inspira une nouvelle bouffée de fumée qu'il relâcha dans l'air déjà saturé. Ses yeux se posèrent sur moi, attentifs, presque possessifs.
— Tu sais que ton nom a du poids, continue-t-il calmement. Et aujourd'hui, il peut nous rapporter gros.
Il fit glisser un dossier vers moi. Sur la couverture, un logo officiel. À l'intérieur, je reconnus aussitôt les mots imprimés en gros caractères. Campagne de sensibilisation. Danger des Loups dans Cendralis. Mon souffle se bloqua.
— Une publicité, expliqua Jordan, ses lèvres s'étirant dans un sourire satisfait. Tu lis un
texte, tu signes en bas de la page, et tu deviens le visage qui met en garde les citoyens. Il appuya sur chaque mot.
— Ta voix contre eux. Ton image. Ce contrat peut rapporter gros.
Je ne bougeai pas. Les Loups. Ces silhouettes qu'on me décrivait comme des bêtes, des monstres de la ville. On voulait que j'incarne la peur. Que je prête mon nom, mon visage, à une propagande qui me donnait la nausée. Jordan fit tourner sa cigarette entre ses doigts, me fixant d'un air sûr de lui.
— Alors ? demanda-t-il. Es-tu prête à servir ta ville ? À faire honneur à ton nom ?
Je sentis ma gorge se serrer. Tout en moi criait non. Mais dans cette pièce, avec ce sourire qui n'attendait qu'un accord, je n'étais plus sûre d'avoir le droit de refuser. Je laissai mes doigts glisser sur la couverture du dossier sans l'ouvrir. Chaque fibre de mon corps criait que ce papier n'était pas pour moi. Que ce n'était qu'une autre chaîne, une autre façon de m'utiliser.
— Et si je refuse ? lâchai-je, ma voix plus ferme que je ne l'avais prévu.
Un silence tomba dans le bureau, seulement brisé par le crépitement discret de sa cigarette. Les yeux de Jordan s'étrécirent, son sourire se figea.
— Refuser ? répét-t-il lentement, comme s'il goûtait le mot. Tu es bien la fille de ton père... mais n'oublie pas, Emily, ton nom n'est pas qu'à toi. Il appartient à ta famille, à cette ville, à tout ce que tu représentes.