Chapitre 1 | Un Nouveau Départ
La base avait l'air plus froide que tout ce que Maribel avait connu jusque-là.
Le bus militaire s'arrêta dans un crissement de freins. La jeune femme colla une seconde de plus son front à la vitre, comme pour gagner quelques secondes dans le monde d'avant. Dehors, tout n'était que gris . Les bâtiments rectangulaires, les routes tracées au cordeau, le ciel bas, les clôtures métalliques. Même l'air paraissait organisé, rangé, surveillé.Rien à voir avec les rues bruyantes de Saint-Domingue, les vendeurs à la sauvette, les odeurs de friture et de mer.
Le chauffeur se retourna, la tirant de ses pensées.
— C'est votre arrêt, mademoiselle. Secteur médical.
Sa voix était monocorde. Il avait sûrement répété la même phrase un million de fois.Maribel ajusta la sangle de son sac, se leva, hésita une seconde. Son cœur battait trop vite pour un simple changement de bus à une base militaire.
Ce n'est qu'un hôpital, Mari. Tu connais. Tu sais faire. Respire.
Elle descendit.
Le froid la frappa aussitôt. Pas le froid tranchant de la neige – elle n'en avait jamais vu –, mais une humidité glacée qui s'infiltrait partout. Elle resserra sa petite veste écrue, regrettant déjà de ne pas avoir investi dans un manteau plus épais.
Devant elle, à une cinquantaine de mètres, un bâtiment portait une grande croix stylisée. L'infirmerie centrale. Six mois de stage. Six mois de nuits et de soirées. Six mois pour prouver, à elle-même et à sa famille, qu'elle avait eu raison de partir.
Elle fouilla dans la poche de son jean et sortit son téléphone. Un message l'attendait déjà :
Écris-moi quand tu arrives. On t'aime. Fais attention à toi.
La gorge de Maribel se serra. Elle imagina sa mère, assise sur la chaise en plastique bleu dans la petite cuisine, le téléphone posé devant elle, à attendre. Son père qui marmonnait qu'elle aurait pu faire ses études ici, quand même. Ses sœurs qui partageaient sa chambre, désormais un peu trop grande sans elle.
Elle tapa rapidement :
Je suis bien arrivée. Il fait très froid, mais ça va. Ne t'inquiète pas. Je vous aime.
Elle ajouta un cœur, hésita, puis rangea son téléphone avant que la nostalgie ne la rattrape trop fort. Elle n'avait pas le droit de flancher maintenant. Pas après le prix du billet d'avion, pas après les papiers, les démarches, les promesses.
Un soldat, à quelques mètres, la regardait avec un air impatient.
— Vous êtes la nouvelle ? lança-t-il. Élève infirmière ?
— Oui.
Il lui tendit un badge plastifié avec son nom dessus, attaché à un cordon bleu marine.
— L'infirmerie, c'est ce bâtiment. Vous suivez la ligne jaune au sol jusqu'à la porte B. On vous attend là-bas.
Le ton n'était ni aimable ni désagréable. Juste neutre, comme s'il faisait ça à longueur de journée. Maribel accrocha le badge à sa blouse claire, sentit son nom peser contre sa poitrine. Cruz, Maribel. Ça faisait soudain très... officiel.
Elle baissa les yeux. Une ligne jaune épaisse était peinte sur le béton, menant vers le fameux bâtiment. Elle inspira profondément, remit une fois de plus une boucle rebelle derrière son oreille, et se mit en marche.
À mesure qu'elle approchait de l'infirmerie, le bruit changeait. Moins de moteurs, plus de voix. Des éclats de rire, des ordres brefs, le cliquetis métallique de chariots. Elle se raccrocha à ces sons-là. C'étaient les mêmes qu'à l'hôpital universitaire de Saint-Domingue. La douleur n'avait pas de frontières. La routine non plus.
Devant la porte B, son pas ralentit pourtant. Le battant en métal avait quelque chose d'intimidant. Une petite plaque indiquait "ENTRÉE PERSONNEL AUTORISÉ". Elle regarda son badge, comme pour se convaincre qu'elle faisait partie des gens autorisés.
Tu as travaillé pour ça. Tu as ton visa, ton contrat, ton affectation. Tu as le droit d'être ici.
Elle leva la main, frappa.
La porte s'ouvrit presque aussitôt sur une femme brune de la cinquantaine, blouse blanche impeccablement boutonnée, chignon tiré, regard acéré. Rien ne dépassait, chez elle. Pas un cheveu, pas un pli.
— Oui ? fit-elle.
Maribel se redressa, d'un réflexe qu'elle tenait de sa mère.
— Bonjour. Je m'appelle Maribel Cruz. Élève infirmière. Je commence aujourd'hui.
La femme la détailla de haut en bas. Son regard passa sur les boucles mal domptées, sur la veste trop légère, sur les mains qu'elle crispait légèrement sur la lanière de son sac.
— Tu viens d'où ? demanda-t-elle.
— De République dominicaine.
Un petit bruit presque imperceptible échappa à la femme, entre le soupir et le rire étonné.
— Ils vont chercher loin maintenant, marmonna-t-elle. Entre. Je suis madame Turner, infirmière-chef ici. Tu vas survivre, ou pas. On verra.
Maribel obéit. La chaleur sèche des lieux la surprit. Le hall donnait sur un couloir large, des affiches de prévention accrochées aux murs, des portes numérotées. Des silhouettes en uniforme passaient rapidement, sentant le savon, la sueur et le café.
— Tu parles bien anglais ?, constata Turner en marchant devant elle.
— Oui.
— Parfait. Ici, tout va vite. Tu ne comprends pas quelque chose, tu demandes. Tu ne fais pas semblant, sinon tu mets quelqu'un en danger. On est d'accord ?
— On est d'accord.
Elles débouchèrent sur une grande pièce lumineuse. Six box alignés, séparés par des rideaux bleus. Deux bureaux, des chaises, un chariot de soins. Au fond, une porte entrouverte laissait voir une salle de repos avec un distributeur de café et un vieux canapé fatigué.
C'était différent de ce qu'elle connaissait, mais pas totalement étranger. Les néons, le bruit des pas, l'odeur du désinfectant, le bip régulier d'un moniteur : ça, c'était son terrain.
— Bienvenue à l'infirmerie centrale, dit Turner en se plaçant au centre de la salle. Ici, on récupère tous les bobos de la base. Entorses, plaies, malaises, crises de panique, bagarres qui ont un peu trop dérapé. Les cas graves, on les transfère à l'hôpital militaire.
Elle désigna le bureau le plus proche de la porte d'entrée.
— Pendant quelques jours, tu resteras là. Triage, prise d'identité, questions de base. Tu accueilles, tu notes, tu observes. Tu aides pour les soins quand on te le dit. Tu ne décides rien seule. D'accord ?
— D'accord, répéta Maribel.
— Tu as déjà fait des stages ?
— Oui. Urgences et médecine interne.
Turner approuva d'un léger hochement de tête.
— Ça se verra. On reconnaît vite ceux qui sortent de l'école sans avoir jamais vu de vrai patient. Toi, tu as l'air d'avoir déjà vu des choses.
Elle dit ça comme un constat, sans chaleur particulière. Pourtant, Maribel sentit une petite fierté lui réchauffer le ventre.
— À droite, le vestiaire femmes. Ton casier est le numéro douze. Tu poses tes affaires personnelles, tu mets ta blouse. Pas de bijoux, sauf boucle d'oreille discrète. Pas de vernis voyant. Les cheveux attachés. Et ton badge toujours visible. Je déteste chercher les prénoms.
— Oui, madame.
— Tu peux m'appeler madame Turner. Ou juste "madame". Ou rien du tout, tant que tu bosses bien, ajouta-t-elle avec une ombre de sourire.
Maribel alla au vestiaire. La pièce sentait le parfum bon marché et le déodorant. Elle ouvrit le casier numéro douze. Une étagère, un crochet, rien d'autre. Elle posa son sac, retira sa veste, enfila sa blouse blanche propre. Elle n'avait pas encore l'odeur de désinfectant incrustée dedans. Ça viendrait.
Elle essaya d'attacher ses cheveux en chignon. Une boucle ressortit aussitôt, puis une autre.
— Tu ne tiens pas en place toi non plus, hein, murmura-t-elle en se regardant dans le petit miroir.
Elle abandonna au bout d'un moment, se contentant d'une queue de cheval haute et approximative. Tant pis pour la perfection. Elle accrocha son badge. Cruz, Maribel – Stagiaire. Là, c'était réel.
En revenant dans la grande salle, elle sentit tous les regards glisser sur elle. Les soignants, un médecin en blouse bleue, deux militaires assis sur des chaises en attendant leur tour. Elle se sentit soudain très... exposée. Elle avait envie de rentrer dans sa blouse, de disparaître derrière un rideau.
Turner claqua des doigts pour attirer son attention.
— Maribel, ici.
Elle la rejoignit au bureau près de l'entrée. Une pile de dossiers, un téléphone, un ordinateur, une pile de bracelets d'identification.
— Tu commences maintenant. Dès que quelqu'un entre, tu demandes . Son nom, son grade, son motif de consultation, allergies. Tu notes tout ici. Tu gardes la tête froide. Et tu respires, ajouta Turner en remarquant sans doute ses mains crispées.
— Oui, madame.
— Et ne t'en fais pas. À la fin de ta semaine, tu ne te souviendras même plus que tu as eu peur. On est tous passés par là.
La remarque, lancée sans émotion particulière, eut pourtant quelque chose de rassurant. Maribel s'assit derrière le bureau. Le siège grinça. Elle posa ses mains à plat sur le bois.
C'est un hôpital. Ce n'est pas la guerre. Tu sais faire.
Les premières heures passèrent plus vite qu'elle ne l'aurait cru.
Un jeune soldat qui s'était tordu la cheville sur le terrain d'entraînement. Un autre qui avait mal à la tête depuis trois jours mais "ce n'est rien, je dois juste dormir, mais on m'a forcé à venir". Un sergent qui avait une coupure profonde à l'avant-bras après une mauvaise manipulation de matériel.
Maribel posait les questions. Elle notait. Elle appelait Turner ou un des médecins dès que c'était nécessaire. Parfois, elle aidait à enlever un bandage, à tenir une lampe, à rassurer un patient qui respirait trop vite. Elle retrouvait ses gestes. Son corps savait, même si sa tête avait peur.
Vers le milieu de l'après-midi, la salle se vida un peu. Le flux se calma. Le soleil, dehors, commençait à descendre, étirant les ombres.
Turner souffla.
— Profites-en pour boire un truc, conseilla-t-elle. La nuit va être longue. On a un entraînement qui se termine tard. Et qui dit entraînement dit blessés.
Elle lança ça comme on dirait "qui dit pluie dit parapluie". Simple cause, simple conséquence.
Maribel hocha la tête. Elle alla jusqu'au distributeur de la salle de repos et se servit un café. Il était atroce. Trop fort, trop amer, tiède. Elle pensa au café de sa mère, au parfum qui envahissait la maison le matin. Le cœur serré, elle avala quand même une gorgée. Elle n'était pas là pour le confort.
Quand elle revint s'asseoir au bureau, la lumière des néons avait remplacé celle du jour. La base dehors semblait plus silencieuse. Un voile de fatigue commençait à peser sur ses épaules. Le décalage horaire, peut-être.
La porte s'ouvrit.
Au début, elle ne releva pas la tête. Elle finit d'écrire la dernière ligne d'un dossier. Puis elle sentit quelque chose. Pas le courant d'air – la porte se refermait vite. Autre chose. Un changement dans la façon dont l'air vibrait dans la pièce.
Elle leva les yeux.
L'homme qui venait d'entrer avait cette présence qu'on ne voit pas tout de suite, mais qu'on sent. Grand, silhouette solide, uniforme sombre légèrement sali, comme s'il revenait directement d'un exercice. Les épaules larges remplissaient le tissu sans effort. Ses cheveux noirs étaient coupés court, mais un peu plus longs sur le dessus, retombant à peine sur son front. Une fine cicatrice traversait son sourcil droit.
Il se tenait juste devant la porte, comme s'il évaluait la salle en un seul coup d'œil. Ses yeux parcoururent l'espace, rapides, précis. Pendant une seconde, Maribel eut l'impression qu'il calculait tout . Les issues, les personnes présentes, les obstacles.
Puis son regard tomba sur elle.
Ce fut comme un choc physique. Deux yeux sombres, d'un brun presque doré, s'ancrèrent aux siens. Pas un regard vague, poli, distant. Un regard qui voyait vraiment. Qui la voyait elle, derrière le badge, derrière la blouse.
Elle sentit immédiatement ses joues chauffer. Elle cligna des yeux, baissa brièvement le regard vers le formulaire devant elle, l'air de se concentrer.
— Bonsoir, lança-t-elle, étonnée de réussir à parler sans que sa voix tremble. Bienvenue à l'infirmerie. Motif de consultation ?
Sa phrase était automatique, apprise. Tant mieux.L'homme avança de quelques pas. Le bruit de ses bottes était étonnamment discret. Il s'arrêta devant le bureau, suffisamment près pour qu'elle puisse sentir une légère odeur de terre humide, de sueur propre et de quelque chose d'indéfinissable, plus chaud.
— Curtis Hale, dit-il. Je crois que je me suis un peu abîmé la main.
Il haussa légèrement la main droite. Entièrement intacte. Maribel fronça les sourcils, avant de remarquer l'autre.
Sa main gauche restait collée le long de sa cuisse, légèrement repliée, comme s'il refusait de l'exposer. Le tissu de sa manche remontait un peu, laissant voir un poignet tanné, des veines saillantes. Ses doigts semblaient crispés sur quelque chose qu'elle ne voyait pas.
— C'est la main gauche ? demanda-t-elle.
— Oui.
Sa voix était grave, posée. Chaque mot sortait comme s'il avait été pesé avant. Il ne paraissait pas pressé, mais Maribel sentait une tension sous la surface.
— Vous pouvez me dire ce qu'il s'est passé ? posa-t-elle, se concentrant sur sa feuille.
— Un entraînement, répondit-il simplement. Un mauvais réflexe. Rien de dramatique.
Il ne développa pas. Elle nota "entraînement – plaie main gauche probable". Elle écrivit son nom : Hale, Curtis. Le grade ? Elle chercha sur son uniforme et repéra les insignes.
— Vous êtes... commandant, c'est ça ?
— Oui.
Elle avala sa salive sans savoir pourquoi. Les rumeurs qu'elle avait entendues dans le couloir plus tôt lui revinrent en tête.
"Le commandant Hale est revenu de mission." "Tu l'as déjà vu ? Il fait peur, mais dans le bon sens." "Avec lui, soit tu obéis, soit tu disparais."
Elle ne savait pas si c'était exagéré. Mais en le voyant devant elle, elle comprenait que ce n'était pas totalement inventé.
— Première fois que je vous vois ici, nota-t-il en la fixant toujours.
— C'est mon premier jour, avoua-t-elle.
Un minuscule sourire étira le coin de sa bouche. Rien de spectaculaire. À peine une nuance. Mais sur lui, le moindre mouvement changeait tout.
— Ça explique certaines choses, dit-il.
— Quelles choses ? se risqua-t-elle.
— La façon dont tu te tiens, répondit-il. Comme si tu étais prête à t'enfuir en courant, mais que tu refusais de bouger par principe.
Elle se raidit, à la fois vexée et impressionnée qu'il ait pu lire ça si facilement.
— Je ne compte pas m'enfuir, dit-elle. J'ai travaillé dur pour être ici.
— Ça, je n'en doute pas.
Sa voix avait perdu un peu de sa dureté. Il y avait maintenant une curiosité réelle dans son regard. Maribel sentit ses doigts jouer nerveusement avec le stylo. Elle se maudit intérieurement.
Arrête, Mari. Tu as l'air d'une gamine.
— Dis moi si je me trompe, reprit-il. Tu n'es pas d'ici.
Elle releva la tête, surprise.
— Ça se voit tant que ça ?
— Un peu, oui.
Il ne se moquait pas. Il constatait. Elle hésita une seconde.
— Je viens de République dominicaine, finit-elle par dire.
— Je m'en doutais.
Elle plissa les yeux.
— Vraiment ?
Il inclina la tête, comme s'il réfléchissait à la façon de s'expliquer, puis finalement hocha juste vaguement les épaules, comme si ça n'avait pas d'importance. Elle eut l'impression qu'il en savait plus qu'il ne disait. Et qu'il aimait garder ses petites observations pour lui.
Elle termina de remplir ce qu'elle pouvait sur sa feuille.
— Très bien, dit-elle. On va regarder ça. Vous pouvez vous asseoir sur le lit, là-bas ?
Elle désigna un box libre. Il obéit. Même sa façon de marcher semblait contrôlée. Maribel le suivit, sentant son propre cœur battre plus vite que nécessaire pour une simple plaie à la main.
Dans le box, la lumière était plus douce. Le rideau bleu coupait le reste de la salle du monde. L'espace se rétrécit autour d'eux. Elle enfila une paire de gants, prit ce dont elle aurait besoin pour nettoyer une plaie.
— Je vais devoir voir votre main, dit-elle. Ça va peut-être piquer un peu.
— Je survivrai.
Il s'assit sur le bord du lit, le dos droit, les épaules détendues en apparence. Pourtant, sa main gauche restait obstinément fermée. Il la gardait sur sa cuisse, les doigts recourbés.
— Je peux ? demanda-t-elle.
Elle aurait pu simplement attraper sa main. Mais quelque chose en elle la poussait à demander.
Le regard de Curtis se posa sur ses doigts gantés, puis remonta à son visage. Un silence s'installa. Ce n'était pas un silence maladroit. Plutôt un moment suspendu, comme si le temps prenait une courte inspiration avant de reprendre sa course.
— Tu peux, acquiesça-t-il finalement.
Il détacha lentement sa main de sa cuisse et l'ouvrit.
La paume portait une plaie nette, un peu enflée, où un éclat de métal avait dû s'enfoncer avant d'être retiré. La peau autour était rougie, irritée. Rien de très spectaculaire. Mais ça devait faire mal.
Elle observa rapidement, professionnelle. Elle avait déjà vu bien pire.Il ne la laissait pas longtemps immobile. Dès qu'elle cessait de regarder la plaie, il refermait quelques centimètres, comme par réflexe.
— Ce n'est pas profond, dit-elle. Mais ça aurait pu s'infecter si vous aviez attendu plus longtemps.
— On avait un exercice, répondit-il. J'ai préféré terminer avant de venir.
Évidemment. Elle aurait dû s'en douter. Ce genre d'homme semblait toujours placer le devoir avant le reste. Elle versa un peu de solution antiseptique sur une compresse.
— Je vais nettoyer. Prévenez-moi si c'est trop douloureux.
— Vas-y.
Elle posa la compresse sur la plaie. Il inspira un peu plus fort, serra la mâchoire, mais ne retira pas la main. Les muscles de son avant-bras se contractèrent. Maribel sentit un frisson lui remonter le bras, inexplicable. Ce n'était qu'une main. Une main comme toutes les autres. Et pourtant...
— Alors, reprit-il pour détourner l'attention de la douleur, tu es là pour combien de temps ?
— Six mois, répondit-elle. C'est un stage obligatoire pour valider mon diplôme.
— Six mois, répéta-t-il comme s'il goûtait la durée. C'est long.
— C'est court, répliqua-t-elle sans réfléchir. Quand on a toute sa vie à construire avec.
Il la regarda, surpris, puis un vrai sourire – petit mais authentique – apparut sur ses lèvres.
— Tu as raison, admit-il. Pour toi, c'est le début.
Elle rougit sans raison valable. Il posait sa voix sur elle comme un manteau lourd.
— Et pour vous ? demanda-t-elle avant de pouvoir se retenir. C'est quel moment de votre vie ?
La question lui échappa. Elle n'aurait pas dû. Ce n'était pas professionnel. Pas le premier jour. Pas avec un officier.
Il baissa les yeux vers sa main une seconde. Ses doigts se replièrent davantage.Un ombre passa sur son visage, fugace.
— Pour moi, répondit-il finalement, c'est... compliqué.
Un simple mot. Mais tout en lui changea subtilement en le prononçant. Comme si derrière ce "compliqué", il y avait des couches de choses qu'il ne dirait jamais.
— Désolée, dit-elle aussitôt. Je pose trop de questions.
—Non, au contraire, répondit-il. La plupart des gens ici ne posent aucune question. Ils se contentent d'obéir. C'est reposant, mais ennuyeux.
Elle tapota la plaie avec une compresse sèche.
— Je ne veux pas être ennuyeuse, plaisanta-t-elle.
— Tu as peu de chances de l'être, répondit-il sans hésiter.
Les mots restèrent suspendus dans l'air. Elle sentit sa poitrine se serrer. Ce n'était pas un compliment lourd ou appuyé. Il venait de dire une évidence, pour lui. Comme si c'était déjà décidé.
Elle détourna les yeux, mal à l'aise. Son regard retomba sur leur contact. Sa main à elle, plus petite, plus fine, tenait la sienne. Même à travers le gant, elle sentait la chaleur qui en émanait.
Elle finit de nettoyer et commença à poser un pansement propre. Ses doigts effleurèrent la base de son annulaire. Curtis tressaillit à peine, mais ce fut suffisant pour qu'elle s'arrête.
— Je vous ai fait mal ? demanda-t-elle.
— Non. Juste... un réflexe.
Elle se mordit l'intérieur de la joue. Non. Stop. Pas le premier jour. Pas avec un supérieur. Pas avec un homme qu'elle connaissait depuis cinq minutes.
Elle termina le bandage, s'éloigna d'un pas pour reprendre un peu d'air.
— Voilà, dit-elle. Ce n'est pas grand-chose. Il faudra quand même surveiller la douleur et la sensibilité. Si ça gonfle ou si ça chauffe, vous revenez.
— D'accord.
Il se leva. Le lit grinça légèrement sous le mouvement. Il était encore plus impressionnant debout, dans ce petit espace. Maribel dut lever la tête pour croiser son regard.
— Merci, Maribel, dit-il.
Elle sursauta un peu.
— Vous avez lu mon badge, supposa-t-elle.
— Je remarque les choses, répondit-il.
Elle ne doutait pas. Elle avait l'impression qu'il remarquait même ce qu'elle aurait voulu cacher.
Il attrapa sa casquette posée sur le rebord du lit avec sa main droite. Sa main gauche, bandée, resta près de lui, légèrement repliée. Comme si ce qu'elle cachait n'avait pas vraiment disparu sous la couche de gaze.
— Vous allez vous y faire, ajouta-t-il en se dirigeant vers la sortie du box.
— À quoi ? demanda-t-elle.
— À tout ça. La base. Le froid. Les soldats idiots. Et ceux qui le sont un peu moins.
Il esquissa un nouveau sourire. Elle ne put s'empêcher de répondre en clignant des yeux, amusée malgré elle.
— Et selon vous, vous êtes dans quelle catégorie ? lança-t-elle avec un peu plus d'audace qu'elle ne l'aurait cru possible.
Il s'arrêta, de profil, un pied déjà dehors du cortège de rideaux.
— Je suis dans la catégorie des hommes dont il vaut mieux se méfier, répondit-il calmement.
Le ton n'était ni frimeur ni menaçant. C'était... honnête. Presque doux. Comme un avertissement donné trop tard.
— Vous faites peur ? demanda-t-elle, mi-sérieuse, mi-taquine.
— Pas toujours aux bonnes personnes.
Sur ces mots, il écarta le rideau et sortit du box. Elle le suivit du regard alors qu'il se dirigeait vers la sortie. Plusieurs soldats dans la salle se redressèrent inconsciemment sur son passage. Certains saluèrent. Il répondit d'un signe de tête, sans s'arrêter.
Juste avant d'atteindre la porte, il tourna légèrement la tête. Son regard croisa celui de Maribel une dernière fois. Un instant. Une seconde. Il leva brièvement sa main droite en guise de salut.
Sa main gauche, elle, resta obstinément fermée, serrée sur elle-même, bandage bien en place.
La porte se referma. Le bruit de la salle reprit comme si rien ne s'était passé. Turner surgit à côté d'elle.
— Alors ? demanda-t-elle. Comment tu t'en es sortie avec le commandant Hale ?
— C'était... une plaie superficielle, répondit Maribel.
C'était la vérité. Mais la vérité était loin d'être complète.
— Fais attention avec ce genre de type, conseilla Turner en attrapant un dossier. Ils sont attachés à leur carrière, perturbé par leurs secrets. Et toi, tu n'as pas besoin d'ennuis.
— Je n'ai pas l'intention d'en chercher, répondit Maribel.
Turner lui jeta un regard en coin.
— On ne les cherche pas toujours. Parfois, ce sont eux qui te trouvent.
Elle repartit sans plus d'explication.
Maribel resta un instant immobile derrière son bureau. Son cœur avait enfin retrouvé un rythme à peu près normal, mais elle sentait encore dans ses doigts l'empreinte de cette main qu'elle avait tenue.
Elle baissa les yeux vers ses propres mains. Plus petites, plus brunes, moins marquées.
Il cache quoi, exactement ?
Elle secoua la tête. Peu importe. Ce n'était pas ses affaires. Elle était là pour travailler, pour apprendre, pour envoyer de l'argent à ses parents. Pas pour se perdre dans les mystères d'un officier charismatique.
Pourtant, ce soir-là, en rentrant dans la petite chambre qu'on lui avait attribuée dans le bâtiment des personnels, quand elle ferma les yeux, ce n'est pas la base qui lui revint en tête. Ni Turner. Ni les premiers patients.
C'était lui.Son regard sombre.Sa voix grave.
Le commandant Curtis Hale venait d'entrer dans sa vie, et instinctivement, sans pouvoir l'expliquer, elle comprit qu'il allait tout compliquer.